1e semaine de Carême - B

Soyons des serviteurs de la Joie

Solitude, solitude, solitude.
Désert, désert, rien que le désert.
Désolation, silence, absence.
Un jour, deux jours, dix jours…


Et ils sont longs ces jours.
Et la faim.
Et la soif.


Douleur, fatigue, dessèchement, aridité.
Mes jours s’en vont en fumée,
mes os brûlent comme un brasier;
battu comme l’herbe, mon cœur sèche
et j’oublie de manger mon pain;
à force de crier ma plainte,
ma peau s’est collée à mes os (Ps 101 (102),4-6).


Et ce tourment.
Ce tourment intérieur qui n’en finit pas.
Une voix insidieuse au creux de la faiblesse.
Une terrible incitation au péché.
Insistante, bruyante, agressive, violente, séduisante.


L’ennemi pourchasse mon âme,
contre terre il écrase ma vie;
il me fait habiter dans les ténèbres
comme ceux qui sont morts à jamais;
le souffle en moi s’éteint,
mon cœur au fond de moi s’épouvante (Ps 142 (143),3-4).


Frères et sœurs,
Jésus a passé 40 jours dans le désert.
Saint Marc nous le dit d’une manière extrêmement concise :
il est dans le désert quarante jours
tenté par Satan (Mc 1,13),
c'est-à-dire incité au péché par Satan.
Marc n’en dit pas plus
comme pour nous laisser percevoir nous-mêmes
le drame intérieur
qui s’est joué dans la totale solitude du désert;
mais aussi pour que nous puissions insérer là
tous nos combats,
toutes nos propres tentations,
car Jésus les a toutes traversées.


Nous aimerions avoir un récit du combat de Jésus.
Marc ne nous en donne pas.
Au premier abord, c’est là un silence pesant,
car l’enjeu est de taille.
Nous ne pouvons pas oublier qu’Adam, comme Ève,
n’ont pas pu résister à la tentation.
Ils sont tombés et ont perdu la joie du Paradis.


Et depuis Adam, la tentation,
comme une lame de fond,
emporte l’humanité vers l’abîme du mal,
la défiance vis-à-vis de Dieu,
et donc la mort.


Jésus va-t-il succomber lui aussi?
La puissance du mal sur notre pauvre humanité
est-elle inexorable?
Même Moïse l’ami de Dieu a failli…
et aussi David le bien-aimé a succombé;
et ne parlons pas du grand roi Salomon…
Le combat est-il sans issue ?
Le combat que chacun de nous menons intérieurement
conduit-il irrémédiablement à l’échec,
à la chute comme tous nous en avons déjà fait l’expérience,
et plus qu’une fois ?


Marc, pourquoi ce silence ?


Non, Marc n’est pas silencieux;
il nous dévoile en peu de mots
l’issue de ce combat entre Jésus et Satan:
Jésus était avec les bêtes sauvages
et les anges le servaient (Mc 1,13).


C’est là un langage qui ne nous est pas familier.
Qu’est-ce que Marc veut dire en ces quelques mots?


Il nous faut repartir du Premier Testament.
Au chapitre 11 d’Isaïe nous est donné
le portrait du Roi-Messie
sur lequel repose l’Esprit aux sept dons.
Or, quel sera le signe de son règne?
Le loup habitera avec l’agneau (Is 11,6).


La venue du Christ se traduira
par une réconciliation paradisiaque
au sein même de la création.
Cela nous le comprenons aussi en lisant
un texte contemporain de l’époque de Jésus,
la «vie d’Adam et Ève»
appelée aussi «Apocalypse de Moïse»
qui dit que l’agressivité des bêtes contre les humains
est la conséquence
de notre perte de la ressemblance de Dieu
à cause du péché.
En revanche, dans les derniers temps,
les bêtes sauvages sortiront de la forêt
pour se mettre au service des hommes.
Serpents et dragons sortiront de leurs repaires
pour obéir à un enfant.


Que Jésus habite avec les bêtes sauvages veut dire
qu’il est non seulement le Messie,
mais le nouvel Adam en qui les temps sont accomplis,
en qui tout est recréé:
en lui, le mal n’a pas eu le dernier mot,
au contraire, une nouvelle création fleurit
au cœur même du désert.


Que signifie ensuite que les anges servaient Jésus ?
Là aussi, il nous faut regarder la tradition juive.
Une longue tradition haggadique rapportée dans le Talmud
raconte qu’«Adam, le premier homme,
était attablé au jardin d’Éden
et les anges de service lui rôtissaient sa viande
et passaient son vin au filtre
»,
ce qui ne manqua pas de susciter la jalousie du Serpent,
d’autant plus que cette viande «descendait du ciel».


Quand Marc nous dit que les anges servaient Jésus,
il nous dit donc de nouveau
que Jésus est le nouvel Adam servi par les anges :
l’Espérance jaillit
comme une source de vie en plein désert.
Marc n’est donc pas silencieux!
Dans un langage, qui certes nous surprend,
il nous décrit une victoire extraordinaire sur le mal.
Non pas une victoire,
mais la victoire sur Satan.
Victoire définitive puisque le désert
devient un nouvel Éden,
un nouveau Paradis.


