Fête de saint Pierre et saint Paul

Être saisi dans l’offrande du Christ

Plusieurs voix se sont élevées
avant le Congrès Eucharistique
pour lancer une mise en garde :
Attention !
Ne nous mettons pas à bâtir
des tabernacles de métal précieux
et à y enfermer Dieu comme un objet.
Ne réduisons pas la foi chrétienne
à des rites alors que l’Évangile
nous appelle à l’amour du prochain,
à commencer par les plus pauvres.


Il est bon d’entendre cela,
il est très bon d’entendre cela.
Or voilà que le Congrès Eucharistique de Québec
non seulement a évité cet écueil,
mais nous a fortement secoués
dans le sens du don de soi !


De bien des manières il nous a été dit et redit
que célébrer l’Eucharistie
et adorer la présence réelle du Seigneur,
c’est être saisi dans l’offrande de Jésus.
Dans son offrande au Père,
et, inséparablement, dans son offrande à tous les humains,
à commencer par les plus brisés.
«L’Eucharistie doit faire de nous
des passionnés de l’homme et des fous de Dieu
»
nous disait l’archevêque de Douala au Cameroun,
le Cardinal Tumi.


L’Eucharistie n’est pas un sacrement amulette
que l’on possède et que l’on manipule
pour apaiser nos angoisses religieuses
et qui nous évite de nous engager dans l’amour.
Elle est le sacrement qui nous dépossède !
«L’Eucharistie, disait Jean Vanier,
est une invitation à devenir l’ami de Jésus,
lui en moi et moi en lui.
Je mange le Corps de Jésus pour devenir comme Jésus,
et mon coeur s’ouvre alors à tous les pauvres.»
Il concluait :
«Devenir un ami de Jésus, c’est dangereux ! »
Dangereux pour notre égoïsme,
dangereux pour ma paresse dans l’amour.»


Tout cela, les témoignages entendus
l’ont confirmé avec force ;
le témoignage de Nicolas Buttet par exemple
démontrant qu’une communauté
qui vit centrée sur l’Eucharistie
devient un lieu d’accueil et de guérison
pour les plus blessés, les plus écorchés par la vie.
Le témoignage de Marguerite Barankitsé du Burundi aussi
nous montrant que vivre de l’Eucharistie
fait exploser les barrières éthniques.


Non, l’Eucharistie n’est pas un retour à un culte égoïste
qui nous évite d’avoir à nous livrer.
Ou bien cela signifie que nous ne sommes pas encore
passés dans son mystère.


Car il y a un passage à faire.
Et c’est l’Évangile de ce jour qui nous l’indique :
Nous y voyons deux regards différents sur Jésus.
D’une part la croyance des «gens»
qui reconnaissent en Jésus un prophète,
un homme envoyé par Dieu,
un homme qui parle au nom de Dieu.
Nous dirions aujourd’hui :
une grande figure de l’histoire religieuse.


Et il y a d’autre part la foi de Pierre,
qui affirme dans un «tu» personnel et convaincu :
«Tu es le Messie, le Fils du Dieu vivant» (Mt 16,17).


Il nous faut passer de la croyance
des «gens» d’hier et d’aujourd’hui
à la foi de Pierre qui est le roc
sur lequel Jésus bâtit son Église.

 
Si Jésus est un grand prophète et rien de plus,
le rite du pain et du vin qu’il inaugure le Jeudi Saint
est magnifique, mais seulement symbolique ;
alors l’Eucharistie est certes
une merveilleuse invitation au partage,
mais elle n’est rien de plus.


Mais si Jésus est le Messie,
le Fils du Dieu vivant,
le Fils éternel du Père
qui s’est fait chair pour notre salut,
alors le rite qu’il inaugure le Jeudi Saint
est un événement divin
qui contient et déploie toute la puissance
de l’Amour de Dieu.
Et chaque fois que nous le célébrons,
nous annonçons,
nous recevons,
nous vivons
et nous sommes transformés
par cette Pâque divine
par laquelle nous pouvons enfin
nous offrir au Père
et nous livrer aux autres.
L’Eucharistie n’est plus ici
une merveilleuse invitation au partage,
elle est une plongée dans le sacrifice d’amour du Christ !


