1e semaine de Carême - B

Mystère éternel du salut de l’homme

De l’arche de Noé au séjour de Jésus au désert,
en passant par l’exhortation de Pierre aux étrangers de la Dispersion (1,1),
peut-on relever un fil directeur ?
En rapprochant des textes bibliques qui peuvent nous sembler
épars et bien distants les uns des autres,
l’Église est toujours guidée, nous le savons, par le désir de nous instruire.
La Parole de Dieu s’éclaire en effet par la Parole de Dieu.
L’agencement des perspectives, selon des cohérences propres,
fait alors ressortir ce qui devient un «message liturgique».
Les textes projettent ainsi, l’un sur l’autre, des faisceaux entrecroisés
d’où il ressort un surcroît de lumière.
Nous voici dès lors ouverts à la grâce de toute une Révélation.
Ainsi, dans les lectures de ce premier dimanche de Carême,
tout nous parle-t-il de la miséricorde infinie de Dieu pour les hommes
et de son désir inlassable de voir reculer le mal
À condition bien sûr de collaborer à sa grâce, toujours si respectueuse de notre liberté.


Le premier récit nous racontant les suites du déluge (Gn 9,8-15),
très imagé, mais riche de sens spirituel,
est déjà porteur de cette vérité première et dernière.
Que nous est-il dit en effet ?


Tout d’abord que la création ressurgit des eaux du déluge
qui semblaient pourtant avoir tout englouti.
La déflagration initiale du péché avait provoqué en effet
comme une réaction en chaîne entraînant la spirale du mal.
Et la prolifération de ce mal avait alors menacé
de submerger et d’emporter l’humanité.
Nous le savons, aujourd’hui peut-être plus que jamais :
quand l’homme est livré, abandonné à lui-même, le risque est toujours là !
Le goulag, les fours crématoires, les génocides du siècle dernier sont là pour nous le rappeler.
La Bible nous confie alors le profond écœurement éprouvé par le Créateur.
Comme un père désespéré regrettant d’avoir créé.
Mais c’est un bel anthropomorphisme, une manière humaine de parler,
nous montrant l’amour viscéral de Dieu pour les hommes.
Comme on comprend dès lors que le Seigneur se laisse toucher
par la justice et la droiture d’un seul de ses fils, en la personne de Noé.
L’amour de Dieu qui avait créé l’homme
en le couvrant de bénédictions pour une merveilleuse mission (Gn 1,28-30),
se tourne à nouveau vers Noé et ses fils pour leur déclarer,
en leur renouvelant ces mêmes bénédictions (9,1-3),
mais cette fois dans un surcroît de largesse :
Voici que moi, j’établis une alliance, avec vous, avec tous vos descendants
et avec tous les êtres vivants qui sont autour de vous (Gn 9,8-10).
Jaillit alors cette merveilleuse promesse :
Il n’y aura plus de déluge pour ravager la terre (9,11).


Alliance nouvelle pour une humanité nouvelle.
L’amour de Dieu est de toujours à toujours !
Au milieu de nos pires épreuves, il demeure compatissant.
Un court instant je t’avais délaissée…
mais, dans un amour éternel, j’ai pitié de toi,
dit Dieu ton rédempteur. Et Dieu continue, par la bouche d’Isaïe :
Il en est de moi comme au temps de Noé,
lorsque j’ai juré que les eaux ne submergeraient plus la terre…
car les montagnes peuvent crouler et les collines s’effondrer
mon alliance de paix avec toi ne sera pas ébranlée (Is 54,7-10).


On voit déjà se profiler, annoncée par la Loi et les prophètes (Ac 7,52),
la figure d’un nouveau Noé en la personne de Jésus le Juste .
De Jésus nous sauvant tous et une fois pour toutes , à travers les eaux de son baptême.
D’abord au Jourdain où il noie le péché du monde qu’il emporte sur lui ;
puis sur la croix où on a voulu le faire sombrer dans les eaux de la mort,
mais d’où il est remonté vivant ,victorieux,
en restaurant pour nous une création nouvelle (2 Co 4,17 ; Ga 6,15).


