Fête de l’Ascension - A

L’Ascension du Christ est une sorte de défi pour l’intelligence.
L’emploi du terme «ascension»,
évocateur d’un déplacement spatial,
s’ajuste mal avec les perspectives tâtonnantes mais étonnantes
ouvertes par le développement des sciences :
théorie de la relativité d’Einstein,
hypothèse de la courbure de l’espace
ou de son expansion, entre autres.
Appartenant à l’ordre de la science,
ces recherches restent certes
soumises à la critique, au dépassement.
Mais même sans être versé dans les disciplines scientifiques,
une fois passée la tendre enfance,
il est difficile d’admettre tout bonnement
que Jésus soit «au ciel»
au sens matériel de cet éther où flottent les nuages.

Or la foi ne fait pas bon ménage avec une raison infantile.
Au contraire, elle aiguillonne et stimule
l’émergence d’une raison saine et souveraine,
sans aucune opposition d’ailleurs
ni avec le cœur, ni avec l’action.
«La victoire de la raison sur l’irrationalité
est aussi un but de la foi chrétienne», écrit Benoît XVI
dans sa lettre encyclique sur l’espérance intitulée Spe Salvi.
Et, mettant en relation raison et liberté, il rappelle ceci :
«La liberté nécessite une conviction.
Une conviction n’existe pas en soi,
mais doit toujours être reconquise.»

Quelle est donc notre conviction de foi
concernant l’Ascension du Christ ?
Comment la formuler en toute raison ,
pour qu’elle développe notre liberté chrétienne
et puisse être communiquée intelligiblement
à ceux qui ne la connaissent pas ?
Il n’est pas question maintenant de faire le tour de la question,
mais peut-être de reconquérir un peu notre conviction
en nous posant trois questions :
-    qu’est-ce que le «ciel» ?
-    que manifeste la «montée» du Christ «au ciel» ?
-    quel est le message pour nous de l’Ascension ?

                          *

Qu’est-ce donc que «le ciel» ?
Le «ciel» dont l’Écriture nous parle
ne s’identifie évidemment pas à l’espace interplanétaire.
Le mot «ciel» ne saurait davantage désigner
des hauteurs imaginaires, projections fantasmées
de nos rêves de toute puissance et de toute jouissance.
La Bible nous fournit deux pistes de compréhension :
l’une se rapporte à la création,
l’autre à l’accomplissement final de toutes choses. 

.Dans l’emploi biblique du terme,
e «ciel» se réfère au monde créé.
Il peut commencer à se comprendre
non pas en étant considéré en lui-même,
comme un monde en soi,
mais en relation avec «la terre».

Cette relation n’est pas une relation d’opposition.
Le «ciel» n’est pas l’opposé de «la terre», ni son contraire.
Il y aurait danger spirituel, intellectuel,
donc à terme danger psychologique et existentiel,
à les isoler l’un en face de l’autre,
en chargeant les termes d’un lest moral :
la «terre» étant le lieu du mal, le «ciel» le lieu du bien.
Car pour l’Écriture «ciel» et «terre» sont l’œuvre de Dieu.

La création est infiniment riche de créatures.
Certaines sont corporelles, «visibles».
D’autres sont incorporelles, «invisibles».
Le monde visible, dans sa totalité, se dit «terre».
Le monde invisible se dit «ciel».
Les deux ordres communiquent, sont en relation :
l’Écriture fourmille
d’«anges du Seigneur» arpentant la terre ;
et Jacob sait que la «maison de Dieu» est ce lieu terrestre
où, en songe, il vit une échelle dressée de la terre au ciel,
et les anges «monter et descendre».
Le «haut» et le «bas» s’associent donc
aux deux dimensions de la création, visible et invisible,
corporelle et spirituelle.
Dieu les assume pleinement :
il est «le Dieu du ciel et de la terre».
Ces deux dimensions sont dans l’homme
qui récapitule en lui tout l’ordre du créé.

