3e semaine de l’Avent - A

À l’écoute du plus grand des enfants des femmes

En vérité je vous le dis, parmi les enfants des femmes
il n’en a pas surgi de plus grand que Jean Baptiste (Mt 11,11).

Pour que le Fils de Dieu lui-même parle d’un homme en ces termes-là,
il faut que celui-ci soit vraiment un très grand saint !
Quelle est donc cette voix qui crie dans le désert (Lc 3,4) ?
C’est celle d’un homme que le Christ et l’Église proposent aujourd’hui à notre admiration.
Entre tous, Jean est le plus grand parce qu’il est tout à la fois :

Il est confesseur, proclamant le premier
sa foi en Jésus l’Agneau de Dieu (Jn 1,29).

Il est docteur, enseignant à tous ceux qui lui demandent ce qu’il faut faire (Lc 3,10)
comment préparer les chemins du Seigneur (Mt 3,3) et reconnaître sa venue (Lc 3,16).

Il est pasteur par sa prédication, ses exhortations,
son attention typée auprès de chaque groupe (Lc 3,10-14) ;
recevant ici la confession des péchés (Mt 3,16),
et là, baptisant dans l’eau en vue du repentir (Mt 3,11).

Il est prophète : Oui, je vous le dis, et plus qu’un prophète.
Tous les prophètes en effet, ainsi que la Loi,
ont mené leurs prophéties jusqu’à Jean (Mt 3,9.13).
Au dernier verset du dernier prophète, à la dernière page de l’Ancien Testament,
Malachie annonçait en effet :
Voici que je vais vous envoyer Élie, le prophète, avant que n’arrive mon jour (Mal 3,23).
Et lui, si vous voulez m’en croire, il est cet Élie qui doit revenir (Mt 11,14 ; 17,13).

Jean Baptiste est vierge, consacré à Dieu,
vivant près de Salim et de Qûmran, sur les bords du Jourdain (Jn 3,23.28).
Il est ascète, vêtu d’une peau de chameau
et se nourrissant de sauterelles et de miel sauvage (Mc 1,6).
Il est martyr, décapité par les gardes d’Hérode dans sa prison de Machéronte (Mc 6,16).

Comme un roi, fils de la tribu sacerdotale, de la classe d’Abia (Lc 1,5),
il règne sur le désert de Juda ;
comme un sage, enseigné par la prière, le silence et le jeûne,
il apprend à tous les chemins de la conversion (Lc 3,8) ;
comme un prêtre, il fait le pont entre le Seigneur et les hommes ;
comme un juge, il dégage pour Dieu la route des cœurs,
comblant, aplanissant, rectifiant, guerroyant de toute sa verve (Lc 3,17).
Modèle tout à la fois des maîtres spirituels empreints de sagesse
et de ces fols en Christ emplis de feu,
il est ermite dans la profonde solitude des bords arides de la mer Morte (Mc 1,4),
et cénobite, entouré de disciples assidus à son enseignement (Jn 1,23),
près du Jourdain à Ænon (Mt 9,14).

Homme du grand silence qui n’a plus qu’un désir :
disparaître en face du Christ qui grandit devant lui (Jn 3,20 ; Lc 3,16),
et porteur de la parole au point qu’accourent vers lui
Jérusalem et toute la Judée (Mt 3,5) ;
présent auprès de tous, pharisiens, publicains, soldats et jusqu’à la cour du roi (Mt 14,4),
et s’avouant indigne de dénouer les courroies des sandales du fils de Marie, le Nazaréen,
il annonce au peuple la Bonne Nouvelle en véritable précurseur de l’Évangile.