Frères et sœurs, prenons bien conscience de cela :
le lieu du combat contre le péché devient, en Jésus,
le lieu d’une joie paradisiaque.
À l’endroit même où la lutte
est terrible, épuisante, essoufflante,
jaillit une joie extraordinaire,
la joie de la communion.
Cela a été vrai pour Jésus.
Cela est vrai pour nous
dans la mesure où nous vivons nos combats avec Jésus,
où nous luttons en son nom.


Pourquoi cela ?
Parce que la victoire du désert
est le prélude de la grande victoire de la Croix.
La joie paradisiaque entrevue au désert de Juda
et perçue un moment sur la montagne de la Transfiguration,
sera – est – le don, cette fois définitif, de la résurrection !


Or, par son Mystère pascal,
Jésus nous a rejoints, au plus fort de nos tentations
et jusqu’au plus profond de nos enfers.
Il nous a rejoints sans limite de temps et d’espace
et tout ce qui est à lui est à nous :
tout est à nous,
sa lutte et sa victoire
quand, par notre abandon à lui,
tout ce qui est à nous,
nous le lui donnons.


Aussi, nous savons qu’unis à lui
non seulement la tentation n’aura pas le dernier mot,
mais qu’elle sera le lieu même de la plus grande joie.
«La lutte peut devenir une fête» écrivait Frère Roger !
Pensons un instant
à ce que sont nos tentations les plus récurrentes :
celle de la vanité, de la volonté de puissance,
celle de l’érotisme,
celle du refus de Dieu…
ces lieux de faiblesse
où brûle une étrange incitation au péché.
Laissons Jésus y entrer.
Et aujourd’hui proclamons Sa victoire
«Il est vaincu le prince de ce monde,
gloire au Christ vainqueur qui nous a sauvés
».
Oui, nous proclamons, Seigneur Jésus,
ta victoire dans nos combats.


Alors, ce faisant, nous communions et communierons
à cette joie extraordinaire
que l’Évangile nous dévoile aujourd’hui,
joie de l’espérance d’un monde réconcilié;
joie d’être servis par les anges
qui nous font goûter un peu de Paradis.


Tout cela, toute cette expérience de la victoire de Jésus,
c’est la grâce du baptême.
Comme l’apôtre Pierre nous l’a dit tout à l’heure,
nous ne sommes plus submergés par les conséquences
de la méchanceté des créatures,
nous sommes portés par Jésus
qui domine les flots du péché et de la mort.


Quelle grâce !
Et comment y parvenir au plus quotidien de nos vies ?
En prenant les moyens qui furent ceux de Jésus au désert
et qui nous unissent à Lui.


Mathieu et Luc soulignent deux moyens :
le jeûne et la Parole.
Le jeûne est une réalité paradoxale :
en nous affaiblissants, il nous ouvre à une force nouvelle.
Parce qu’affaiblis par le jeûne choisi librement,
pleinement et par amour,
nous sommes privés de forces naturelles,
et nous sommes conduits à nous en remettre à la force de Dieu.
C’est pour cela que Satan a horreur de notre jeûne.


Le jeûne et la Parole.
La Parole non pas comme un moyen mécanique ou magique,
mais la Parole reçue et accueillie
comme expression de notre obéissance à Dieu.
comme le fit Jésus au désert.


Marc n’évoque ni le jeûne ni le recours à la Parole,
mais il relie très fortement
la retraite de Jésus au désert à son Baptême.
Et aussitôt, l’Esprit le pousse au désert (Mc 1,12).
Et là Jésus est resté fidèle à son Baptême.
Il est demeuré, malgré les assauts,
dans la grâce de son Baptême.
Il n’a pas renié l’Esprit qui l’a poussé au désert;
Il ne s’est pas éloigné du Père :
son désert a été prière;
son désert a été un grand acte d’amour pour nous,
afin que tous nous soyons réconciliés
et rassemblés dans l’Amour.


Nous aussi nous verrons nos luttes devenir une fête
si, par la prière,
nous demeurons fidèles à notre baptême,
si nous gardons notre cœur obéissant à la Parole
et si nous choisissons
librement et pleinement, une forme de jeûne.


Il y a une paix qui ne se découvre qu’au-delà du combat
aimait à nous répéter un moine bénédictin.
Il y a une fête qui ne se trouve qu’au-delà de la lutte,
nous fait pressentir frère Roger.


Alors qu’est-ce que le Carême?
Un temps de combat et de lutte en vue de la joie.
Et pas seulement notre joie :
celle de tous ceux qui nous entourent
parce que la vraie joie est contagieuse,
bien plus contagieuse que le mal.


Pendant ce Carême,
au lieu de subir le combat spirituel
nous le choisissons
et c’est là toute la différence.
Et nous choisissions de le vivre unis à Jésus :
par Lui, avec Lui et en Lui.
Et nous goûterons à la création réconciliée,
et les anges nous serviront !
Le Seigneur changera nos deuils en une danse
(cf Ps 29 (30), 2).
et nous deviendrons de vrais serviteurs
de la communion et de la joie de tous.
 

Méditer la Parole

1er mars 2009

Saint-Sacrement, Montréal

Frère Antoine-Emmanuel

 

Frère Antoine-Emmanuel

Lectures bibliques

Genèse 9,8-15

Psaume 24

1 Pierre 3,18-22

Marc 1,12-15

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