Le Seigneur est donc le «créateur du ciel et de la terre,
de l’univers visible et invisible»,
comme le dit la formule du Credo.
Et c’est au ciel comme sur la terre que se joue
un combat spirituel entre le bien et le mal.
«Il y eut un combat dans le ciel»,
affirme le livre de l’Apocalypse.
Quant à notre prière au Père, elle lui demande
«que sa volonté soit faite sur la terre comme au ciel».

Le «ciel» où Jésus «monte»,
fait référence à l’autre emploi du terme.
La création que nous connaissons, «ciel et terre»,
est perçue par la Bible comme en un état provisoire,
en cours de rédemption.
Le «ciel» où Jésus est introduit
est à comprendre comme l’état final et définitif du réel,
débarrassé de tout coefficient de précarité, de caducité.
Quatre analogies, quatre images
pourraient nous aider à approcher cela.
Le «ciel», ce serait comme l’or par rapport à la pépite ;
comme la statue par rapport au bloc de marbre brut ;
comme la vie dans le monde par rapport à la vie in utero ;
comme l’éveil par rapport au sommeil.
Pour préciser davantage,
le «ciel», ce serait un état du réel
uniquement soutenu par l’amour,
ne consistant qu’en amour,
subsistant dans l’amour.
«L’amour ne passe pas», dit saint Paul.
Ce qui passe en effet, ce sont les restrictions à l’amour.
Saint Pierre le dit autrement dans sa deuxième lettre :
«Les cieux et la terre d’à présent sont mis de côté,
tenus en réserve en vue du jugement
et de la ruine des impies.
Ce sont des cieux nouveaux et une terre nouvelle
que nous attendons, où la justice habitera. »
Jésus ressuscité, «monté au ciel»,
vit désormais, en son humanité corporelle
affranchie de tout avenir de mort,
cette vie «du ciel» toute saturée d’amour.
Il est en sa personne toujours humaine et éternellement divine
«Le Ciel» : c’est son humanité qui entre
dans le «milieu divin» ( Teilhard de Chardin)
qui n’est qu’amour :
«Dieu est amour», insiste saint Jean.
En sa divinité, le Verbe éternel est désormais
comme «habité» par l’humanité.
Jésus «au ciel», c’est l’humanité établie dans la Trinité.
Jésus «au ciel», c’est l’Homme en Dieu.

                          *

Que manifeste donc,
et c’est notre deuxième question, cette «ascension» ?

Elle manifeste que l’humanité de Jésus
est entièrement «amorisée»,
selon un autre mot de Pierre Teilhard de Chardin.
Jésus a souffert, il a peiné,
il a crié dans l’angoisse du péché dont il a voulu se charger ;
il a délibérément accepté
de se laisser atteindre par la violence et la haine,
et n’a pas subi, mais épousé la mort,
lui l’Innocent et le Vivant.
En tout cela «il n’a pas péché» ;
Il a été tout amour offert aux hommes
et tout «Amen» offert au Père.
Rien de ce qui restreint l’amour n’a pu restreindre son amour.
La violence, la haine, l’injustice,
la souffrance, l’angoisse, la mort,
restreignent, cassent, assombrissent l’amour.
En toutes ces situations, l’amour de Jésus n’a connu
ni restriction, ni cassure, ni ombre.

La rupture qu’est nécessairement la mort
fut donc pour lui une continuité.
Une continuité dans l’amour.
Passant par la mort,
Jésus ne lui a rien laissé.
Car rien en lui n’appartenait à la mort.
IL en a resurgi tout entier,
complet, tous les événements de sa vie assumés,
y compris ses tortures,
sans même que son corps soit entamé par la corruption.
La Résurrection assume et ressaisit tout,
de la conception dans le sein de Marie
au dernier cri d’agonie sur la croix.
La course se poursuit vers cette plénitude de vie
totalement consolidée dans l’amour,
qui est la communion divine elle-même,
la vie intime de la Trinité.
C’est «là» que vit désormais l’humanité glorieuse de Jésus :
«au ciel», en Dieu.

L’Ascension manifeste la trajectoire de la nature humaine
portée par l’amour.
Cette trajectoire aboutit «au ciel», en Dieu,
dans la plénitude enfin réalisée
d’une humanité devenue totalement elle-même.
C’est-à-dire affranchie de toute restriction d’amour.

