Fête de la Sainte Trinité - A

«Ô mon Dieu, Trinité que j’adore,
aidez-moi à m’oublier entièrement pour m’établir en vous,
immobile et paisible
comme si mon âme était déjà dans l’éternité ;
que rien ne puisse troubler ma paix
ni me faire sortir de Vous. (…)
Mais que je sois là tout entière,
tout éveillée en ma foi,
tout adorante,
tout livrée à votre action créatrice.
»
Ainsi priait la bienheureuse Élisabeth de la Trinité,
carmélite à Dijon au tout début du XXe siècle.
Elle avait profondément assimilé, pour en vivre,
le mystère de la Trinité,
le mystère central de la Foi.
«M’établir en Vous…», dit-elle.


 

On n’habite pas un concept.
On habite un cœur.
On habite une vie qui vous accueille.
On habite un regard qui vous reconnaît
et vous fait exister.
Le mystère de la Sainte Trinité n’est pas un casse-tête,
ni un théorème.
Affirmer que Dieu est Trinité,
c’est dire autrement que Dieu est amour.
La Trinité, c’est l’autre nom de l’amour.

 

Commençons par examiner attentivement
notre expérience humaine de l’amour.
Nous verrons par la suite ce qu’il est possible
de dire de la Sainte Trinité.
Car il existe un certain rapport d’analogie
entre le cœur humain et Dieu qui l’a créé à son image.
Cette analogie pourra nous rapprocher du mystère,
nous poser à son seuil.
 

*

L’amour est en nous comme une puissance,
une radiation,
une poussée.
Il est ressenti comme « un »,
non divisé,
infragmentable,
tout entier en lui-même.
Simultanément, nous sentons bien
qu’en restant lui-même, absolument «un» et entier,
il déploie en nous trois vertus.
Une vertu extatique ;
une vertu sacrificielle ;
une vertu béatifique.

 

L’énergie de l’amour est extatique,
c’est-à-dire qu’elle nous sort de nous-mêmes,
elle nous lance vers l’autre,
elle nous évacue.
«Tu es mon tout ; tout moi tend vers toi ;
je me trouve en toi

L’amour imprime en nous une activité.
Mais le même amour
commande également une passivité.

 

Cette passivité est la vertu sacrificielle.
Aimer, c’est aussi recevoir,
accueillir,
se laisser remplir par l’autre,
s’effacer pour se laisser envahir, saisir.
Cette passivité
provoque un mouvement en réponse.
Le mouvement actif de la réponse,
le mouvement sacrificiel :
l’oubli de soi dans l’obéissance à l’autre
et le service de l’autre.
L’oblation de la volonté :
«Comme tu veux, comme il te plaira».
L’oblation de l’agir : «Tout pour toi».

 

Double vertu paradoxale de l’unique amour
qui nous vide extatiquement
et nous creuse passivement !
Et dans le consentement à ce double mouvement
s’épanouit la troisième vertu de l’indivisible amour :
la vertu béatifique.
C’est-à-dire l’ivresse amoureuse.
L’ébriété plénifiante d’une parfaite réciprocité.
Le débordement lyrique d’une joie d’elle-même augmentée.
Circulation unifiante entre ceux qui s’aiment,
impétueuse aimantation réciproque en laquelle
leur unité s’intensifie entre eux et se propage au-delà d’eux.
La troisième vertu couronne les deux autres,
en un sens, comme un fruit ;
et les origine toutes deux en un autre sens, comme une source.
L a vertu béatifique est l’accélérateur de l’amour,
son surgénérateur,
sa fusion, sa fission et sa radiation.
Chacun vivant à la fois les vertus distinctes
du même amour parfaitement échangé,
chacun aimant donc béatifiquement,
— chacun étant actif et passif,
évacué et creusé,
initiateur et sacrificiellement répondant —,
il en résulte que l’amour
s’alimente de lui-même,
se régénère par lui-même,
se répand sans se perdre,
se partage sans se diviser,
rayonne sans faiblir,
se transforme sans changer.
Bref, il vit.

 

Cela, c’est l’expérience humaine intime d’un grand amour.
Expérience offerte si deux personnes vivent le même amour
et en elles-mêmes se livrent à cette expérience.

*

La Trinité n’est pas ainsi.
Car Dieu n’est pas homme.

Mais ceci a quelque chose à voir avec la Trinité.
Parce que la personne humaine, nous le croyons
et nous le vérifions, est créée comme une image de Dieu,
alors il y a quelque analogie de ressemblance
entre l’homme et Dieu.
Notre expérience de l’amour
est un écho de l’Amour même,
qui est Dieu,
et qui nous est révélé en Jésus-Christ.
C’est la révélation de Dieu en Jésus-Christ
qui fonde notre connaissance de la Trinité.
Notre expérience de l’amour
valide en quelque sorte et soutient
ce qui est divinement révélé
et par l’Église enseigné.