Voici donc, après l’expansion universelle du mal,
l’alliance également universelle pour le bien.
Une alliance de miséricorde et de pardon
que rien, du côté de Dieu, ne saurait entamer ni entraver.
Une alliance étendue à tous les vivants dans une largesse sans borne,
œuvre de la miséricordieuse tendresse de notre Dieu (Lc 1,78),
comme nous le chantons chaque matin dans le Benedictus des laudes.


Une merveilleuse image surgit alors, signifiant
bien au-delà de la poésie qu’elle suggère
et sans prétendre donner un fondement miraculeux
à un simple phénomène relevant des lois de la physique :
l’image de l’arc-en-ciel.
Une image pleine de sens et qui devient dès lors un signe.
Le signe de l’arc dans la nuée (Gn 9,13-16),
c’est-à-dire littéralement, comme l’indique le terme hébreu,
l’arc de guerre suspendu par Dieu au-dessus de la terre, à l’horizon du ciel.
Un arc de guerre signifiant donc, ainsi suspendu dans les nuages,
la trêve de paix perpétuelle et universelle de la part du Seigneur.
Cet arc entre ciel et terre
ne renvoie plus que des rayons de lumière et d’amour.
D’une lumière qui, en touchant nos cœurs, les remplit,
pour le dire avec Jean de la Croix, d’une «vive flamme d’amour».


Nous voici par là clairement introduits à présent
sur ce que veut signifier pour nous le bref passage,
également lu en ce dimanche, de l’Évangile selon saint Marc.
Une simple mention brève, presque lapidaire,
de la descente de Jésus au désert, poussé par l’Esprit
pour y être tenté par Satan (Mc 1,12-13).


On peut noter déjà combien cela nous montre la détermination du Christ
allant attaquer de front ce qu’il appelle lui-même
la puissance de l’Ennemi (Lc 101,10).
«S’il n’avait pas été tenté, comment nous aurait-il enseigné
la manière de vaincre dans la tentation ?» interroge saint Augustin.
Dieu ne fait pas des promesses en vain en effet.
Pour que la paix, comme promis, règne dans les cœurs,
il faut d’abord repousser celui qui en est l’Adversaire.
Aujourd’hui donc, le Prince de la paix affronte le Prince de ce monde (Jn 12,31) !


Les deux petites mentions qui suivent prennent dès lors tout leur sens.
Il était avec les bêtes sauvages et les anges le servaient (Mc 1,13).
Voilà ! Jésus le juste n’a pas craint d’affronter tous nos maux.
Sa victoire sur le tentateur est comme la maîtrise
sur les bêtes nuisibles, ce que l’Écriture appelle les forces du mal.
Mais surtout Jésus vient redonner à la terre des hommes
le goût de la convivialité et l’amour de la paix.
Tout juste qui veut le suivre désormais, comme Noé en son temps,
trouvera en Dieu son refuge ainsi que le chante le psaume :
Le malheur ne peut fondre sur toi ni le mal approcher de ta tente.
Il a donné ordre à ses anges de te garder en toutes tes voies (Ps 91,10-11).


Une fois le mal repoussé, la tentation écartée,
les bons anges succèdent aux mauvais anges !
Aussitôt après son baptême dans les eaux du Jourdain (Mc 1,12),
la victoire immédiate et décisive du Christ sur le Tentateur
le pousse à s’avancer pour annoncer au monde
le pardon et la paix.
Je vous laisse ma paix. Je vous donne la paix.
Que votre cœur cesse de se troubler et de craindre (Jn 14,27).
Le retour au paradis des anges est déjà annoncé.


Voici donc Jésus en marche vers la Galilée de nos vies quotidiennes.
Il peut proclamer à notre endroit l’Évangile de Dieu.
Les temps sont accomplis et le Royaume de Dieu est tout proche.
Convertissez-vous et croyez à la Bonne Nouvelle (Mc 1,14-15).
Et quelle Bonne Nouvelle !


