Mercredi des Cendres

Dans la célébration de ce jour
qui marque notre entrée solennelle en Carême,
tout nous invite à l’intériorité et à la communion.
À l’intériorité
qui traduit la vérité dans l’humilité de nos vies.
À la communion
qui s’exprime dans l’obéissance à l’Église du Christ.


Si nous lisons bien attentivement
chacun des trois textes qui nous sont aujourd’hui proposés,
nous voyons que l’intériorité est partout première.


Revenez à moi de tout votre cœur,
dit le Seigneur à travers les paroles du prophète Joël.
Non pas dans les fanfares et les proclamations,
mais dans le jeûne, les larmes et le deuil (Jl 2,12).
C’est-à-dire dans la vérité tout intérieure
d’une âme tournée vers le Seigneur.
Car tu aimes la vérité au fond du cœur, dit le psaume,
instruis-moi des profondeurs de la sagesse…
Mon sacrifice, c’est un esprit brisé,
d’un cœur contrit, humilié, tu n’as pas de mépris (Ps 51,8.19).
Rien ne touche davantage le cœur de notre Dieu et Père
que le retournement vers lui de notre propre cœur de fils.


Avec l’apôtre Paul, la même invitation retentit.
Elle n’est pas pour nous demander d’entreprendre
des démarches extraordinaires et tapageuses,
mais pour nous inviter avec insistance
à nous laisser réconcilier avec Dieu (2 Co 5,20).
La grâce de Dieu se refuse habituellement
à agir du dehors, visiblement, bruyamment,
en interférant sur les éléments, les choses, les personnes, les événements.
Mais elle agit constamment au niveau le plus intérieur,
au niveau du cœur profond de l’homme.
C’est là, au plus intime de nous,
que tombe et sourd, pourrait-on dire,
le goutte-à-goutte de la vie divine.
On comprend dès lors toute la valeur
de l’exhortation de l’apôtre quand il nous invite tous
à ne pas laisser sans effet la grâce reçue de Dieu (6,1).
C’est dans le cœur de l’homme (Mt 12,33-35)
que se prépare et se vit au mieux la conversion du monde.
L’homme bon, du bon trésor de son cœur, tire ce qui est bon,
et celui qui est mauvais, de son mauvais fond,
tire ce qui est mauvais (Lc 6,45).
C’est donc bien d’abord à cette conversion intérieure
que l’apôtre Paul nous invite aussi.


Avec l’enseignement de Jésus,
cet appel à l’intériorité atteint le sommet.
Ce que le Christ nous demande d’abord,
ce n’est pas le jeûne, l’aumône et la prière pour eux-mêmes,
mais la discrétion, l’humilité, l’intériorité
à mettre dans la prière, l’aumône et le jeûne.
L’accent essentiel porte bien ici sur ce seul à seul,
entre Dieu et chacun,
à vivre d’abord dans l’authenticité du cœur profond.
L’expression ton Père, très personnelle, très intime,
revient à trois reprises ;
et elle est chaque fois encadrée de la mention
de ce qui se fait et se voit dans le secret.
Ton Père voit ce que tu fais en secret :
il te le revaudra (Mt 6,4.18).
Ce que le Christ attend de nous,
c’est que nous ayons d’abord une âme claire,
un cœur pur, un esprit sincère.
Et ce dont le monde aujourd’hui a le plus grand besoin
(lui qui est moins malade de ses mauvaises structures
que de son manque de vraies valeurs),
c’est précisément d’esprits sincères,
de cœurs purs et d’âmes claires .
Voilà la vraie lumière du monde et le vrai sel de la terre
que le Christ appelle et que le monde attend.


Nous voici donc, tout d’abord, frères et sœurs,
instamment invités, au seuil de ce carême,
à mettre, chacune et chacun, en nos vies,
ce primat de l’intériorité.
À développer en nous l’être intérieur.
À vivre d’abord au niveau d’une authentique vie spirituelle.
Le ciel où Dieu réside
est aussi au tréfonds du cœur de l’homme
où il a déversé son souffle et répandu la profusion de son Esprit.
Plus que jamais, au seuil de ce temps de grâce,
nous pouvons donc entendre et méditer cette merveilleuse promesse
du propre Fils de Dieu parlant au nom de la Trinité tout entière :
Si quelqu’un m’aime,
mon Père l’aimera
et nous viendrons en lui
et nous ferons chez lui notre demeure (Jn 14,23).