 
Que dit donc l’Eglise, à partir de l’enseignement du Christ,
s’affirmant un avec son Père,
annonçant la venue d’un autre Défenseur,
l’Esprit Saint envoyé du Père en Son nom ?
L’Église a progressivement approfondi
son intelligence de ce mystère
du Dieu unique et vivant,
en le formulant en des termes précis.
«Nous croyons fermement et nous affirmons simplement
qu’il y a un seul vrai Dieu,
immense et immuable,
incompréhensible, Tout-Puissant et ineffable,
Père, Fils et Saint Esprit :
trois personnes,
mais une substance ou nature absolument simple

Cette déclaration splendide,
aussi ferme dans le positif
(un seul vrai Dieu ; trois personnes ; une nature)
que résolue dans le négatif
(immuable ; incompréhensible ; ineffable),
nous la tenons du quatrième concile du Latran, en 1215.
Il reprend les bases posées par les premiers
grands conciles œcuméniques du quatrième siècle,
Nicée et Constantinople,
qui distinguent la nature divine ;
les personnes divines ;
les relations divines.

 

La nature divine, la «divinité»,
est une et indivisible.
Il y a un seul Dieu.
La «divinité» n’est pas partagée entre les trois personnes.
Le Père est intégralement Dieu ;
le Fils est intégralement Dieu ;
le Saint Esprit est intégralement Dieu.
Ce ne sont pas trois dieux juxtaposés ou en alliance.
Mais selon les mots de saint Grégoire de Nazianze :
«Une seule divinité sans disparité de substance, (…)
sans degré supérieur qui élève
ou degré inférieur qui abaisse.
C’est de trois infinis l’infinie connaturalité.
»
Une seule nature,
donc une seule volonté et une seule activité
commune aux trois personnes,
mais marquée par la propriété particulière de chaque personne.


 
Car les personnes divines
sont réellement distinctes.
Elles sont distinctes par leurs relations.
«C’est le Père qui engendre, dit le concile de Latran IV ;
le Fils qui est engendré ;
le Saint Esprit qui procède.»
Aucune personne ne peut-être confondue avec les autres.
L’unité divine,
l’unité de nature est trine,
dans la distinction des personnes.
Les personnes sont distinctes par leurs relations,
et unies par ces relations.
L’unité est «relationnelle
».
C’est-à-dire que les personnes divines
sont relatives les unes aux autres,
au sein même de l’unité.
Chacune est elle-même relativement aux autres.
Ce qui fait dire au concile de Florence, en 1442 :
«À cause de cette unité,
le Père est tout entier dans le Fils,
tout entier dans le Saint Esprit ;
le Fils est tout entier dans le Père
 tout entier dans le Saint Esprit ;
le Saint Esprit tout entier dans le Père,
tout entier dans le Fils

 

Ces définitions dogmatiques ne réduisent pas
le mystère de Dieu,
au contraire, elles le déploient.
Elles ne prétendent pas tout dire de Dieu.
Mais, dans ce qu’il est possible de dire,
elles le disent au mieux.
Elles nous préservent de deux dangers :
d’abord celui de l’idolâtrie intellectuelle,
celle que produirait une notion maîtrisable de Dieu.
La Trinité n’est pas maîtrisable.
Toute notion maîtrisable de Dieu
risque d’entraîner le fanatisme et l’intolérance.
Le dogme de la Trinité,
s’il est enseigné, accueilli et contemplé,
nous garde dans l’humilité
et la chasteté intellectuelles et spirituelles .
Il  maintient en éveil la quête, la recherche,
dans une forme de connaissance inconnaissante.
L’autre danger est celui de l’émotion religieuse floue,
imprécise, malléable à loisir
et source possible de divagations,
d’irrationnel, de sectarisme,
d’abus de pouvoir sur les personnes.
Un Dieu purement «ressenti»,
mesuré au critère purement subjectif
d’une expérience privilégiée,
peut séparer les hommes en chapelles,
les rendre participants de rivalités entre «gourous»,
ou les isoler les uns des autres au nom
de la tolérance, porte d’entrée
— bien souvent —  de l’indifférence.

 

Or le Dieu de Jésus-Christ,
la Très Sainte Trinité d’amour appelle tous les hommes
à communier à elle et entre eux en elle.
Appel à la Vie, à la Beauté, à la Vérité unifiantes,
personnalisantes et comblantes.
Écoutons pour finir l’aveu plein de noblesse et de sincérité
de saint Grégoire de Nazianze, au IVe siècle :
«Je n’ai pas commencé de penser à l’unité
que la Trinité  me baigne de sa splendeur.
Je n’ai pas commencé de penser à la Trinité
que l’unité me ressaisit

 

Méditer la Parole

18 mai 2008

Saint-Gervais, Paris

Frère Patrick

 

Frère Patrick

Lectures bibliques

Actes 1,1-11

-

Ephésiens 1,17-23

Matthieu 28,16-20

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