Fête de la Sainte Trinité – C

Radieux mystère trinitaire

Il nous faut être clair et parler sans détours.
Le christianisme est profondément monothéiste.
Nous croyons en un seul Dieu
et il ne saurait être multiple.
Et nous affirmons cela comme vérité révélée
avec autant de force et de netteté que dans le judaïsme et l’Islam.


La fête que nous célébrons aujourd’hui
porte cependant le nom de Sainte Trinité.
Un terme, au demeurant, qui n’est présent nulle part
dans le Nouveau Testament, Évangiles et lettres apostoliques réunies.
Même si l’idée, la réalité y sont, bien sûr, partout exprimées et affirmées.


Pour essayer de traduire au mieux ce mystère,
la liturgie de ce jour, dans la préface eucharistique,
s’adresse au «Père très saint, Dieu éternel et tout-puissant»,
en lui disant : «avec ton Fils et le Saint-Esprit,
tu es un seul Seigneur, dans la Trinité des personnes
et l’unité de leur nature».


Mais le terme de «personne» qu’il ne faut pas entendre,
au sens actuel d’individu
– étymologiquement, cela signifiait plutôt «représentation» –,
ce terme n’est pas davantage utilisé par Jésus ni les évangélistes ni les apôtres,
pour rendre compte de celui que nous appelons très justement Dieu.
Celui que Jésus nomme, en le priant,
le seul véritable Dieu, si tendrement appelé par lui :
Père juste et saint (Jn 17,3.11.25).


Il fallait bien pourtant que la théologie
s’efforce d’expliciter ce mystère, si indiscutablement révélé
par son envoyé Jésus-Christ (Jn 17,3).
Comment pouvons-nous donc parvenir,
sinon à le comprendre dans toute son étendue,
du moins à avancer vers l’éblouissement de sa lumière ?


Jésus nous met sur la voie, quand il nous dit, dans l’Évangile de ce jour ;
J’aurais encore beaucoup de choses à vous dire,
mais, pour l’instant, vous n’avez pas la force de les porter.
Quand il viendra lui, l’Esprit de vérité,
il vous conduira à la vérité tout entière (Jn 16,12-13).
Aux lendemains de la Pentecôte où nous avons reçu
une fois encore l’effusion de l’Esprit Saint,
que pouvons-nous lui demander de nous faire connaître (16,14) ?


Il nous rappelle d’abord, avec force, que Dieu est unique.
Shema Israel, Écoute Israël, notre Dieu est le seul Seigneur (Dt 6,4).
Le christianisme proclame à son tour ce que professe la Torah.
Il n’y a qu’un seul Dieu créateur du ciel et de la terre, chantent les psaumes.
Nous les chantons encore, et chaque jour !
Je suis le Seigneur, et je suis le seul Dieu, est-il dit en Isaïe le prophète.
Nous les écoutons toujours, chaque dimanche.
Pour nous, en tout cas, renchérit l’apôtre Paul, il n’y a qu’un seul Dieu,
le Père de qui tout vient et pour qui nous sommes faits (1 Co 8,6).
Tu crois qu’il n’y a qu’un seul Dieu, et tu fais bien, dit l’apôtre Jacques (2,19).
Et l’Apocalypse exulte en chantant : Seigneur Dieu,
Maître de tout, toi seul, tu es saint (15,4).
Jésus ne contredit rien de cela en demandant
de se soucier avant tout de la gloire qui vient du Dieu unique (Jn 5,44).


L’affirmation de l’unicité de Dieu est donc
aussi fortement que clairement affirmée par toute la Bible
qu’à juste titre nous regardons comme Parole de Dieu.
Mais à considérer les choses de plus près, et toujours à la lumière de l’Esprit,
nous sommes vite interpellés !
Ce Dieu unique et qui est le seul vrai Dieu,
est-il pour autant seul, esseulé, solitaire,
dans la splendeur isolée de son élévation inaccessible et de sa majesté ?
C’est ici que notre attention rebondit,
car la révélation soudain s’élargit.


