Mercredi des Cendres

Paradoxes et similitudes

L’Évangile est tissé de paradoxes
qui s’éclairent entre eux, mutuellement,
et s’équilibrent par le jeu de leurs contrastes.
La réalité humaine est complexe en effet ;
les circonstances où nous vivons sont multiples et variées
et les réponses que nous pouvons y apporter doivent donc être appropriées.
Jésus qui connaît parfaitement
le monde qu’il a créé et l’homme qu’il a racheté,
le sait mieux que quiconque.


C’est pourquoi nombre de ses exhortations
trouvent leur complément dans des affirmations parallèles
dont le contraste, volontairement appuyé,
nous fait monter vers une vérité de plus en plus mise en lumière.
Ainsi sommes-nous conduits sur le chemin des paradoxes de l’Évangile.


Ainsi donc pourrions-nous prendre le contre-pied, si l’on ose dire,
au nom même des paroles de Jésus dans l’Évangile,
de ce que ce même Jésus nous dit dans l’Évangile de ce jour.
Non pas pour en faire ressortir les contradictions
– il n’y en a pas une seule dans les enseignements du Christ –,
mais les nuances et les complémentarités.


Prier dans le secret et sans se faire remarquer (Mt 6,6), oui !
Cela reste l’exigence de fond de toute prière authentique.
Mais sans oublier que Jésus nous invite aussi à témoigner,
à agir en fils de la lumière, sans mettre la lampe sous le boisseau.
Il a lui-même, si assidu aux liturgies publiques,
donné le premier l’exemple de la prière régulière,
en Galilée, chaque sabbat à la synagogue
et, à Jérusalem, chaque jour dans le Temple.
Et il nous dit clairement :
Celui qui aura honte de moi devant les hommes,
à mon tour j’aurais honte de lui devant mon Père des cieux (Mt 10,33 ; Mc 8,38).


Faire l’aumône sans le claironner devant soi (Mt 6,2), oui !
La charité n’est vraie que si elle se pratique sans vanité, comme en secret.
Mais Jésus dit bien aussi qu’il faut savoir tout mettre en œuvre
pour venir en aide, et visiblement s’il le faut,
aux malades, aux affamés, aux prisonniers (Mt 25,31s)
et donc pour aimer en acte et véritablement (1 Jn 3,18).


Jeûner en secret et vivre l’ascèse au fond de son cœur (Mt 6,18), oui !
Tout libre renoncement a pour but premier de plaire à Dieu.
Mais sans oublier, comme Jésus nous le rappelle avec force,
cette parole du Seigneur : C’est l’amour que je veux et non les sacrifices (Mt 9,13).
Et que le Christ lui-même n’a pas craint
parce qu’il mange et boit de se faire traiter,
même si c’était injustement, d’ivrogne et de glouton.
Il n’a jamais dédaigné d’aller s’asseoir à la table des hommes.


Ne nous offusquons pas cependant de ces propos contrastés
qui ne sont en rien des contradictions.
De la juxtaposition de ces paroles évangéliques
jaillit en effet un surcroît de lumière.
Le sens, la portée et la richesse des paroles du Seigneur
que l’Église nous donne à méditer en ce premier jour du Carême
en sont au contraire tout éclairés.


C’est ainsi que la prière personnelle et faite au plus secret de son cœur,
non seulement n’empêche pas le témoignage,
mais, au contraire, le stimule et le fortifie.
Nos liturgies sont d’autant plus belles et vraies
qu’elles sont précédées et suivies de ces longs temps
de médiation, d’oraison et d’adoration au plus profond de l’âme.


L’aumône accomplie dans la discrétion et sans témoin
n’interdit pas, tout au contraire, tout engagement,
fût-il visible et efficacement actif,
dans des œuvres de charité, des quêtes publiques
et des organismes d’entraide.
Cela sera même d’autant plus vrai et productif
que conduit par des cœurs dont Dieu seul sait
combien ils peuvent être généreux et donnés.


Le jeûne le plus vrai demeure celui qui plaît d’abord à Dieu.
Mais il est bien dit aussi, et l’Église elle-même l’enseigne,
qu’il peut être fait et partagé en famille, en communauté,
et que cet exemple mutuel, cet entraînement collectif,
est d’autant mieux vécu et devient même stimulant pour tous
qu’il est déjà porté devant Dieu, dans le secret de sa propre ascèse.