                          *

Quel est donc pour nous le message de l’Ascension ?
Il est triple.

Il nous dit d’abord
la fidélité absolue de Dieu à sa création, à l’histoire et au corps.
En Jésus «monté au ciel», c’est «Adam» dont il descend
pour qui se réalise la promesse créatrice,
qu’il avait laissée de côté.
L’homme est créé en vue de la communion à la vie divine.
C’est l’intention créatrice de Dieu.
Son projet intime, en «faisant» l’homme,
est de lui offrir de partager sa vie.
Toute personne humaine qui survient dans le monde,
dès sa conception, est ordonnée à cet «avenir  en Dieu».
C’est sa «vocation» première, sa raison d’être,
la raison, donc le sens de son existence.

Ce projet créateur passe, pour la créature humaine,
par le temps, le devenir, la durée.
Étirement temporel offert pour assurer
l’éclosion et la détermination de la volonté libre.
Temps très «temporaire», puisqu’il est compté à ce monde
«tenu en réserve pour le jugement»,
lequel sera le seuil du «ciel»,
du réel définitif assumé dans la communion divine.

C’est librement que le don de Dieu
doit être accepté, intégré, assimilé .
Jésus «au ciel», c’est tout le lignage d’«Adam»
parvenu à la plénitude qui lui était initialement destinée.
«Le Ciel», nous l’avons dit, c’est le Christ lui-même.
La communion divine est donc communion au Christ.
Le Christ est disponible pour tous.

C’est pourquoi le deuxième message de l’Ascension
est pour nous dire que Jésus-Christ est le médiateur unique
de l’accomplissement humain,
la source et le garant de toute plénitude humaine.
Il nous offre sa plénitude.
Il nous offre d’être associés à sa perfection.
C’est en participant à sa vie
que nos désirs de vraie vie sont exaucés.
Tous peuvent venir à Jésus-Christ pour s’unir à lui,
car tous sont appelés.
ceux qui «viennent à lui» goûtent déjà
«sur terre» quelque chose du «ciel».
Le moyen de s’unir à Jésus-Christ est la foi.

Le troisième message de l’Ascension nous affirme
que le monde a un avenir.
Mais cet avenir n’est pas dans ses structures présentes.
Il est dans l’ouverture de tous à la relation vivifiante
avec le Dieu Créateur révélé en Jésus-Christ, le Sauveur.
Benoît XVI écrit :
«Aucune structuration positive du monde,
[entendez : aucun système politique ni économique]
ne peut réussir la où les âmes restent à l’état sauvage.»
L’avenir du monde est dans le cœur de l’homme.
Mais le cœur de l’homme est plus grand que lui-même.
«C’est dans vos cœurs que vous êtes à l’étroit», dit saint Paul.
Le monde peut émerger de lui-même et accéder «au ciel»
si l’homme émerge de lui-même par «amorisation».
Les créatures «inférieures» sont engluées dans le monde :
la souris, la grenouille, le ver de terre
n’émergent pas de leur écosystème.
L’homme, sans amour, n’émerge ni du monde, ni de lui-même.

                          *

Que conclure ?
L’homme dépasse l’homme.
Son monde, actuellement en sursis,
le prépare à choisir d’appartenir à l’amour.
Car tel est l’appel que Dieu nous lance :
pour vivre, «choisis donc la vie» !
Choisis donc l’amour !
Crois en l’amour !
Crois que l’amour existe et qu’il est possible !
Crois en Jésus-Christ, et espère en lui.
Ce que tu espères, sans le voir encore, tu le possèdes déjà.
Tu connais «le ciel» sans y être encore «allé»,
tout en «y étant déjà».
Tu peux donc, parce que tu en as l’expérience,
annoncer la Bonne Nouvelle de la Vie
et te mettre en route selon l’ordre du Christ :
«Allez, de toutes les nations, faites des disciples !»
 

Méditer la Parole

1er mai 2008

Saint-Gervais, Paris

Frère Patrick

 

Frère Patrick

Lectures bibliques

Actes des Apôtres 1, 1-11

Psaume 46

Ephésiens 1, 17-23

Matthieu 28,16-20

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