De même que Noé le juste qui «sauva l’avenir» ,
pour avoir résisté à la perversité du mal,
est devenu le père d’une humanité nouvelle,
ainsi Jésus le juste par excellence restaure l’homme nouveau.
Il rachète le mal. Il vainc la mort. Il nous en délivre.
À sa suite, nous pouvons nous aussi recevoir le baptême du salut.
les eaux qui jadis ont donné la mort,
deviennent en ce jour des sources de vie éternelle.
En vérité, nous pouvons nous tourner,
nous convertir vers lui, car il est bien le Rédempteur de l’homme (Jn 4,41).
Le Royaume de Dieu est tout proche en vérité.
Il est même déjà là au dedans et au milieu de nous (Lc 17,21).


À la lumière de ce double événement biblique
(la paix promise au monde à travers Noé, par le Dieu des miséricordes
et la victoire du Fils bien-aimé sur notre propre Adversaire),
on comprend ce que l’apôtre Pierre nous dit dans sa lettre à présent (1 P 3,18-22).


C’est d’abord cette invitation pressante à partager
sa belle profession de foi à l’adresse du Sauveur.
Frères, le Christ est mort pour les péchés une fois pour toutes ;
Lui, le juste, est mort pour les coupables
afin de vous introduire devant Dieu.
Dans sa chair il a été mis à mort, dans l’Esprit il a été rendu à la vie (3,18).
Nous retrouvons dans ces paroles une des bases essentielles
du Symbole des Apôtres, devenu le Credo de notre propre foi.


La suite du texte, au-delà de son aspect surprenant de prime abord,
est également riche d’enseignements :
C’est ainsi, nous dit saint Pierre, que le Christ est allé
proclamer son message aux prisonniers de la mort (3,19) .


On ne saurait mieux dire quel succès éclatant, total, définitif,
le Christ a remporté pour que tous les hommes,
(jusqu’aux pécheurs les plus enfoncés dans le mal,
les plus loin et les plus perdus)
sachent qu’ils sont appelés au salut (1 Tm 2,4).
Là où le péché a abondé, dit Paul, la grâce a surabondé (Rm 5,20).
Petits enfants, renchérit Jean, même si votre cœur venait à vous condamner,
Dieu ne nous condamne pas car il est plus grand que votre cœur (1 Jn 3,20).
Dans le baptême en effet, le baptême dont l’arche de Noé est l’image (1 P 3,2),
nous voici tous lavés, remontés des eaux, illuminés,
revêtus de la lumière du Christ (Ga 3,27).


Non sans humour, l’apôtre Pierre note que, dans l’arche,
ils n’étaient qu’un petit nombre, huit en tout (3,20) !
Que ne dirait-il aujourd’hui en voyant, depuis vingt siècles,
ces milliards de baptisés qui ont fait et font encore la traversée
de la barque de l’Église, de la terre vers le ciel !
Mais il le voit, mieux encore que nous, depuis là-haut !


Puisse-t-il nous accueillir tous un jour, frères et sœurs,
au seuil de la maison du Père où le Christ aussi nous attend.
Ce jour-là, celui du dernier soir, débouchant sur le matin éternellement nouveau,
nous aurons à traverser nous aussi les eaux de l’agonie.
Si nous lui avons été fidèles, nous pouvons en avoir la ferme espérance,
dans ses bras divins, il nous prendra encore
pour nous faire passer de cette rive d’ici-bas au grand rivage d’au-delà !
Et l’arc, dans le ciel, brillera sans fin à nos yeux
pour nous faire contempler le Seigneur dans toute sa gloire !
 

Méditer la Parole

1er mars 2009

Saint-Gervais, Paris

Frère Pierre-Marie

 

Frère Pierre-Marie

Lectures bibliques

Genèse 9,8-15

Psaume 24

1 Pierre 3,18-22

Marc 1,12-15

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