2e semaine de Carême - B

Les trois monts de la contemplation

Trois montagnes de la Terre Sainte conduisent aujourd'hui nos pas
vers la pleine lumière de l'Amour que Dieu nous donne.
- Le Mont Moriah où Abraham
veut immoler son fils Isaac, dans une sorte d'obéissance aveugle (Ex 22,18).
- Le Mont Thabor où une voix venue du ciel
révèle, en un éclair, aux apôtres accablés de sommeil,
la véritable identité du Fils bien-aimé (Lc 9,32.35).
- Et le Mont Calvaire d'où la lumière définitive
va jaillir du milieu de l'obscurité (Mt 27,45).
Un Amour successivement préfiguré, puis révélé
et enfin donné en preuve (Rm 5,8).
Que nous révèlent tour à tour chacun de ces trois sommets ?


La clarté qui enveloppe le Mont Moriah
n'est pas encore celle du plein midi.
Dans le jour pourtant tôt levé de cette ascension de la montagne (Ex 22,3),
ce qui se révèle à nos yeux
reste encore dans le domaine du clair-obscur (He 11,8. 17-19).
Mais déjà on voit poindre l'aurore d'un Jour (Jn 8,56)
que la Vraie Lumière, venue du ciel, illuminera (1,9; 8,12; Rm 4,18-22).


À lire le récit de ce sacrifice dans sa littéralité,
on pourrait penser de prime abord
que Dieu est bien cruel ou tout du moins versatile.
Qu'il est cruel en imposant,
et versatile en faisant semblant d'exiger,
un sacrifice aussi inhumain que contradictoire !
Mais la réalité des faits et des intentions est ici au-delà des apparences.


Relisons bien le texte :
Dieu dit : 'Prends ton fils, ton unique, celui que tu chéris, Isaac,
et va t'en au pays de Moriah,
et là, tu l'offriras en holocauste
– littéralement : tu le feras monter, tu l'élèveras –
sur une montagne que je t’indiquerai' (Gn 22,2).


Notons bien tout d'abord que Dieu ne parle pas d'immoler
mais d'offrir. De présenter en élévation, en quelque sorte.
Un jour, dans la Loi, il sera ainsi explicitement demandé
de consacrer à Dieu tout premier-né (Ex 13,2.11).
Et cela, pour bien montrer que tous les êtres
appartiennent à Celui qui les a créés.
Plus spécialement encore, le garçon aîné
devra être comme racheté par un sacrifice de substitution (13,13; 42,24).
Notons ensuite qu'en partant pour immoler son fils,
en réponse à ce qu'il croit être la voix de sa conscience
et en préparant pour cela
le bois, le feu et le couteau (Gn 22,3; 6,9-10),
Abraham n'est pas en contradiction avec la civilisation ambiante.
Ce rite d'immolation était courant chez les Cananéens (Ps 106,38)
et fut même parfois pratiqué en Israël.
Or, que reste-t-il de cela au terme du récit ?
Une intervention claire, ferme, comme abrupte,
venue du ciel et clamant : Abraham ! Abraham !
N'étends pas la main contre l'enfant ! Ne lui fais aucun mal ! (Gn 22,11-12).
Dès lors l'interdiction de pratiquer de tels sacrifices d'immolation
sera à jamais gravée dans la mémoire des fils d'Israël.
Demeure alors pour nous tout un enseignement
dont la valeur spirituelle éclaire encore nos coeurs.


L'exemple d'Abraham nous rappelle ainsi
combien on doit toujours rester bien humble
en face du don de l'existence, autant reçue que transmise.
Nous ne vivons que parce que Dieu nous a créés (Ep 1,4).
Nous ne subsistons que parce que sa grâce nous maintient (Ac 17,28).
Et nous ne survivons que par un effet de sa Puissance et de sa bonté.
Qu'as-tu que tu n'aies reçu ? (1 Co 4,7) est une interrogation
que chaque vivant, chaque croyant se doit de méditer sans cesse.


L'exemple d'Abraham nous enseigne aussi
la force de la foi poussée jusqu'à l'abandon à la Providence.
Le don le plus total fait à Dieu
de ce que l'on peut être ou que l'on peut avoir
n'est jamais infécond ni fait en vain.
Qui veut en effet sauver sa vie la perdra;
mais celui qui perd sa vie à cause de moi,
celui-là la sauvera (Lc 9,24).
Et Jésus ajoute : Il la conservera en vie éternelle (Jn 12,25).
Que sert en effet à l'homme de gagner le monde entier
s'il se perd ou se ruine lui-même ? (Mt 16,26)
Au bout du compte, la foi ne nous trompe jamais.