Témoin de la foi, Jean Baptiste a donc connu les nuits de la foi.
Après avoir proclamé Jésus, Fils de Dieu (Jn 1,34),
il a goûté dans les caves de sa prison à l’amertume de l’angoisse
jusqu’au tragique de cette interrogation :
Es-tu celui qui doit venir ou devons-nous en attendre un autre ? (Mt 11,3).
Au-delà de toutes les nuits que peuvent traverser nos âmes,
comme sainte Bernadette, se disant au soir de sa vie : «Et si je m’étais trompée ?»,
ou sainte Thérèse, s’interrogeant à quelques mois de sa mort : «Et si le ciel n’existait pas ?»,
Jean Baptiste, comme tous les mystiques, est descendu jusqu’à éprouver quelque chose
de la désespérance de Gethsémani.
Le disciple n’est pas au-dessus de son maître, nous a avertis le Christ.
Avec lui et avant lui, Jésus est descendu au plus bas.
Mais là, il a rejoint le Fils du Très-Haut qui, pour nous, s’est fait le Très Bas !
Voici sa joie, elle est maintenant parfaite.

Jésus peut donc le proclamer :
En vérité je vous le dis, parmi les enfants des femmes
il n’en a pas surgi de plus grand que Jean Baptiste (Mt 11,11).


Frères et sœurs, il nous est bon de contempler ainsi la splendeur d’un visage.
Celui de Jean Baptiste a de quoi nous fasciner. Jésus lui-même nous le déclare :
Jean était la lampe qui brûle et qui luit,
et vous pouvez jouir un instant de sa lumière (Jn 5,35).
À la mi-parcours de cette route de l’Avent, la sainteté de Jean Baptiste nous est donnée
pour qu’à cette clarté nous puissions dans la nuit de notre attente,
guetter avec patience et joie, les premiers signes de la venue prochaine
du Sauveur qui illumine le monde.
Il n’était pas la lumière, mais le témoin de la lumière,
chante le Prologue du Quatrième Évangile Jn 1,8).
À son école, nous pouvons donc tous entrevoir ce que le Christ pleinement nous fera voir.
Et parmi tant de leçons que peut nous donner Jean Baptiste, peut-être y a-t-il, entre toutes,
celles de la joyeuse pénitence et de la fière humilité.

La joyeuse pénitence est une des caractéristiques de l’Avent.
Nous sommes tous avides de joie. Dieu nous a créés pour la joie.
Nous vivons vraiment quand notre cœur est rempli de joie.
En ce dimanche de Gaudete, toute la liturgie, traditionnellement, nous parle de la joie.
Mais le monde, chaque jour, et l’expérience de nos propres existences, au fil des jours,
nous montrent la présence de tant de manques de joie, de tant d’absences de joie !
Jean Baptiste nous révèle aujourd’hui le secret de cette joie parfaite (Jn 3;29) :
il est dans l’oubli de soi.

Tout l’itinéraire de saint Jean de la Croix
gravissant laborieusement la montée du Carmel,
vise à trouver cette ligne ascensionnelle verticale,
qui passe par la route des «riens» successifs, d’autant de morts à soi,
pour déboucher enfin, librement, sur le banquet perpétuel
où Dieu comble de tout, parce qu’il est tout, pour toujours et pour tous.

Voici Jean Baptiste au désert. Il a quitté les honneurs promis aux prêtres du Temple :
il n’aura rien.
Le voici en face de Jésus ; il déclare que c’est lui le Messie
et qu’il doit décroître devant lui (Lc 3,16) : il ne sera rien.
Voilà que ses disciples l’abandonnent pour aller à la suite du Christ (Jn 3,26).
Il les laisse aller : il ne dira rien.
En face d’Hérode et d’Hérodiade, il ne fera aucune concession
sur ce qui n’est pas permis (Mt 14,4) : rien.
Le voici seul. Dépouillé, sans plus personne ni plus rien. Nada ! Nada ! Rien !
Et c’est alors qu’il devient l’ami de l’Époux qui se tient là et qui l’entend,
ravi de joie, nous dit-il, à la voix de l’Époux (Jn 3,29).
Seul, mais avec le Seul. Uni à Dieu pour toujours.

Frères et sœurs, nous le savons bien :
ni l’avoir qui nous encombre de soucis, ni la table qui nous alourdit,
ni l’hédonisme qui nous freine,
ni le prestige qui n’éclaire que notre vernis,
rien de ce qui, en nous, est égoïsme, avidité, vanité,
ne saurait nous rendre ni en paix ni joyeux.
C’est la grande découverte anthropologique de notre temps :
ni la facilité, ni l’abondance, ni la permissivité ne font notre bonheur.