Dans le seul Premier ou Ancien Testament,
tout un chemin se dessine déjà, semé de clartés éparses.
Nous apprenons, dès l’abord, que ce Dieu singulier,
Elohim, a un nom pluriel.
Et il y a Dieu et sa Parole vivante et agissante, créatrice,
émanant de lui, mais tout en restant près de lui.
Il y a aussi Dieu et son Esprit, Ruah Elohim.
Il plane sur les eaux et leur donne vie.
Alors Dieu dit : Faisons l’homme à notre image
et à notre ressemblance (Gn 1,26).
Et c’est un humain, un terrien pluriel qui apparaît :
Homme et femme, il les créa ; mais dans une référence singulière :
À l’image de Dieu, il le créa (1,27).
Quel est donc ce Dieu créateur, seul créateur universel,
mais qui manifestement n’agit pas en solitaire et ne parle pas isolément ?


La page du livre des Proverbes, entendue tout à l’heure,
nous met en présence d’un mystérieux monologue
– une prosopopée, dit l’exégèse biblique –,
qui évoque un éternel face à face avec Dieu,
ou, plus précisément encore, en Dieu :
Le Seigneur m’a possédée (ou acquise, faite : on ne sait comment traduire exactement)
pour lui, au début de ses desseins,
avant ses œuvres les plus anciennes.
Dès l’éternité je fus fondée, dès le commencement,
avant même l’origine du monde…
Et le texte de conclure :
J’étais à ses côtés comme le maître d’œuvre (Pr 8,22…30).


On ne peut s’empêcher de penser à ce Verbe qui était dès le commencement,
ce Verbe de Dieu qui était auprès de Dieu et qui était Dieu,
chanté par le Prologue du Quatrième Évangile (Jn 1,1-2).
Et que dire des psaumes où Dieu proclame : Tu es mon fils,
moi aujourd’hui je t’ai engendré, comme le psaume 2 ?
Ou encore : Il m’appellera : toi, mon Père, mon Dieu
et le Rocher de mon salut, si bien que j’en ferai l’aîné,
le Très Haut sur les rois de la terre, comme il est écrit au psaume 89 ?
Sans parler de toutes les mentions de l’Esprit Saint, de l’Esprit de Dieu,
que nombre de prophètes, comme Isaïe (63,10.13) ou Ézéchiel (36,27 ; 37,1.14),
présentent comme porteur de toute la puissance de la Divinité…
Et de ce Serviteur souffrant qui, par sa mort rédemptrice
sauvera des multitudes (is 53,10-12).
Sans parler de ces trois anges qui apparaissent à Mambré
et à qui Abraham dit au singulier : Monseigneur,
et qui se présente lui-même sous le nom de YHWH (Gn 18,2.10.13-14).


On ne peut qu’être émerveillé en voyant comment,
au fil des siècles et des pages de l’Écriture Sainte,
peu à peu, la lumière se lève sur le mystère de Dieu
dont Jésus, descendu du ciel pour nous en donner la Révélation tout entière,
nous dira qu’il est Père. Qu’il est Fils. Et qu’il est Esprit.
Un seul et unique Dieu, mais qui est un et trine à la fois.


Au-delà de tout ce que Jésus a pu nous dire
sur ce qu’est Dieu comme Père, sur ce qu’est le Seigneur, comme Esprit,
et sur ce qu’il est lui-même, en tant que Fils et Seigneur,
trois grands événements nous donnent, littéralement,
la Trinité à contempler. Et ce sont trois théophanies.
Celle du Baptême où la voix du Père retentit, disant de Jésus :
Celui-ci est mon Fils bien-aimé qui a toute ma faveur (Lc 3 ,23),
cependant que l’Esprit descend sur lui pour montrer combien il habite en lui.
Celle de la Transfiguration où tout en même temps
de la nuée, rappelant l’Esprit de Dieu, retentit la voix du Père
qui proclame encore, à propos du Christ :
Celui-ci est mon Fils, mon Élu, écoutez-le (9,35).
Et celle du Calvaire où nous est donnée la plus belle preuve d’amour
par le Père qu nous livre son Fils, par le Fils qui se donne pour le salut du monde,
et par l’Esprit qui est remis au Père par le Fils (23,46).


