Fête de l’Épiphanie - A

La révélation du mystère épiphanique

S’il est une page de l’Évangile où l’intention de l’auteur
dépasse le cadre strict du récit, c’est bien celle
où saint Matthieu relate la visite des mages à Bethléem (Mt 2,1-12).
À s’en tenir à la seule narration de l’événement,
tout est simple, clair et merveilleux .


Mais manifestement (on le perçoit vite à l’étude attentive du texte)
l’essentiel n’est pas du côté de cette visite surprenante.
Apparemment, Matthieu se situe ici comme le simple narrateur d’un fait étonnant.
En fait, il parle, si l’on peut dire,
en théologien, en exégète et en messager de l’Évangile.
Ce récit a un sens.
Et sa signification dépasse la matérialité de l’événement.


Il y a une référence aux Écritures à déchiffrer.
Un enseignement théologique à comprendre.
Et, au bout du compte, la révélation d’un mystère à recevoir dans la foi.
C’est l’Épiphanie du Seigneur ! C’est-à-dire
la manifestation ou, mieux encore, la Révélation
du Dieu-fait-homme, le Sauveur du monde
annoncé par les prophètes et tant attendu par le peuple de la Bible.


Puisque c’est à travers la trame même du récit que l’évangéliste
veut nous faire part de la révélation qu’il contient,
suivons donc le texte, mais au-delà de sa littéralité, jusqu’en ses propres dépassements.


L’Évangile commence par situer clairement l’événement
dans l’histoire, en des temps et lieux bien précis.
On n’est pas ici dans un récit purement légendaire
bâti pour donner libre cours à l’imagination et à la piété populaire.
Même si l’important est dans l’enseignement spirituel
qui en découle, ce qui nous est rapporté ici n’est pas sans fondements.
Jésus, nous est-il dit, était né à Bethléem de Judée,
au temps du roi Hérode (Mt 2,1).
Aux yeux de ses contemporains, Hérode pouvait donner l’impression
de régner en maître, soutenu qu’il était par le pouvoir romain.
Il va effectivement s’illustrer dans l’histoire
en perpétrant l’effroyable massacre des enfants innocents.
Mais, suggère déjà Matthieu, ce n’est qu’un roitelet fantoche.
Le vrai roi de l’univers, et pas simplement des juifs, est ailleurs.
À la seule évocation de sa naissance, pris d’angoisse, Hérode tremble de peur.


D’emblée Bethléem est mentionnée
pour attirer l’attention sur la prophétie de Michée (5,1-3),
annonçant le temps où aura enfanté celle qui doit enfanter.
Enfanté celui dont les origines remontent aux jours antiques.
Michée parlait de Bethléem Ephrata.
Matthieu précise Bethléem de Judée pour bien orienter nos pensées
vers la cité du roi David, ancêtre et figure du Messie.
Michée parlait aussi de celui qui doit gouverner Israël (5,1) ;
Matthieu corrige en écrivant : un chef qui sera le pasteur
de mon peuple Israël, pour bien mettre cela en accord
avec les promesses faites à David, dans le 2e livre de Samuel (5,2)
et la fameuse prophétie de Nathan où Dieu déclare :
Je serai pour lui un père et il sera pour moi un fils (2 S 7,14).


On voit déjà, par la liberté que Matthieu prend avec les Écritures,
combien son but est moins de relater un épisode,
au demeurant assez insolite et extraordinaire,
que d’en faire ressortir la signification profonde.
L’évangéliste n’en oublie pas pour autant de nous préciser
les temps et lieux  de cette visite magnifiquement significative.
Voici que des mages venus d’Orient, nous dit-il,
se présentèrent à Jérusalem et demandèrent :
Où est le roi des Juifs qui vient de naître ? Nous avons en effet vu
son astre se lever et nous sommes venus lui rendre hommage (Mt 2,2-3).


Notre curiosité est effectivement attirée par le surgissement
de ces mages qui se disent conduits par un astre du ciel.
Mais nous restons sur notre faim.
Car rien ne nous précise leur origine, leur condition,
leur milieu religieux, leur nombre et même leur nom .
À l’évidence, l’essentiel n’est pas là.
Ici encore, il nous faut dépasser la stricte recension des faits
pour en percevoir les dépassements et les intentions théologiques.