«Sacrifice !» Voilà un mot
que la croyance des « gens »
a exclu du langage chrétien,
mais qui est au coeur de la foi de l’Église.


Nous avons beaucoup rejeté ce terme,
mais en avons-nous ôté la réalité dans notre vie ?
Voilà ce que nous disait lors du Congrès
Mgr Tagle, évêque d’Imus aux Philippines :
«L’Église qui vit la vie du Christ
et qui offre son vivant Sacrifice
ne peut pas se détourner de sa mission de dénoncer
les faux dieux auxquels le monde rend un culte.
Combien de gens ont échangé le vrai Dieu
contre des idoles comme le profit,
le prestige, le plaisir et le contrôle ?
Ceux qui rendent un culte aux faux dieux
leur livrent leur vie.
En réalité ces faux dieux sont nos propres intérêts.
Pour garder ces faux dieux,
leurs adorateurs sacrifient la vie des autres
et la Terre elle-même.
Quelle tristesse !
Ceux qui adorent ces idoles
sacrifient les autres en se préservant eux-mêmes
et en préservant leurs propres intérêts.
À combien d’ouvriers on refuse le juste salaire
pour le dieu du profit ?
Combien de femmes sont sacrifiées
au dieu de la domination ?
Combien d’enfants sont sacrifiés
au dieu de la luxure ?
Combien d’arbres, de rivières, de collines sont sacrifiés
au dieu du progrès ?
Combien de pauvres sont sacrifiés
au dieu de l’intérêt ?
Combien de gens sans défense sont sacrifiés
au dieu de la sécurité nationale ?»


Questionnement rigoureux
qui m’a amené à un examen de conscience :
À qui je sacrifie ?
À quoi je sacrifie ?
Qu’est-ce que je sacrifie ?
Et qui je sacrifie ?


Questionnement bouleversant
qui me fait courir vers Jésus-Eucharistie
pour ne plus vivre d’autre sacrifice que le sien.
Et qu’est-ce qui qualifie le sacrifice de Jésus ?
Deux dimensions,
deux dimensions inséparables l’une de l’autre :
l’obéissance au Père
et la solidarité, la compassion pour les autres.
«Le sacrifice de Jésus
qui est le sacrifice d’obéissance au Père
et de communion avec les pauvres pécheurs
est le même sacrifice que le baptisé
est appelé à offrir comme un don pour le monde
» (Mgr Tagle).


Obéir au Père dans un amour filial inconditionnel
et me donner aux autres
dans un amour fraternel universel,
voilà ce dont je ne suis pas capable ;
voilà ce dont j’ai peur.
... et voilà ce qu’une authentique participation
à l’Eucharistie et à l’adoration,
va rendre possible en nous.
Je suis, nous sommes, comme Pierre
dans la première lecture de cette fête,
emprisonnés, liés,
dans la nuit du pouvoir,
de la volonté de puissance,
mais l’Ange du Seigneur vient nous secouer,
nous réveiller, et nous dire :
«Lève-toi vite
Oui, levons-nous,
mettons-nous en route
pour une nouvelle mission eucharistique,
pour une vie transformée par l’Eucharistie.


Et voilà qu’en ce jour et pour toute une année
nous est donné, pour cette nouvelle vie eucharistique,
un compagnon de route,
un homme qui va nous «coacher»
sur le chemin de l’amour :
l’apôtre Paul.
Quelles sont les premières paroles
que nous entendons de lui
au seuil de cette année jubilaire :
ce sont ses paroles à Timothée :
«Me voici déjà offert en sacrifice,
le moment de mon départ est venu.
Je me suis bien battu,
j’ai tenu jusqu’au bout de la course,
je suis resté fidèle
» (2 Tm 4,6-7).


S’il y a eu une vie emportée dans l’amour du Christ,
une vie saisie dans le sacrifice de l’obéissance au Père
et de la compassion pour tous, jusqu’aux plus lointains,
c’est bien la vie de Paul
qui a sacrifié jusqu’à ses convictions religieuses,
jusqu’à la rassurance de la loi,
jusqu’à la distance à l’égard des païens,
pour aimer.


