14e semaine du Temps ordinaire - A

Jésus exulte sous nos yeux
Jésus loue son Père à découvert.
Jésus parle de son cœur.
C’est absolument unique dans l’Évangile.
C’est donc particulièrement important.
À un double titre :
d’abord comme événement unique ;
ensuite comme événement situé.
Car l’épisode ne surgit pas de nulle part.
Il est localisé dans un contexte.
Il nous est rapporté à un moment précis
dont la lecture liturgique nous a privés.


L’exultation de Jésus
suit immédiatement une puissante lamentation.
Il vient de fulminer. Il se met à jubiler.
Il vient de tempêter contre Chorazine,
Bethsaïde et Capharnaüm.
Et c’est «en ce temps-là», nous dit l’Évangile,
qu’il bénit son Père et décrit son cœur.
Il n’a pas de mots assez durs
contre les villes familières
où il a multiplié les œuvres de puissance.
Il les dégrade plus bas que Tyr, Sidon,
Babylone et Sodome,
dont les seuls noms donnent aux Juifs le frisson,
parce qu’elles évoquent l’idolâtrie,
la domination, l’abomination.
«En ce temps là,
Jésus prit la parole :
- Je te bénis, Père, Seigneur du ciel et de la terre !»


«Ce temps-là» est un tournant majeur
dans l’Évangile selon saint Matthieu.
Après les débuts de Jésus,
marqués par la multiplication des miracles,
par un premier étonnement général des foules
et la propagation de sa réputation,
voici maintenant un temps d’épreuve.
La résistance des cœurs, l’incrédulité, l’opposition se font jour.
Même Jean-Baptiste hésite dans sa foi, et questionne :
«Es-tu celui qui doit venir
ou devons-nous en attendre un autre ?


C’est dans ce contexte que Jésus, tour à tour et solidairement,
adopte le ton du jugement et celui de la révélation.
«Malheureuse es-tu Chorazine !»
« e te bénis, Père ! Ce que tu as caché aux habiles,
tu l’as révélé aux tout petits !»
Révélation et jugement.
Les deux sont liés.
Ce qui est «caché aux sages et aux savants»,
c’est le mystère même de Dieu
révélé en  la personne de Jésus-Christ.
C’est la découverte d’une intimité inouïe
entre Jésus, Fils éternel venu dans la chair,
et Dieu, son Père.
«Père, Seigneur du ciel et de la terre,
je proclame ta louange !
Tout m’a été remis par mon Père.
Nul ne connaît le Fils, si ce n’est le Père.
Et nul ne connaît le Père si ce n’est le Fils,
et celui à qui le Fils veut bien le révéler.»


Ce mystère d’intimité, lorsqu’il est connu,
donne raison de l’action de Jésus dans le monde,
de ses paroles, de ses prises de position.
Ce mystère d’intimité, s’il est reconnu,
emporte l’adhésion des cœurs,
les convertit à la foi en un Dieu déroutant et paradoxal.


C’est ce mystère intime de Dieu
qui juge les cœurs.
Qui juge, c’est-à-dire qui discerne, qui fait le tri,
qui éprouve la qualité véritable et cachée
des «pensées des cœurs».
Le grand secret de ce mystère intime de Dieu,
c’est l’humilité.
L’humilité insupportable aux arrogants,
aux orgueilleux,
à ceux qui se gonflent de science pour l’ériger en suffisance
et qui se prétendent savants.
Ils se sont fabriqués leur Dieu,
ils disent en avoir connaissance.
La révélation en Jésus-Christ du mystère
d’humilité qui est en Dieu fait violence à cette science,
«renverse les puissants de leurs trônes
et disperse les superbes».
Ce mystère est une «pierre d’achoppement»
où certains trébuchent et tombent.