Pourquoi peut-on dire que Dieu est Trinité ?
Tout simplement parce qu’il est Dieu, et même le seul vrai Dieu.
Car, si Dieu est Dieu, il ne peut qu’être un Dieu d’amour.
Sinon il ne serait pas Dieu !
Il est donc, et nécessairement, tout à la fois :
l’amour qui se donne, l’amour qui reçoit et l’amour qui partage.
L’amour qui se donne, comme peut le faire un Père de tendresse.
L’amour qui accueille, comme peut le faire un Fils de bienveillance.
Et l’amour qui partage, dans un Esprit de parfaite communion.
Ce ne sont pas pour autant trois amours distincts,
mais une triple expression d’un seul et même Amour.


Nous comprenons un peu ce que cela peut signifier
quand nous pensons à notre propre manière humaine d’aimer.
Puisque nous sommes créés à l’image et à la ressemblance de Dieu,
n’est-ce pas aussi à travers l’humain que nous pouvons rejoindre le divin ?
Or il nous est dit, et même là encore révélé par le Christ en personne,
que, s’il n’y a qu’un seul commandement, c’est celui de l’amour.
Mais cet amour s’exerce en trois dimensions, lui aussi :
vers Dieu, vers les autres et vis-à-vis de soi-même !
Vers le Père, car nous sommes enfants de Dieu (1 Jn 3,2).
Vers le Fils, car nous sommes tous frères dans le Christ (Mt 23,8).
E vers l’Esprit, en gardant de soi une sage estime
car l’Esprit habite en nos cœurs (Rm 8,11 ; 12,3).
C’est le beau mystère de trois amours en un seul !


Une petite minute de mathématique, la plus divine des sciences a-t-on dit,
peut nous aider à le comprendre. Même un enfant peut s’en émerveiller.
Et c’est pour les enfants qui sont là, au pied de l’autel,
que je me permets de le rappeler.
Si on additionne un à un et encore à un, on obtient trois.
Mais si on multiplie un par un et encore par un, on obtient toujours un.
Et cela ne vaut que pour le premier chiffre. Celui du Dieu unique et un !
Ainsi en est-il en Dieu où Père, Fils et Esprit
ne sont ensemble qu’un seul Dieu,
mais dont le même et triple amour
se multiplie à l’infini, tout en restant toujours un.
Un et trine à la fois, dit la théologie
car l’amour est toujours en expansion ou il n’est pas !


Ainsi en est-il de la vie. Elle n’est elle-même
que quand elle se donne : elle est vivante si elle est vivifiante ;
que quand elle est reçue : elle est d’autant plus vraie qu’elle est pleinement accueillie ;
que quand elle est partagée, en parfaite communion dans l’échange.
Elle peut alors se propager, s’étendre, s’amplifier à l’infini
sans épuisement, dépérissement ni déperdition !


Frères et sœurs, nous pouvons par là entrevoir un peu ce qu’est
ce beau, ce radieux mystère de la Sainte Trinité.
Un mystère qui n’a rien d’illogique ni d’obscur,
mais dont le seul fait d’en entrevoir la lumineuse grandeur
emplit nos âmes du désir de la partager un jour
comme Jésus nous l’a promis :
Père, je veux que là où je suis,
ils soient aussi avec moi
pour qu’ils contemplent la gloire que tu m’as donnée (Jn 17,24).


Alors, je connaîtrai comme je suis connu ! (1 Co 13,12).
 

Méditer la Parole

30 mai 2010

Saint-Gervais, Paris

Frère Pierre-Marie

 

Frère Pierre-Marie

Lectures bibliques

Proverbes 8, 22-31

Romains 5, 1-5

Jean 16,12-15

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