Nous voilà donc invités, pour en revenir à la lettre
des enseignements de Jésus dans l’Évangile de ce jour,
à vivre effectivement l’aumône, la prière et le jeûne.
Mais qu’est-ce que le jeûne, la prière et l’aumône ?
L’aumône est un don fait sans attente de retour.
Elle établit un lien entre nous-mêmes et autrui.
La prière est une parole reçue de Dieu et offerte à Dieu.
Elle se situe donc entre nous et le Père du ciel.
Le jeûne est la libre transposition d’un besoin vital
en renoncement consenti pour une offrande d’amour libératrice.
Il nous place entre nous et les fruits de la création.


Ainsi nous apparaît tout d’abord cette dimension
de gratuité, dans le don de nous-mêmes
et de liberté, toujours vis-à-vis de nous-mêmes,
mais qui nous tourne avec dignité, joyeux détachement et humilité,
et vers Dieu et vers les autres et vers chacun de nous.
Mais avec, à chaque fois, la mystérieuse rencontre
de Celui qui est Notre Père.
ce Dieu jamais vu ni jamais entendu (Jn 1,18 : 5,37 ; 1 Jn 4,12),
mais dont le regard et la présence nous sont alors
clairement manifestés au plus profond de notre cœur !


Il est intéressant cependant de noter, à ce stade,
qui si l’entrée en Carême marque une mise en marche de l’Église,
nous ne sommes pas pour autant les seuls parmi tous les croyants
à mettre ainsi en avant le jeûne, la prière et l’aumône.
C’est là même étonnamment un trait commun
à toutes les religions du monde.
Des temples aux mosquées, des pagodes aux ashrams,
de synagogues aux églises, partout, et en un sens depuis toujours,
l’homme croyant se sent appelé à jeûner, à partager et à prier.


Il nous faut savoir contempler,
pour en louer le Dieu de l’univers, Père des miséricordes (2 Co 1,3),
ce long fleuve de générosité dans le partage,
d’adoration, de supplication et de louange,
d’ascèse volontaire pour plus de maîtrise de soi,
qui irrigue secrètement mais si réellement le monde.
Du prophète Élie au Mahatma Gandhi,
de Jean Baptiste au désert aux musulmans faisant le Ramadan,
et de Jésus de Nazareth à toute la chrétienté marchant à sa suite,
elles sont là aussi la solidarité, l’élévation, la générosité des fils d’Adam,
sous le regard de Dieu qui nous a créés, nous soutient et nous attend !
 

Chrétiens, nous vivons cela cependant de manière particulière,
à la suite du Christ, selon son exemple
et dans l’esprit de ses enseignements.
Ce n’est pas en vain et sans signification en effet
si ces exhortations de Jésus sont au cœur du Sermon sur la montagne.
La ligne de partage ne se situe pas pour autant ici
entre l’Évangile et les pratiques analogues des autres religions.
La frontière passe entre la pratique hypocrite
(le terme revient à trois reprises dans la bouche de Jésus : Mt 6,2.5.16)
et la sincérité cachée.
Entre la suffisance affichée et l’humble authenticité vécue.
Nous avons à vivre cela, non seulement
sous le regard d’un Dieu Très Haut et Tout-Puissant,
mais d’un Père qui nous rejoint, en secret,
dans la tendresse et la joie d’un cœur à cœur.


Jésus nous appelle ainsi avec fermeté à ne pas déguiser
en acte religieux une motivation vaniteuse et mondaine.
À passer de l’horizontalité des considérations de l’entourage
à la verticalité de ce qui plaît au Père des cieux.
On voit par là combien une chrétienté vivant
authentiquement et joyeusement sa marche de Carême,
peut se situer, sans discours mais éloquemment,
en face d’un monde qui se voudrait essentiellement régi
par les lois du marché où tout est monnayé et monnayable ;
la fausse transparence qui, pour se dire totale,
ne respecterait plus le secret de l’âme et de la conscience ;
pour une société du spectacle où chacun n’existerait
que dans la mesure où il est reconnu et fait parler de lui.


À nous donc, frères et sœurs, de vivre
ce que le Christ nous redit, en ce premier jour du Carême,
ce temps de grâce du Carême
qui est notre marche commune vers l’allégresse de Pâques.


Nous goûterons alors la paix de la Présence aimante du Père
au plus intime de notre cœur.
Notre vie pourra refléter cette joie qui vient de Dieu
nous donnant de devenir, comme le souhaite saint Paul, la bonne odeur du Christ.
Et nos visages, lavés par le jeûne, la prière et la charité,
pourront poser sur toutes choses, un regard de bénédiction !
 

Méditer la Parole

25 février 2009

Saint-Gervais, Paris

Frère Pierre-Marie

 

Frère Pierre-Marie

Lectures bibliques

Joël 2,12-18

Psaume 50

2 Corinthiens 5,20-6,2

Matthieu 6,118

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