4e semaine de l’Avent - A

De l’Emmanuel annoncé à l’Emmanuel attendu et honoré

L’oracle du prophète Isaïe, entendu dans la première lecture,
est un des passages les plus touchants et les plus mystérieux
des écrits de l’Ancien Testament (Is 7,10-16).
À la lumière de l’Évangile, celui-ci prend tout son sens.
Voilà pourquoi on lui donne le beau nom de «prophétie de l’Emmanuel».

Mais il faut bien le resituer dans son contexte
et ne pas craindre de l’entendre à ses divers niveaux de lecture.
Il n’en apparaîtra au terme que plus lumineux et plus parlant.


De quoi s’agit-il donc ?
On est au huitième siècle avant Jésus Christ.
Jérusalem est en danger. Son roi Achaz tremble de peur
à la pensée que les souverains de Damas et de Samarie
menacent d’assiéger la Ville sainte .
Le prophète Isaïe est envoyé par Dieu auprès du roi pour le rassurer :
inutile de s’alarmer ! Ces souverains ennemis ne sont que deux tisons fumants (7,4).
Le roi Achaz, sceptique, le cœur palpitant comme les feuilles des arbres sous le vent (7,2),
ne veut rien entendre. Isaïe insiste :
Demande donc un signe au Seigneur, pour accréditer sa parole rassurante.
Nouveau refus d’Achaz, prétextant ne pas vouloir tenter Dieu.

Isaïe proclame alors de lui-même la parole du Seigneur.
Et c’est la fameuse prophétie de l’Emmanuel.
Voici : la jeune fille est enceinte et va enfanter un fils
et on l’appellera Emmanuel, c’est-à-dire : Dieu avec nous (7,14).
On ne peut bien sûr que s’interroger sur le sens ultime
d’une telle prophétie en clair-obscur, à la fois
nettement enracinée dans l’histoire et aussi fortement transcendant le temps.

Restons-en pour l’heure aux interrogations qui nous laissent pleins d’étonnement.
Pourquoi, tout d’abord, le texte dit-il, notamment
dans sa version grecque des Septante, témoin précieux
de l’interprétation juive ancienne, qui sera consacrée par l’Évangile,
que c’est une jeune fille, une vierge, qui va enfanter un fils ?
On ne nomme nullement son époux, le père de l’enfant.
Et s’il s’agissait de l’épouse du roi Achaz, le prophète n’aurait pas parlé comme il l’a fait
et aurait dit tout simplement : «ta femme va enfanter» !
Très vite d’ailleurs, il est apparu qu’il ne pouvait s’agir ici
du fils qui a été alors donné à Achaz, en la personne d’Ezéchias.
Que ce ne pouvait être celui-ci, car, nous est-il dit,
il ne sut pas rejeter le mal et faire le bien.
et sa politique attira sur son peuple bien des malheurs (2 R 16-21).
En tout état de cause celui-ci ne pouvait donc justifier le nom grandiose d’Emmanuel.
Quel étonnement n’éprouve-t-on pas en effet à l’écoute de ce nom,
jamais encore employé dans la Bible, et qui ne le sera nulle part ailleurs,
dans les écrits du Premier Testament, jusqu’au jour où l’ange du Seigneur
fera comprendre à Joseph, fils de David, que tel est bien le titre
qui convient au fils de la vierge dont il nous sera alors révélé qu’elle a pour nom Marie.
Ce n’est pas rien en effet qu’un enfant qui nous est né,
qu’un fils qui nous a été donné, comme le précise encore le prophète Isaïe,
puisse recevoir le nom de Conseiller Merveilleux, Dieu Fort,
Père Éternel, Prince de la paix (9,5) !
Que sera donc cet enfant ?
Qui peut donc être celui que la Sainte Écriture appelle Dieu-avec-nous,
et pour une seule fois, un hapax comme dit l’exégèse, huit siècles avant Jésus-Christ ?


Comme nous le savons, la pleine révélation
nous est donnée avec le récit de la Nativité de Jésus en ce monde.
À travers l’Évangile de Matthieu nous relatant l’annonce faite à Joseph
par l’ange du Seigneur lui apparaissant en songe (Mt,1,20),
la lumière divine descend jusqu’aux profondeurs
de ce qui porte à juste titre le nom de «mystère de l’Incarnation».
Laissons-nous donc instruire par celui qui, sans que les quatre évangiles
nous aient rapporté une seule parole de lui, nous enseigne si fort
par l’exemple de sa vie de foi et d’humilité : Joseph le juste.