Telle est la puissance de la «faiblesse de Dieu».
Car ce qui est «faiblesse de Dieu est plus fort que les hommes».
Et ce qui est «folie de Dieu est plus sage que les hommes».
«Oui, Père, tu l’as voulu ainsi dans ta bonté»,
proclame Jésus.
Tu as voulu que dans l’opposition, l’incrédulité, les sarcasmes,
la contradiction, l’insulte et la violence homicide,
soit manifestée et exaltée la puissance rédemptrice
de l’amour livré.
Il déploie ainsi, dans sa faiblesse assumée,
la surpuissance de la miséricorde,
de la patience, de la douceur, de la compassion,
du pardon qui sont en lui.
Cela, c’est révélé aux tout-petits.
Les tout-petits ne chutent pas
au «scandale» de l’humilité de Dieu,
à la «folie» de sa faiblesse.
Ils ne chutent pas,
parce que la révélation de ce mystère
produit le jugement de leur cœur :
ils ont en eux un cœur filial.
Ils sont jugés fils, enfants, tout-petits dans l’accueil
de l’immense mystère.
Ils n’opposent pas de résistance
à l’Esprit qui vient «murmurer en eux : Abba, Père !»
Et comme fils, ils sont élevés à la gloire du Père.
«Il élève les humbles».
Le royaume spirituel qui s’instaure en eux
est bien celui de l’Esprit Saint,
sous l’«emprise  de qui ils vont vivre.
Ce royaume intérieur est gouverné par le «roi humble»
qui recrée la paix,
c’est-à-dire rétablit toutes choses dans l’ordre de l’amour.
Ce royaume consacre la défaite de «la chair»,
qui est la résistance au Saint Esprit,
dans l’autosuffisance d’une science divine prétentieuse,
aveugle et orgueilleuse.


La révélation du mystère trinitaire
est un  jugement permanent porté dans l’histoire humaine
par la prédication de l’Évangile.
Cette révélation entraîne l’hostilité,
et tout ensemble révèle les cœurs disposés à entrer
dans la filiation divine.
C’est à eux que s’adresse l’invitation du Seigneur :
«Venez à moi vous tous qui peinez sous le poids du fardeau.»
Le fardeau désigne traditionnellement, en milieu juif,
le régime des observances légales.
Son «poids» est devenu pénible sous la gouverne
Des pharisiens et des scribes qui «lient de pesants fardeaux
sur les épaules des gens et ne les remuent pas du doigt».
Cette Loi donnée comme un chemin de sainteté
est peu à peu devenue, par surcharge,
une contrainte extérieure «incapable de sauver».
«Je vous procurerai le repos», dit Jésus.
Je vous introduirai dans l’intimité avec moi.
Dans cette intimité est tout repos du cœur.
On n’y entre qu’en se livrant au Saint Esprit.
En cessant de lui résister, de raidir sa nuque.
Du «peuple à la nuque raide» Dieu a dit :
«Jamais ils n’entreront dans mon repos» .


«Prenez donc sur vous mon joug»,
c’est-à-dire obéissez à mes lois,
conformez-vous à ce que je suis,
«car je suis doux et humble de cœur.»
Je suis le mystère de Dieu révélé.
Je suis le Royaume de Dieu.
Vivez selon moi !


Ecoutons pour finir une sorte de confidence,
celle d’un homme qui a longtemps marché
dans les voies du Seigneur
et s’est mis à les enseigner :
«À mesure qu’on avance dans la conversion
et que la foi augmente,
le cœur se dilate,
et, dans l’indicible douceur de l’amour,
on se met à courir sur la voie des commandements de Dieu.
Il n’est plus question alors
de se soustraire à son enseignement.»
Cet homme,
c’est saint Benoît, s’exprimant dans le prologue de sa règle.


Puissions-nous goûter les joies
d’une conversion toujours renouvelée de nos cœurs.
Et dire avec le psalmiste :
«Que j’aime ta loi, Seigneur !
Je cours sur la voie de tes volontés !
Comme ils sont larges tes ordres !»
 

Méditer la Parole

6 juillet 2008

Saint-Gervais, Paris

Frère Patrick

 

Frère Patrick

Lectures bibliques

Zacharie 9,11-15

Psaume 144

Romains 8,9.11-13

Matthieu 11,25-30

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