2e semaine de Carême - B

Qui est notre Dieu ?

Hier soir, ici même, nous avons prié pour la paix.
«Recherche la paix et poursuis-la»,
chante le psalmiste (Ps 33,15).
La paix dans le monde,
la paix entre les hommes,
la paix dans nos cœurs.
L’homme recherche la paix en se tournant vers Dieu
car comme nous le rappelait Mgr Sabbah hier,
Dieu lui-même est la paix.
Chercher la paix, c’est chercher Dieu.
Pourtant les lectures de la liturgie de ce jour
peuvent troubler notre image d’un Dieu qui
proclame la paix, paix pour ceux qui sont loin
et paix pour ceux qui sont proches (Ep 2,17).
En effet, qui est-il ce Dieu
qui demande à Abraham d’immoler son fils bien aimé ?
Qui est-il ce Dieu qui transfigure son Fils de lumière
et qui permet peu après
qu’il soit livré pour nous tous sur la croix (Rm 8,32) ?
Notre Dieu est-il pour la paix,
lui qui semble prêt à laisser couler le sang innocent ?
Nous ne pouvons laisser ces interrogations
sans réponse.
Creusons donc la Parole qui nous est donnée en ce jour.
Une lumière de vérité jaillira.


Le Livre de la Genèse présente la figure d’Abraham
comme un familier de Dieu.
Il a été appelé à quitter son pays, sa parenté,
la maison de son père afin de ne s’attacher qu’à Dieu.
Par grâce, Abraham va devenir père,
non seulement du petit Isaac, le fils unique tant désiré,
mais de la multitude qui, selon la promesse de Dieu,
doit naître de lui.
Cette paternité, Abraham l’a reçue de Dieu en toute humilité.
Mais Dieu va mettre à l’épreuve, si l’on peut dire,
«ses entrailles de père»  .
En demandant à Abraham de sacrifier Isaac,
Dieu ne lui demandait pas d’immoler le fils de la promesse
mais d’immoler l’image qu’il avait de lui-même,
l’image du père parfait qu’il voulait être pour son fils.
Dieu demande à Abraham
de couper tout ce qui le retient à son fils
et qui empêche celui-ci de trouver
sa stature d’homme adulte et libre.
La joie d’un père,
et on peut en dire autant d’une mère,
ne vient-elle pas de savoir son enfant
pleinement dégagé de ses entrailles,
au loin peut-être et tellement différent de lui,
mais capable enfin de donner la vie à son tour ?
Dieu fait découvrir à Abraham
que toute paternité vécue en vérité appelle
un renoncement, une donation totale.
Dieu donne à Abraham d’être participant
de sa propre paternité.
Le sacrifice demandé par Dieu à Abraham
n’est donc pas un caprice de sa part,
et moins encore un retour au paganisme sanguinaire,
mais une expérience d’amour paternel
en donnant la vie jour après jour,
de déchirement en déchirement,
de détachement en détachement.
Joie et douleur s’accompagnent mutuellement
dans l’enfantement d’un fils.


Ce qu’Abraham a pu percevoir du mystère
de la paternité de Dieu va se révéler
dans la lumière du Mont Thabor.
Dieu le Père vient nous céder son Fils,
pleinement dégagé de ses entrailles divines.
Ce fils aimé, resplendissement de sa gloire,
effigie de sa substance (He 1,3),
est transfiguré par l’amour lumineux de son Père.
Transparaît pour nous cette relation intime
entre le Fils et le Père.
Le Fils reçoit sa gloire du Père.
Il est la Lumière née de la Lumière.
Comme Abraham a pu l’éprouver en sa chair,
la joie paternelle de Dieu est aussi douloureuse.
Qu’adviendra-t-il à son Fils
dans ce monde où règne le mal ?
Ses entrailles s’émeuvent sur le sort
que les hommes vont réserver à son Fils.
«Celui-ci est mon Fils bien aimé,
écoutez-le
» dit le Père.
Mais déjà il entend la réponse des ouvriers
de sa propre vigne :
«Voici l’héritier. Tuons-le».
Quand le Père du ciel livre son Fils,
il ne fait qu’exercer sa paternité.
Quand Paul nous dit : «Il n’a pas refusé
son propre Fils, il l’a livré pour nous tous
» (Rm 8,32),
l’apôtre essaie de nous dire
ce qu’est la paternité de Dieu.
Elle est don.
Elle ne se vit pas sans douleur, ni déchirement.
Comme le désarroi muet d’Abraham
lorsqu’il gravit la montagne,
la souffrance de Dieu le Père se manifeste
avec pudeur et silence.
La montagne du Golgotha sera plus dure
à gravir que celle du Thabor
où il donne son Fils une première fois.
Sur la première, son Fils est transfiguré.
Sur la seconde, il sera défiguré.
Dans le cas d’Abraham, Isaac sera préservé
et conservera la vie sauve.
Mais, sur la croix, le Père
s’immolera avec son Fils.
La croix du Fils se plante
dans les entrailles divines du Père.
Dieu ne reprend pas ce qu’il a donné.
Il ne se repent pas d’être Père.
Il est Père jusqu’au bout.
Avec Paul, nous pouvons alors nous écrier :
«Si Dieu est pour nous, qui sera contre nous ?
Il n’a pas refusé son propre Fils (…)
Comment pourrait-il avec lui
ne pas nous donner tout ?
» (Rm 8,31-32)
Dieu ne cesse pas d’être Père à la croix.
Au contraire, en donnant son Fils,
il manifeste son amour pour tous les hommes.
Dans le cœur d’un père, aussi meurtri soit-il,
c’est l’amour qui finit toujours par triompher.
En immolant son fils, Abraham pensait
le vouer à Dieu et lui prouver ainsi son amour.
Et Dieu comprit le message.
«Je sais maintenant, répondit-il à Abraham,
que tu crains Dieu : tu n’as pas refusé ton fils unique».
À la croix, l’amour de notre Père du ciel pour les hommes
sera plus fort que la douleur de voir mourir son Fils.
Son deuil va se changer en joie,
joie d’offrir le salut à tous les hommes.
Et avec audace et conviction, nous pouvons
dire avec Paul : «La preuve que Dieu nous aime,
c’est qu’il n’a pas épargné son Fils,
mais qu’il l’a donné pour nous tous
».
Ses entrailles de Père brisées à la croix
s’ouvrent large pour accueillir toute l’humanité rachetée
par le sang de son Fils bien-aimé.
Nous devenons fils dans le Fils.


Si nous revenons à nos questions initiales,
nous pouvons affirmer que Dieu est bien pour la paix.
Dieu exerce sa paternité en donnant
et en se donnant lui-même.
Crucifié jusque dans sa paternité,
Dieu n’en demeure pas moins
le Dieu et Père de tous, qui est au-dessus de tous,
par tous et en tous (Ep 4,6).
L’amour est plus fort que la mort (Ct.)
Il pacifie, réconcilie, unifie.


Frères et sœurs n’ayons donc pas peur de notre Père du ciel.
C’est la paix qu’il veut pour chacun de nous.
De toute croix il fait jaillir la vie.
Oui, Seigneur donne-nous ta paix,
donne-nous ta joie, donne-nous ton Esprit
afin qu’il ne cesse de murmurer en nous : «Abba, Père».
 

Méditer la Parole

8 mars 2009

Saint-Gervais, Paris

Frère Jean-Christophe

 

Frère Jean-Christophe

Lectures bibliques

Genèse 22,1-18

Psaume 115

Romains 8,31-34

Marc 9,2-10

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