Marie, la Vierge de Nazareth, en Galilée, est sa fiancée.
Comment n’aimerait-il pas d’un amour immense
celle qui rayonne, à fleur d’âme, de toute la splendeur spirituelle
de sa Conception Immaculée et que l’ange Gabriel salue, au nom du Seigneur,
en lui disant : Réjouis-toi, comblée de grâces ! (Lc 1,28) ?
Mais voici nous dit l’Évangile, que celle qui lui est promise,
littéralement : déjà accordée en mariage, avant même
qu’ils aient habité ensemble, se trouve enceinte par l’action de l’Esprit Saint.

On imagine sans peine l’épreuve qui laboure
l’esprit, l’âme et le cœur de ce jeune homme de la descendance de David.
Le cœur, car il est brisé dans sa confiance et son amour.
L’âme, car elle est écartelée entre le désir de croire
à la pureté si visible de Marie et que, de fait, rien n’est impossible à Dieu (Lc 1,32),
et l’évidence qui fait de sa fiancée la mère d’un enfant qui n’est pas de lui.
Et l’Esprit, car si on lui dit que tout cela vient par l’action de l’Esprit Saint (Mt 1,18),
comment pouvoir admettre que celui qui va naître
puisse être le Fils du Très-Haut et appelé Fils de Dieu, comme a dit l’ange Gabriel,
le Fils d’un Dieu dont toute sa foi juive proclame qu’il est l’Unique
On comprend que, chaque année, au long du temps l’Avent,
l’Église nous ramène à méditer sur cet incomparable combat
du grand saint Joseph, le plus juste, après Jésus, de tous les justes !

Avec l’aide et la grâce de Dieu, Joseph va donc chercher la solution la plus juste.
Et ce n’est pas facile !
Il perçoit vite ce qu’il ne peut ni ne veut faire.
Il ne peut pas couvrir de son nom un enfant
qui n’est pas le sien et dont il ignore le père.
Ce ne serait pas juste.
Il ne peut davantage accuser Marie d’infidélité
car il voit bien le rayonnement de sa vertu
et avec quelle sincérité bouleversante elle a su lui parler.
Ce serait injuste.
Et il veut moins encore la dénoncer publiquement
pour la livrer à la procédure rigoureuse et effroyable de la lapidation.
Ce serait tout à fait injuste !
Que de marches solitaires par les sentes arides des collines de Galilée !
Que de nuits d’insomnie et de tourments sur la couche où il languit !
Que de prières sans réponse, dans la synagogue et sous le ciel de Nazareth où Dieu se tait !

Que lui faut-il donc décider ?
La solution la plus juste n’est-elle pas de la répudier en secret ?
Il avait formé ce projet lorsque l’ange du Seigneur lui apparut en songe
et lui dit : ‘Joseph, ne crains pas de prendre chez toi Marie ton épouse ;
l’enfant qui est engendré en elle vient de l’Esprit Saint’ (Mt 1,20).

Frères et sœurs, la justice de Dieu dépasse décidemment celle des hommes !
Voici Joseph éclairé de la grâce insigne d’une révélation venue du ciel.
Le songe nocturne, si courant dans l’Écriture ,
illumine soudain la nuit des sens, de l’âme, du cœur et de l’esprit
de ce juste tout à l’écoute de Dieu.
Et voilà qu’après la révélation de la pleine vérité, ce même Dieu
(marque insigne de son amour) lui confie une mission.
La mission de participer activement à la réalisation de l’Incarnation du Verbe.
Marie ton épouse mettra au monde un fils
auquel tu donneras le nom de Jésus, c’est-à-dire le Seigneur sauve,
car c’est lui qui sauvera le peuple de ses péchés (Mt 1,20-21).


Il ressort de là qu’en consentant ainsi spirituellement au dessein de Dieu,
Joseph participe à son tour à la naissance virginale de Jésus.
Et ceci ajoute encore à la beauté de ce mystère.
Car Joseph aussi peut être dit père du Christ.
Lui et Marie ne sont-ils pas parents de Jésus,
comme il l’est dit à maintes reprises dans le texte des Évangiles  ?
Et quand ils le retrouvent dans le Temple, Marie elle-même
n’hésite pas à dire à Jésus : Vois, ton père et moi, nous te cherchons angoissés (Lc 2,48).
Certes Joseph l’est seulement par l’esprit et Marie selon la chair.
«Mais, direz-vous, interroge Augustin, Joseph
n’a pas engendré Jésus par l’opération de la nature. C’est vrai !
mais Marie elle-même ne l’a pas conçu non plus par l’opération de la nature.
Eh bien ! ce que l’Esprit a opéré, il l’a fait pour les deux ensemble» .

