10e semaine du Temps Ordinaire - A

L’infini de l’amour miséricordieux

Tout, dans les lectures de la liturgie de ce dimanche,
concourt à nous montrer l’immensité de la miséricorde de Dieu.
On pourrait même dire : à nous faire contempler
la démesure de son amour pour nous.
Le prophète Osée, sous l’inspiration de l’Esprit,
nous le proclame.
L’apôtre Paul, s’appuyant sur la figure d’Abraham,
nous le montre.
Et Jésus par sa parole et ses actes,
nous le prouve littéralement.

                               *

Osée est, sans nul doute, le plus mystique des prophètes.
Il a profondément expérimenté en son âme
l’intimité d’amour qu’il peut y avoir entre l’homme et Dieu.
Il va jusqu’à la comparer à des fiançailles
promises à, une nuptialité
à partager avec Dieu dans l’éternité (2,16-25).
Nous savons combien le Christ Jésus
nous parlera dans cette même ligne (Mt 25,11s).

À travers son prophète, le Seigneur,
par des propos pleins d’autant de fermeté que de tendresse,
des paroles tantôt brûlantes, tantôt caressantes (Os 11,1-11),
des images aussi fortes que délicates,
nous dit sa soif de nous témoigner son amour
et de recevoir le nôtre en retour (6,3-6).
Il ne lui suffit pas de nous entendre dire, comme les fils d’Israël :
Efforçons-nous de connaître le Seigneur,
sous prétexte que sa venue est certaine comme l’aurore.
Non, un effort ne lui suffit pas et ce n’est pas seulement demain
qu’il veut que nous sachions l’aimer !

Il rétorque alors avec véhémence, en amant impatient :
Votre amour est fugitif comme la brume du matin !
Voilà pourquoi je vous ai frappés par mes prophètes…
par les paroles de ma bouche (Os 6,5).
Et il finit par ce cri du cœur traduisant toute son attente :
C’est l’amour que je veux et non les sacrifices,
la connaissance de Dieu et non les holocaustes ! (6,6).
Voilà, frères et sœurs, ce qu’est réellement notre Dieu.
et si nous en avions une autre idée,
il nous invite avec force à la corriger !
Mendiant de notre amour,
clamant son manque devant notre froideur,
il nous lance un appel vibrant, viscéral (11,3-9),
à sortir de nos tiédeurs et de nos craintes.
Il veut tout simplement, mais réellement,
qu’on l’aime en retour du même amour qu’il a pour nous.

Voilà pourquoi il veut que nous allions
jusqu’à la connaissance de Dieu (6,6).
Une connaissance non pas livresque, intellectuelle,
fruit de la seule étude de la Loi.
Mais vécue, expérimentale.
Fondée sur un partage d’amour et un engagement dans la durée.
Un amour de con-naissance réciproque
tel que Jésus nous le révèle pleinement en disant :
Je connais mes brebis et mes brebis me connaissent (Jn 10,14).
Un amour de communion qui lui fera dire :
Celui qui me reçoit demeure en moi et moi en lui (6,54-56).
Cet amour dont Paul nous montre le terme ultime :
à l’heure du divin face-à -face,
alors je connaîtrai comme je suis connu (1 Co 3,12).

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Dans la deuxième lecture, tirée de sa lettre aux Romains,
l’apôtre Paul nous donne à contempler
cette même miséricorde divine
à l’égard d’Abraham notre père (4,18).

Qui donc était-il en effet cet Araméen errant (Dt 26,)
que Dieu a pris en quelque sorte au ras du désert,
pour l’élever jusqu’à en faire son ami ?
Ce berger d’Ur en Chaldée, arraché du paganisme,
ne rêvait que d’un enfant pour assurer sa descendance,
et d’un lopin de terre pour y fixer sa tente.

Et voilà que Dieu a tout transfiguré en divine espérance !
Non seulement il lui a miraculeusement donné un fils,
mais encore la promesse de peuples en héritage (Gn 15),
aussi nombreux que les étoiles du ciel
et les grains de sable au bord des mers.
Non seulement quelques arpents de terre à Makpéla (Gn 23),
mais encore la promesse de tout un pays pour sa descendance
comme signe d’une patrie meilleure,
c’est-à-dire céleste (He 11,13-16).

