16e semaine du Temps ordinaire - A

Le bon grain plus fort que l’ivraie

Voyant combien les mauvaises herbes
peuvent pousser au milieu des plus beaux champs de blé,
Jésus, en maître avisé des réalités de la création,
en tire une surprenante parabole.


Il y a donc, tout à la fois, dans le champ du monde (Mt 13,38a),
le bon grain et l’ivraie (Mt 13,25),
les fils du Royaume et les fils du Mauvais (13,38b).
Et Jésus nous dit d’attendre, de patienter,
de ne rien arracher (13,30).


On comprend et admet d’emblée l’appel
que cela traduit en faveur de la miséricorde, de la tolérance,
du respect de l’autre, de la grâce du temps…
Mais on ne peut en même temps que se demander
à quoi cette attitude peut aussi nous conduire.
Faut-il en effet pour autant se résigner à tout laisser faire,
à tout laisser aller, à tout laisser proliférer ?
Jésus lui-même ne parle-t-il pas
de ce glaive qu’il est venu apporter (Mt 10,34) ?
De cette exigence de se laisser émonder
pour porter du fruit (Jn 15,2) ?
Et de tout ce qu’il faut savoir couper en nous
quand cela nous scandalise (Mt 5,20-30) ;
ou quitter, sans regard en arrière (Lc 9,62 ; 14,26-27),
quand cela nous distrait de l’essentiel ?


D’où une série de questions que nous aimerions bien éclairer :
d’où vient l’ivraie et qu’est-ce qu’elle est ?
Pourquoi nous est-il demandé de ne pas l’arracher ?
Et quelle attitude observer en attendant le jugement ultime ?

 
L’ivraie, c’est le mystère du mal
en œuvre dans le monde (2 Th 2,7).
C’est la mauvaise herbe qui apparaît dans le champ
sans que personne ne l’ait semée.
Ce disant, Jésus éclaire pour nous, à travers la parabole,
un des plus grands questionnements de l’humanité :
d’où vient ce mal qui germe en nous et pousse autour de nous
sans qu’aucun de nous peut-être ne l’ait sciemment voulu,
entretenu, recherché, provoqué et, pour tout dire, cultivé ?
Nous connaissons le cri douloureux et combien sincère
de l’apôtre Paul découvre qui se reconnaît
vendu au pouvoir du péché :
Vraiment ce que je fais, je ne le comprends pas.
Quand je veux faire le bien,
 c’est le mal qui se présente à moi (Rm 7,21).


D’où vient donc qu’il y a de l’ivraie ?
Jésus donne une double réponse :
d’abord à l’adresse de tous, puis seulement devant ses intimes.
Devant la foule (Mt 13,24), Jésus déclare :
C’est l’ennemi qui a fait cela (13,28).
Et il ajoute : à la faveur de la nuit (13,25),
c’est-à-dire sournoisement, car il est père du mensonge.
Puis dans l’intimité de la maison, Jésus explique à ses proches :
L’ivraie, ce sont les fils du Mauvais.
Et l’ennemi qui l’a semée, c’est le diable (13,38-39).


Ainsi clairement dénoncé par la lumière du Seigneur,
le mal dévoile tout à la fois son origine et ses acteurs.
Oui, le monde est en même temps occupé et disloqué.
Il est désorienté par l’Adversaire, dès le commencement ;
et traversé d’influences néfastes, tout au long de son devenir.
Point n’est besoin d’être chrétien pour reconnaître cela.
Nous faisons tous cette rude expérience
d’un mal qui sourd en nous, sans qu’on l’ait voulu ;
et qui pousse autour de nous, sans qu’on l’ait provoqué.


Mais la réponse de Jésus, elle, garde toute sa lumière !
Le bien est antérieur au mal
et reste donc, en ce sens, la force et la valeur premières.
Et, à la fin, il triomphera du mal dont il sera vainqueur.
Demeure ainsi plus encore l’espérance dernière.
Le Fils de l’homme est celui qui sème le grain
et les fils du Royaume représentent ce bon grain (13,37-38).
Sachons donc déjà rendre grâce pour tout ce bien
qui e vit et se partage sur la terre des hommes !


Frères et sœurs, l’humanité, image et ressemblance de Dieu,
est si grande et si belle
qu’elle est tout autant désirée par le Créateur,
qui veut sauver son unité,
que convoitée par le Diviseur, qui combat pour sa perte !
Mais le Créateur s’est fait le Rédempteur.
Et il arme nos mains pour la bataille, comme dit l’Écriture.
Dès lors, la question qui nous vient à l’esprit
est la même que celle qui jaillit des lèvres des serviteurs du maître :
ne faut-il pas tout faire pour éliminer le mal ?