Sur cette base, posé sur le bon fondement
de l’humilité et de la vérité,
le carême peut devenir alors une démarche commune
que nous faisons aussi tous ensemble.


Sonnez de la trompette dans Jérusalem, clame le prophète Joël,
prescrivez un jeûne sacré, annoncez une solennité,
réunissez le peuple, tenez une assemblée sainte (Jl 2,15-16).
Nous ne devons jamais oublier
que la priorité accordée au cœur de chaque personne
ne nous dispense pas de former ensemble un peuple saint (1 P 2,9).
La vraie communion dans la prière
ne détruit nullement l’intériorité de l’âme.


Nous vous en supplions au nom du Christ,
lance alors l’apôtre Paul, laissez-vous réconcilier avec Dieu.
Il parle ainsi, dit-il, en ambassadeur du Christ,
et précise qu’à travers cet appel ecclésial,
c’est Dieu lui-même qui  par ses disciples, s’adresse à tous (2 Co 5,10).
Un jour de salut est ainsi décrété
et un moment favorable est déterminé.
Une vraie démarche ecclésiale ne coupe jamais de l’intimité divine.
«C’est une grande chose et de haut prix aux yeux de Dieu,
lorsque tout le peuple chrétien se donne ensemble à une même prière
et qu’hommes et femmes de toutes classes et de tout rang,
y travaillent d’un même cœur» .


Jésus ne dira rien à l’encontre de cet appel universel,
car ce qu’il dit dans l’Évangile à chacun,
il est bien clair qu’il le propose aussi à tous et pour toujours.
Si vous voulez vivre comme des justes, dit-il aux foules (Mt 5,1),
jeûnez, priez, partagez, dans le secret du cœur,
mais partagez, priez et jeûnez tous, en acte et véritablement.
Et donc, pourquoi pas tous ensemble ?
N’a-t-il pas, le premier,
prié ouvertement chaque jour dans le Temple (Jn 18,20),
chaque sabbat, dans les synagogues (Mt 4,23 ; Mc 1,21 ; Lc 13,10),
demandé aux siens de faire l’aumône (Lc 11,41 ; 12,33)
et parlé ostensiblement du jeûne avec ses disciples (Mc 9,29) ?


C’est donc à bon droit que nous voici aujourd’hui
tous convoqués par l’Église,
en ce premier jour d’entrée en carême,
pour en faire, tous ensemble, une démarche de foi
et une marche d’espérance sur la route qui monte vers Pâques.


L’antinomie
entre la priorité donnée à l’intériorité
et l’exigence mise sur la communion fraternelle
à vivre ensemble en ce jour,
n’est qu’apparente.
Soyons vrais dans notre attitude de conversion.
Soyons sincères dans notre démarche de repentir.
Recevons humblement les cendres sur nos fronts.
Cela représente une authentique valeur pénitentielle.
Mais soyons aussi fraternels
dans notre démarche commune faite en Église,
en ce temps de grâce qui commence aujourd’hui.


Au fond, c’est bien à un double amour
que le Seigneur nous appelle en ce jour :
à l’amour de Dieu vécu au plus profond
et à l’amour des hommes, visiblement partagé.
Humilité et vérité du cœur
ne s’opposent pas à une manifestation commune d’espérance
et à une démarche collective de foi.


Oui, frères et sœurs,
ayons un cœur rempli d’amour et de vérité,
et dans l’humilité et la sainteté,
vivons ensemble et en Église
cette marche de quarante jours vers la lumière de Pâques.
Et nous ferons avancer ce monde et nos vies
aux chemins de la paix !
 

Méditer la Parole

17 février 2010

Saint-Gervais, Paris

Frère Pierre-Marie

 

Frère Pierre-Marie

Lectures bibliques

Joël 2,12-18

2 Corinthiens 5,20-6,2

Matthieu 6,1-18

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