Ainsi sommes-nous tous appelés, frères et sœurs,
à répondre de tout notre amour à l’œuvre
de la miséricordieuse tendresse de notre Dieu (Lc 1,78).
Et, pour cela, nous rappelle saint Paul,
en espérant contre toute espérance, comme Abraham,
et en devenant juste comme lui, en vivant dans la foi.

Malgré sa faiblesse, sa vieillesse, son isolement,
Abraham n’est pas tombé dans le doute et l’incrédulité.
Et l’Écriture nous précise :
Il a trouvé sa force dans la foi (Rm 4,20-23).
Car c’était une foi sans partage en l’amour de Dieu.
Oui, plus encore en son amour qu’en sa puissance !
Et s’il a espéré contre toute espérance, c’est aussi
parce qu’il espérait plus encore
en sa miséricorde qu’en sa force !

Quel bel exemple pour nos vies que celle de notre père.
De notre père dans la foi et dans l’espérance,
toutes deux éclairées à la lumière de l’amour de Dieu.
Même si nous pourrions avoir l’impression parfois
(pour le redire avec les images de l’Écriture)
d’être un vieux levain,
nous pouvons devenir une pâte nouvelle (1 Co 5,6-7) !
Nous pouvons toujours passer,
avec la grâce de la miséricorde divine
du vieil homme à l’homme nouveau
en nous renouvelant à l’image du Créateur (Col 3,9-10).
Et même si nous devons tous passer
par la porte étroite de la mort,
nous devons avoir assez de confiance en Dieu
pour croire et espérer que c’est pour entrer en éternité !

Voilà en quoi et jusqu’où, nous aussi, par Dieu,
comme Abraham notre père, nous sommes aimés !

                               *

L’appel de Matthieu par Jésus, dans l’Évangile,
nous conduit au plus beau de cette révélation
de l’amour de Dieu
manifesté dans le Christ Jésus notre Seigneur (Rm 8,39).
Dans l’extrême brièveté de ce récit, quelle éloquence !

De quoi s’agit-il en effet ?
De l’appel par le Seigneur,
sans l’ombre d’un soupçon et sans préavis,
d’un homme assis à son bureau de collecteur d’impôts.
D’un homme donc classé au rang de pécheur public,
puisque gravement compromis
par sa collaboration avec l’occupant ;
et cela, pour en faire un apôtre !

Il faut être clair.
Le comportement de Jésus a ici quelque chose d’insolite.
On pourrait même dire d’humainement inadmissible.
D’aucuns parleraient peut-être de manque de prudence,
ou de hâte dans le discernement ?
(Ce n’est pas comme cela en tout cas
que sont conduites aujourd’hui, dans l’Église,
les nominations épiscopales,
c’est-à-dire des successeurs des apôtres !).

Mais voilà ! Jésus, justement n’est pas un homme comme nous.
Ni même le plus bienveillant, le plus confiant,
le plus tolérant des hommes.
Il est Dieu ! Et il agit comme Dieu.
C’est-à-dire dans la folie de son amour
et l’immensité de sa miséricorde.

Mais ne nous offusquons pas trop vite !
L’Évangile nous dit, d’une manière sobre mais combien éclairante,
que Jésus vit un homme du nom de Matthieu.
Il vit. Lui qui sait ce qu’il y a dans l’homme (Jn 2,25)
voit les pensées des cœurs.
Il a donc pu voir en Lévi le fond de son âme disposée à le suivre.
Et quand il regarde au plus intime de chacun de nous,
il y voit la graine de sainteté qui y demeure toujours accrochée.
Pourquoi désespérer de soi-même,
si Dieu, lui, n’en désespère jamais ?

Ensuite, si Jésus appelle en ce jour un pécheur,
et nous comme lui
(au demeurant, comment ferait-il autrement
puisque nous sommes tous pécheurs,
à commencer par Pierre et Paul, les plus grands des apôtres ?)
ce n’est pas pour nous encourager à le rester.
Mais pour nous convertir ! Nous faire devenir saint !
Raison de plus pour ne pas rechigner à son appel.