Mieux encore, l'attitude d'Abraham nous révèle
la grâce et le secret de cette obéissance
hors de laquelle il n'est pas d'avancée dans la sainteté.
Car c'est à la lumière de l'âme généreuse,
du coeur de pierre brisé, libéré, renouvelé (Ez 36,26),
que se perçoit le vrai don de Dieu.
Que le regard vers le ciel est lavé et transfiguré.
Quiconque obéit à Dieu est sûr de marcher dans sa lumière (Jn 12,35-36).


Alors le grand paradoxe de l'amour nous est révélé.
Car l'amour a ceci d'étonnant, de renversant,
qu'il exige à la fois de tout donner et de tout posséder.
De tout donner dans l'abandon et de tout posséder dans la communion.
On pressent déjà un peu cela dans la relation père-fils.
On le ressent pleinement dans la relation homme-Dieu.
Ce Dieu est Père lui aussi et nous sommes des enfants pour Lui (Rm 8,18; Ga 4,6).


Voilà ce qu'Abraham a compris et voulu vivre !
Parce que Dieu est Dieu, il vaut plus que tout.
Parce qu'il est Amour, il veut tout et donne tout.
Et parce qu'il est toute-puissance, il peut tout redonner
de ce qu'on lui a offert (Mc 10,29-30).
Et comme enfin il n'y a pas de plus grand amour
que de donner sa vie pour ceux qu'on aime (Jn 15,13),
à ceux qui veulent être ses amis (15,15),
il propose l'offrande de leur vie unique.
Et à tous les hommes, il fait lui-même le don (Jn 3,16)
de sa propre vie (Jn 10,15-18).
Dieu, pensait Abraham, est capable de ressusciter les morts;
et la Lettre aux Hébreux en conclut :
C'est pour cela qu'il recouvra son fils, et ce fut un symbole (11,19).


Le symbole devient réalité à partir du jour
où le Verbe se fait chair (Jn 1,14).
Mais l'on ne commence à entrevoir le sens de ce grand mystère
que lorsque le Christ apparaît sous son vrai jour :
dans la lumière de la transfiguration, sur la montagne (Mc 9,2-10).


Pierre, Jacques et Jean peuvent alors comprendre
que cet homme qui a jusqu'alors révélé
une partie du secret de sa personne,
dévoile maintenant le sens ultime de sa mission.
Tu es le Christ, le Fils du Dieu vivant,
vient de professer l'apôtre Pierre (Mc 9,29; Mt 16,16).
Mais il se voit aussitôt renvoyé en arrière
dès qu'il proteste devant l'annonce de la Passion (Mc 9,31-33).


Ce Messie Sauveur sera aussi un Christ humilié.
Ce Maître de vie et de vérité sera crucifié et mis au tombeau.
Il n'est pas si facile d'admettre une telle montée vers la mort
pour celui que l'on admire et que l'on aime !
Malgré les trois annonces de la Passion,
le scandale de la croix reste trop incompréhensible et trop fort
pour l'ensemble des disciples engagés à sa suite.


Voilà pourquoi, au milieu de toutes ces sombres prophéties,
jaillit cette clarté qui anticipe déjà
la lumière resplendissante du matin de Pâques.
Puisqu'aujourd'hui le Christ vivant est transfiguré,
le Fils souffrant demain sera également glorifié.
Ce Messie qui guérit, réconforte et enseigne,
c'est aussi l'intime de Dieu, l'égal du Père des cieux (Jn 5,18; 10,33)
dont la voix jaillie de la nuée
dit clairement qu'il est le Fils bien-aimé (Mc 9,7).


Quel réconfort pour nous, frères et sœurs,
au milieu de la grisaille de cette existence
qui s'avance inexorablement vers la mort de chacun de nous,
que de pouvoir contempler ce moment de gloire divine !
Ce moment privilégié d'un peu de ciel venu sur terre
où Pierre, Jacques et Jean ont été
les témoins oculaires de sa majesté (2 P 1,16).
Oui, ils étaient avec lui sur la montagne
et ils sont morts martyrs pour dire,
dans une foi inébranlable, que c'était vrai (1 P 5,10)!