À cette seconde question, Jésus donne une nouvelle lumière.
N’arrachez pas l’ivraie, de peur qu’en l’enlevant,
vous n’arrachiez le blé en même temps ! (Mt 13,29).
Pourquoi cela ?.
Pour nous rappeler d’abord une grande vérité spirituelle :
la meilleure manière d’éviter le mal ou de le faire reculer,
est de chercher avant toute chose à faire le bien
et de s’y donner tout entier :
Ne te laisse pas vaincre par le mal, dit Paul aux Romains,
sois vainqueur du mal par le bien (12,24).
Quelle belle parole !
Non, ne mettons pas toutes nos forces à pourchasser alentour
les erreurs, les imperfections, les torts et les fautes des autres.
N’usons pas davantage nos énergies à lutter à tout prix
contre nos défauts, nos manques ou même nos manquements.
Mais employons-nous de tout notre cœur
à faire pousser et mûrir le bon grain de nos vies.
Tout agriculteur sait que là où le blé monte vite et bien,
sa seule vitalité et sa densité éliminent déjà la mauvaise herbe.
Il y a parfois plus de mérite à s’accepter tel que l’on est
qu’à se fustiger sans cesse pour se vouloir parfait.
Ce qui n’a rien à voir, bien sûr,
avec la désinvolture ou le laisser-aller.
La sainteté consiste moins dans l’élimination du diable
que dans l’accueil de Dieu !


S’il ne faut pas arracher tout de suite l’ivraie,
c’est aussi pour laisser aux choses et aux personnes
la grâce du temps et de la conversion.
Dieu ne veut pas nos enlever, mais nous transformer.
Non pas nous brûler, mais nous construire.
Non pas nous voir vite mourir pour nous avoir tout à lui,
mais nous convertir pas à pas,
pour nous voir librement et joyeusement marcher vers lui.
Le temps est donc pour cela le meilleur allié de la grâce.
L’Évangile nous enseigne que les ouvriers de la onzième heure
ont droit aussi à la récompense du Maître de la vigne (Mt 20,6).
Et l’expérience de nos propres vies nous apprend
que cela même qui nous a parfois le plus éloigné de Dieu
peut aussi se retourner un jour
pour nous rapprocher de lui comme jamais !
 

Et si enfin Jésus nous demande
de ne pas chercher à arracher nous-mêmes l’ivraie,
c’est que cette tâche ultime de jugement et de purification
revient à Dieu et à lui seul.
Ta domination sur toute chose te rend patient
envers tous les êtres, nous a rappelé le livre de la Sagesse.
Toi qui disposes de la force, Seigneur, tu juges avec indulgence
et tu nous gouvernes avec beaucoup de ménagement.
Et l’Écriture conclut :
Tu as enseigné à ton peuple, ô Dieu, que le juste doit être humain,
et tu as pénétré tes fils d’une belle espérance :
à ceux qui ont péché tu accordes la conversion (Sg 12,16-19).
Laissons donc le Seigneur qui n’est
pas venu pour condamner le monde
mais pour le sauver (Jn 3,17),
nous juger tous, au terme, dans l’exigence de son amour.


Quelle attitude donc adopter en attendant le jugement ultime.
Ne pas arracher l’ivraie ne saurait en rien signifier
que l’on peut pactiser avec le mal ;
ou laisser, sans plus nous en soucier,
le champ libre à l’adversaire.
Ce n’est pas là ce qu’a fait ni ce que dit Jésus.


Mais battons-nous pour le bon combat.
Celui qui consiste à convertir notre être incessamment vers Dieu ;
et à bien cultiver le champ de ce monde,
notre vie familiale, communautaire, professionnelle,
en y faisant fleurir le plus possible la justice,
la rectitude, la bonne entente, la paix.


Laissons à Dieu le double soin de la croissance,
au long des jours (Mc 4,2)
et du jugement, au dernier jour (Mt 13,33-43).
Qu’il nous purifie déjà lui-même au feu de son amour ;
car notre Dieu qui est un feu dévorant (Dt 4,24 ; He 12,29),
est bel et bien venu parmi nous répandre le feu sur la terre.
Et il brûle du désir de le voir déjà allumé (Lc 12,49).
Mais ce n’est pas un feu vengeur et destructeur (Lc 9,54-55) !
Le feu qu’est venu répandre le Christ,
c’est le Feu de son Esprit qui, lui,
vient au secours de notre faiblesse (Rm 8,26-27)
et renouvelle la face de la terre ;
et le feu de son amour qui fait jaillir en tout être
une espérance d’éternité.
 

Au terme, nous le savons,
la totalité du mal sera anéantie.
De mort, de pleurs, de cris, de peines, il n’y en aura plus,
car l’ancien monde (de l’ivraie) aura disparu (Ap 21,4).
Alors les justes resplendiront comme le soleil
dans le Royaume de leur Père (Mt 13,43).

 

Méditer la Parole

20 juillet 2008

Saint-Gervais, Paris

Frère Pierre-Marie

 

Frère Pierre-Marie

Lectures bibliques

Sagesse 12,13.16-19

Psaume 85

Romains 8,26-27

Matthieu 13,24-43

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