Et si Jésus parle et agit ainsi,
c’est aussi pour ouvrir les yeux de scribes et des pharisiens,
des prêtres et des docteurs de la Loi.
Car il veut faire à tous miséricorde (Rm 11,32)
en les appelant au salut par la foi.
La foi bien sûr en son amour.
Allez apprendre ce que veut dire cette parole :
C’est la miséricorde que je veux et non les sacrifices.
Il cite le prophète Osée entendu tout à l’heure, mais en ajoutant :
Car je ne suis pas venu appeler les justes mais les pécheurs.

Voilà donc ce que Jésus veut nous enseigner avant tout.
Nous révéler, nous prouver
ce fol amour de Dieu (Jn 15,13 ; Rm 5,5),
non pas pour le péché, il le dénonce sans cesse,
mais pour les pécheurs que nous sommes.

Nul mieux que Charles Péguy n’a su exprimer
la logique, apparemment scandaleuse,
mais en fait lumineuse et limpide de cet amour du Christ
qui dépasse la mesure parce qu’il est précisément sans mesure.
«On a vu les jeux incroyables de la grâce, écrit-il,
pénétrer une mauvaise âme, et même une âme perverse,
et on a vu sauver ce qui était perdu.
Mais on n’a pas vu mouiller ce qui était verni,
on n’a pas vu traverser ce qui était imperméable…
De là viennent tant de manques que nous constatons
dans l’efficacité de la grâce et que,
remportant des victoires inespérées
dans l’âme des plus grands pécheurs,
elle reste souvent inopérante auprès des plus honnêtes gens…
C’est qu’ils ne présentent pas cette entrée à la grâce
qu’est essentiellement le péché.»
Et Péguy de conclure :
« Parce qu’ils ne sont pas blessés, ils ne sont pas vulnérables.
Parce qu’ils ne manquent de rien, on ne leur apporte rien.
La charité même de Dieu ne panse pas ce qui n’a pas de plaies…
Or celui qui n’est pas tombé ne sera jamais ramassé
et celui qui n’est pas sale ne sera jamais essuyé» .

Il est frappant de voir combien, dans les Évangiles,
Jésus n’a jamais nommément accusé personne.
Il dénonce l’hypocrisie des scribes et des pharisiens,
l’aveuglement des sadducéens, le légalisme des légistes,
la médiocrité de docteurs de la Loi,
mais toujours de façon générale et sans jamais citer personne.
même à Judas, même à Hérode, même à Caïphe, même à Pilate,
il n’a pas dit : « Ton péché te condamne ! »

Inversement, il n’est pas un pécheur à qui il ait refusé le pardon.
Il se révèle à la femme de Samarie,
va demeurer chez Zachée le publicain,
accepte de s’asseoir à la table de Simon le pharisien,
parle de nuit avec Nicodème, docteur en Israël,
et fait du persécuteur effréné de l’Église de Dieu,
l’Apôtre des nations (Ga 1,13).
Et que dire du bon larron !

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Voilà pourquoi nous sommes tous là, frères et sœurs,
écoutant Jésus nous redire : Ce ne sont pas les gens bien portants
qui ont besoin du médecin mais les malades (Mt 9,12).
Or nous sommes tous blessés parce que cette vie est blessante
et tous pécheurs parce que pas encore devenus parfaits.
Voilà pourquoi chacune de nos messes commence
par cette admirable formule :
«Préparons-nous à la célébration de l’Eucharistie
en reconnaissant que nous sommes pécheurs» ;
et finit par la communion avant laquelle nous chantons :
«Seigneur, je ne suis pas digne de te recevoir,
mais dis seulement une parole et je serai guéri !»

Frères et sœurs,
nous avons la foi que nous avons,
et peut-être est-elle encore hésitante ;
mais ne doutons jamais de l’amour de Dieu pour nous !
Nous avons l’espérance que nous avons,
et peut-être est-elle encore trop faible ;
mais ne désespérons jamais de l’amour de Dieu pour nous !
Et nous avons l’amour que nous avons,
et peut-être est-il trop étroit,
mais n’oublions jamais que Dieu n’attend pas
que nous soyons parfaits pour nous aimer !

Oui, à cette heure, là, Il t’aime, toi, tel que tu es !

 

Méditer la Parole

8 juin 2008

Saint-Gervais, Paris

Frère Pierre-Marie

 

Frère Pierre-Marie

Lectures bibliques

Osée 6,3-6

Psaume 49

Romains 4,18-25

Matthieu 10,9-13

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