Si donc nous mourrons avec lui,
avec lui aussi nous ressusciterons (2 Tm 2,11-12).
Pas plus qu'Abraham nous ne devons avoir peur
de perdre notre vie, notre vie unique.
C'est vrai qu'au bout de la montée il faudra bien s'arrêter.
Mais ce dernier pas ne sera pas notre pas ultime.
Il transfigurera notre corps de misère
pour le conformer à son corps de gloire,
avec cette force qu'Il a de pouvoir même se soumettre tout l'univers (Ph 2,21).


On comprend que devant une telle promesse
le Christ ait imposé le silence à ses disciples (Mc 9,9).
Et que la voix du Père se soit essentiellement fait entendre
pour leur dire : Écoutez-le!
Le mystère de Dieu fait homme est si profond et si beau
qu'il ne peut se comprendre et se dire que progressivement.
En parler trop vite ou de manière trop explicite
pourrait faire courir le risque de n'être pas entendu.
Et comment en parler autrement qu'en se mettant
tous ensemble en marche avec Lui ?


On peut alors se mettre à L'écouter
en acceptant de n'entrer que pas à pas dans cet immense mystère.
On peut continuer de L'écouter
car Il reste la réponse unique à toutes nos questions de fond.
on peut aimer L'écouter
car Il demeure Celui qui a les paroles de la Vie éternelle (Jn 6,63).
Il nous a laissé le souvenir de son Visage et le son de sa voix;
tant les paroles que les attitudes de l’Évangile, toujours vivantes,
restent à jamais lumière et vérité.


Au terme du parcours, l'apôtre Paul nous invite
à nous élever avec lui vers la contemplation du Mont Calvaire.
C'est là que l'Amour de Dieu pour les hommes atteint à son sommet.
Si Dieu est pour nous, qui sera contre nous ?
Il n'a pas refusé son propre fils. Il l'a livré pour nous !
Comment pourrait-il, avec lui, ne pas nous donner tout ? (Rm 8,31-32).


Dans un feu croisé de questions et de réponses,
Paul nous convie en quelque sorte au tribunal de Dieu.
Mais pour nous montrer que ce Seigneur est lui-même notre imprenable Défenseur.
Qui donc accusera ceux que Dieu a choisis ?
C'est Dieu qui justifie !
Qui nous condamnera ? Le Christ Jésus qui est mort,
que dis-je ?, ressuscité et assis à la droite de Dieu
où il intercède pour nous (Rm 8,33-34).
Qui donc nous séparera d'un tel amour si follement manifesté ?


Ce que le Seigneur n'a pas laissé faire à Abraham
– nous en aurions tous été indignés –,
Il l'a fait lui-même, pour son Fils.
Comment ne pas être touché et ému jusqu'au plus profond de l'âme ?
Dieu n'est pas seulement avec nous. Il est pour nous !
Il ne nous a pas seulement beaucoup donné. Il s'est livré (1 Co 11,24).


Dans un double consentement d'amour fou,
mais dans une communion parfaite,
le Père et le Fils, d'un plein accord, nous ont tout donné,
pour nous remplir en plénitude de la vie de leur Esprit.
Quel mystère ! Non pas d'obscurité... mais de lumière.
C'est trop beau, dira-t-on, pour être vrai.
Mais c'est si beau que ce ne peut être que vrai !
Frères et sœurs, il nous faut, décidément, beaucoup de foi en l'homme
pour arriver à croire à un pareil amour de Dieu pour nous.


Mais voilà, un jour Dieu s'est fait homme.
Il est descendu plus bas que le sommet du Mont Moriah.
Avant de s'enfoncer dans le sommet du Golgotha,
Il a gravi le Mont Thabor.
Et sur son visage on a pu voir un instant
le Resplendissement de la Gloire incréée (He 1,3).
Et, en Dieu, chaque instant n'a-t-il pas valeur d'éternité ?


Il ne sera pas trop de cette vie, Seigneur,
pour nous éveiller au bonheur de contempler ta beauté
dans LA Lumière !
 

Méditer la Parole

23 février 1997

Saint-Gervais, Paris

Frère Pierre-Marie

 

Frère Pierre-Marie

Lectures bibliques

Genèse 22,118

Romains 8,31-34

Marc 9,2-10

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