Puisque les saints nous démontrent que la pauvreté conduit à la joie,
acceptons de vivre avec frugalité
et découvrons nous aussi la richesse de la joyeuse pénitence.
En apprenant à user des biens comme n’en usant pas (1 Co 7,31) !
Puisque nous voyons la lumière que donne au cœur la chasteté,
vivons dans la pureté.
C’est-à-dire dans un amour fait de respect mutuel et de tendresse.
Puisque l’obéissance libère notre âme,
n’appelons plus liberté notre soif d’indépendantisme.
Mais vivons à l’écoute des commandements
d’un Dieu qui, par là, veut notre bonheur !
Si l’ascèse nous ouvre le chemin de l’allégresse,
croyons à la vérité de la parole qui nous dit aujourd’hui :
Préparez les chemins du Seigneur, aplanissez ses sentiers.

Au terme de notre labeur où nous avons tous à niveler, redresser et raboter en nous,
nous attend le chant de la joie parfaite (Is 35,10).


Jean Baptiste nous enseigne aussi une autre route du bonheur :
celle de la fière humilité.
Il faut que lui grandisse et que moi, je diminue (Jn 3,20).
Non par mièvrerie ou par crainte, mais dans l’attitude digne et droite
de celui qui choisit de se faire petit.
Non pour disparaître, mais pour mieux accueillir.
Car celui qui diminue ainsi, votai aussitôt quelqu’un d’autre grandir en lui.
Et la merveille alors se révèle :
cette présence nouvelle qui le comble,
c’est celle-là même de Dieu. Du vivant amour de Dieu !
L’homme ainsi vidé de lui-même par le patient labeur de l’humilité
a peu à peu chassé de lui toute espèce de mal.
Il est mort au vieil homme, il vit donc à la Vie nouvelle !
Et la présence divine qui l’envahit, lui devient plus chère à lui-même que lui.

La prière, le jeûne et même l’amour ne suffisent pas :
il y faut encore l’humilité.
La patiente et quotidienne humilité dont nous parle l’apôtre saint Jacques.
Pour être grand, il faut être petit.
Seuls les humbles finalement sont heureux.
Voilà l’autre grande leçon de saint Jean Baptiste.
Il faut que Dieu grandisse et que moi, je diminue.
Car Dieu seul peut réellement, me faire grandir.
Et, au terme, on peut dire avec l’apôtre Paul :
Ce n’est plus moi qui vis, c’est le Christ qui vit en moi.
Que pourrait-on dire de mieux ?


En vérité je vous le dis, parmi les enfants des femmes
il n’en a pas surgi de plus grand que Jean Baptiste.
Mais voilà, pour finir que Jésus ajoute :
Et cependant le plus petit dans le Royaume de Dieu est plus grand que lui (Mt 11,11).
Quel est donc ce plus petit du Royaume de Dieu ?

L’Évangile nous le révèle :
Le plus petit dans le Royaume de Dieu,
dans ce Royaume qui vient et va maintenant s’établir parmi nous (Lc 17,2), c’est Jésus !
Petit enfant dans la mangeoire
et offrant sa vie, comme un esclave, sur la croix.
«Il a tellement pris la dernière place que nul ne pourra jamais la lui ravir» (fr. Charles).
C’est pourquoi Dieu l’a exalté et lui a donné le nom au-dessus de tout nom,
chante l’Église, après l’apôtre Paul, à chaque vêpres du samedi (Ph 2,9).

Dieu éternel, viens, reviens petit Enfant !
Vois déjà tous nos bras tendus vers toi.
 

Méditer la Parole

12 décembre 2010

Abbatiale du Mont-Saint-Michel

Frère Pierre-Marie

 

Frère Pierre-Marie

Lectures bibliques

Isaïe 35,1-6a.10

Psaume 145

Jacques 5,7-10

Matthieu 11,2-11

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