Quel amour !
Jusqu’à trouver sa joie dans les souffrances
qu’il endure pour les autres
complétant en sa chair
ce qui manque [au sacrifice] du Christ
pour son corps qui est l’Église (cf Col 1,24).


Un amour maternel,
comme il l’écrit aux Thessaloniciens :
«Comme une mère nourrit ses enfants
et les entoure de soins,
telle était notre tendresse pour vous
que nous aurions voulu vous livrer
en même temps que l’Évangile,
notre propre vie,
tant vous nous étiez devenue chers
» (1 Th 2,7-8).


Amour paternel en même temps :
«Comme un père pour ses enfants
nous vous avons exhortés, encouragés, adjurés
de mener une vie digne de Dieu
qui vous appelle à son Royaume et à sa gloire
» (2,12).


«Ceci est mon corps livré pour vous» (Lc 22,19).
Ces paroles, Paul les a transmises,
– en particulier aux chrétiens de Corinthe –
il les a prononcées comme à Troas,
(où Paul fit une homélie si longue
qu’Eutyque s’endormit
et tomba par la fenêtre ! (cf Ac 20, 7)
et il les a vécues,
lui qui écrira aux Corinthiens :
«Nous sommes continuellement livrés à la mort
à cause de Jésus
pour que la vie de Jésus
soit elle aussi manifestée dans notre chair mortelle.
Ainsi donc, la mort fait son œuvre en nous
et la vie en vous
» (2 Co 4,12).


Ce qui fait de Paul un homme de stature extraordinaire,
ce ne sont pas ses facultés naturelles !
Paul, «c’est un corps chétif
et sa parole est nulle» (2 Cor 10,10),
comme le disent ses adversaires.
Ce qui est exceptionnel en Paul,
c’est son attachement à Jésus,
c’est le don total de sa vie
à celui dont hier il persécutait les disciples.


Il y avait entre lui et Jésus
une amitié, une unité, un lien extraordinaire
qui faisait de lui un homme consommé par l’amour,
dont toutes les faiblesses et les infirmités
étaient transfigurées.
Et je termine avec ces paroles de Benoît XVI :
«Du dévouement total de Paul pour le Christ,
nous pouvons en tirer une leçon
plus que jamais importante pour chaque chrétien.
L'action de l'Église est crédible et efficace
uniquement dans la mesure
où ceux qui en font partie
sont disposés à payer de leur personne
leur fidélité au Christ, dans chaque situation.
Là où cette disponibilité fait défaut,
manque l'argument décisif de la vérité
dont dépend l'Église elle-même.


Chers frères et sœurs, comme aux commencements,
aujourd'hui aussi le Christ a besoin d'apôtres
prêts à se sacrifier eux-mêmes.
Il a besoin de témoins et de martyrs comme saint Paul:
autrefois violent persécuteur des chrétiens,
lorsque sur le chemin de Damas il tomba à terre
ébloui par la lumière divine,
il passa sans hésitation du côté du Crucifié
et il le suivit sans regret.
Il vécut et travailla pour le Christ;
pour Lui, il souffrit et il mourut.
Combien son exemple est aujourd'hui d'actualité!


Et c'est précisément pour cette raison
 que je suis heureux d'annoncer officiellement
que nous consacrerons à l'Apôtre Paul
une année jubilaire spéciale
du 28 juin 2008 au 29 juin 2009,
à l'occasion du bimillénaire de sa naissance,
que les historiens situent entre 7 et 10 après Jésus-Christ.»

(Premières Vêpres de la solennité des saints Pierre et Paul
Homélie, 28 juin 2007)

 

Méditer la Parole

29 juin 2008

Saint-Sacrement, Montréal

Frère Antoine-Emmanuel

 

Frère Antoine-Emmanuel

Lectures bibliques

Actes 12,1-11

Psaume 33

2 Timothée 4,6-18

Matthieu 16,13-19

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