En voulant librement se faire homme parmi les hommes,
le Fils de Dieu coéternel au Père et co-créateur du monde (Jn 1,3),
s’est choisi des parents. Et cela pour être dit pleinement homme parmi les hommes.
Nous, nos parents, nous les avons reçus. Ils nous ont transmis la vie. Une vie mortelle.
Lui, l’Emmanuel, se les est donnés. Il nous donne à tous la vie. La Vie éternelle.
Par leur virginité mutuelle librement et pleinement consentie,
Marie et Joseph sont donc spirituellement père et mère
de Celui qui, par eux, a voulu se faire petit enfant.
Certes, Marie a porté Jésus en son sein et l’a nourri de son lait (Lc 8,27).
Mais Joseph aussi l’a porté dans ses bras, de la fuite en Égypte à Nazareth.
C’est donc pour eux d’abord que Jésus a proclamé cette parole :
Ma mère et mes frères, ce sont ceux qui écoutent la parole de Dieu
et la mettent en pratique (Lc 8,21). Quelle belle parole pour Joseph le juste !
Et n’oublions pas qu’elle s’adresse aussi à nous tous en partage !


Frères et sœurs, nous pouvons être redevables à Marie et Joseph
d’avoir participé, si parfaitement et au nom de toute l’humanité,
au dessein bienveillant formé en Dieu par avance
pour le réaliser aux temps accomplis ( Ep 1,9).
Nous pouvons être fiers qu’un homme comme Joseph
et une femme comme Marie, pétris de notre propre pâte humaine,
aient si parfaitement consenti et collaboré à la venue sur terre
du Sauveur du monde, à la plénitude des temps (Ga 4,4).
Nous pouvons leur être reconnaissants de nous avoir si bien montré
que le plus beau de l’amour est fait de respect, de tendresse et de don de soi,
dans la foi en la parole de Dieu Ami des hommes
et la bienheureuse espérance des noces éternelles (Tt 1,13 ; Ap 19,7).
Puisque nous avons tous été créés pour la nuptialité. En vue du Royaume des cieux (Mt 19,12).
Ce qu’à présent nous pouvons mieux encore comprendre
à la lumière de la Nativité de l’Emmanuel et de la Résurrection du Christ.


On ne saurait mieux conclure qu’en réécoutant les paroles de saint Paul
au tout début de sa lettre aux bien-aimés de Dieu qui sont à Rome.
Ces quelques versets sont comme un antique credo ;
un admirable témoignage de la foi chrétienne primitive.
Jésus Christ est donc notre Bonne Nouvelle, Celui par qui nous est venu le salut.
Cette Bonne Nouvelle est annoncée de partout par les Saintes Écritures
et éclairée par la lumière de ses paroles et de sa vie.
Toutes les promesse de Dieu ont leur oui en lui, peut dire l’Apôtre (2 Co 9,20) .
Cette double filiation du Christ Jésus selon la chair et selon l’Esprit
nous révèle sa puissance de Fils de Dieu par sa résurrection d’entre les morts (Rm 1,1-2).

Il faut vraiment être un Dieu d’amour
pour manifester et remporter une telle victoire sur le péché et sur la mort.
En commençant de réaliser cela à travers la simplicité limpide
d’une jeune vierge portant un nouveau né
et la fragilité bouleversante d’un jeune fiancé versé dans l’obéissance de la foi (Rm 1,5).

À vous qui êtes appelés de Jésus Christ et saints par vocation,
à vous grâce et paix de par Dieu notre Père et le Seigneur Jésus Christ.
De Rome et depuis vingt siècles, la bénédiction de Paul remonte jusqu’à nous,
en ce dimanche à Saint-Gervais de Paris.
 

Méditer la Parole

19 décembre 2010

Saint-Gervais, Paris

Frère Pierre-Marie

 

Frère Pierre-Marie

Lectures bibliques

Isaïe 7,10-16

Romains 1,1-7

Matthieu 1,18-24

Imprimer l'homélie

Télécharger la version pdfTélécharger la version pdf

Écouter l'homélie

Player mp3