Que nous dit encore le texte de l’Évangile ?
Les mages vont d’abord, comme de droit, à Jérusalem
parce que c’est la ville royale.
Mais le roi nouveau-né n’est pas en ses murs !
Où donc peut-il être ?
Informé, le roi Hérode s’émut, continue Matthieu,
et tout Jérusalem avec lui. Il assembla
tous les grands prêtres avec les scribes du peuple
et s’enquit auprès d’eux de l’endroit où devait naître le Christ.
A Bethléem de Judée, lui répondirent-ils,
car c’est ce qui est annoncé par le prophète (Mt 2,3-5)


Nous touchons de plus en plus au point essentiel.
Hérode s’inquiète, mais ne s’en tient qu’à un problème politique.
Comme Pilate un jour, il voudrait savoir qui pourrait être ce roi des Juifs (Mt 1,2).
Les grands prêtres et les scribes semblent indifférents.
Ils scrutent les Écritures mais sans y reconnaître la vérité.
Ce sont donc elles, les saintes Écritures, qui vont parler,
comme elles le feront tout au long de la vie publique de Jésus,
de Celui qui est vraiment le Christ Messie, le Sauveur annoncé.


Debout, Jérusalem ! Resplendis, elle est venue ta lumière
et la gloire du Seigneur s’est levée sur toi, chante Isaïe.
Lève les yeux, regarde autour de toi : tous se rassemblent
ils viennent vers toi… avec les richesse des nations.
Les gens de Saba viendront apporter l’or et l’encens
et proclamant les louanges du Seigneur (Is 60,1-6).


La clef des Écritures vient d’être trouvée.
Désormais, tous ceux qui ont des yeux pour voir
et des oreilles pour entendre vont pouvoir regarder et écouter
du côté de ce que, depuis des siècles, les Écritures, c’est-à-dire essentiellement
la Loi, les prophètes et les psaumes disent le concernant.
Comme l’oracle de Balaam proclamant :
Je le vois, mais non pour maintenant,
je l’aperçois, mais non de près.
Un astre issu de Jacob devient chef,
un sceptre se lève, issu d’Israël (Nb 24,17).
Comme la prophétie d’Isaïe annonçant que la vierge est enceinte
et va enfanter un fils auquel on donnera le nom d’Emmanuel (7,14).
Ou encore qu’un enfant nous est né, qu’un fils nous a été donné
auquel on donne le nom de Dieu fort et Prince de la paix (9,5).
Comme les psaumes où le Seigneur Dieu lui-même déclare :
Tu es mon Fils, moi, aujourd’hui, je t’ai engendré (2,7).
Ou mieux encore, et toujours de la part du Dieu tout-puissant :
Il m’appellera : Toi mon Père, mon Dieu, le Rocher de mon salut,
si bien que j’en ferai l’aîné, le Très-Haut sur les rois de la terre (89,27-28).


Frères et sœurs, voilà à quoi l’évangéliste Matthieu veut orienter nos regards.
Celui qui vient de naître à Bethléem, c’est l’Emmanuel annoncé.
Car ce qui a été engendré en Marie vient de l’Esprit Saint (2,20-23).
Tout au long de son Évangile, il n’aura de cesse
de citer les Écritures, comme Jésus lui-même le fera tout du long.


Oui, voilà le signe crédible entre tous.
Tous ces textes s’éclairent mutuellement. Le Premier Testament annonce le Nouveau.
L’Écriture explique l’Écriture. La Parole de Dieu
révèle, au long des siècles, Celui qui s’est fait Verbe incarné,
né d’une femme, né sujet de la Loi, à la plénitude des temps.
E cela pour racheter, non seulement les sujets de la Loi (Ga 4,4),
mais tous les hommes de bonne volonté (Lc 2,14).


C’es ici que l’Évangile retenu par la liturgie
pour célébrer l’Épiphanie atteint à son sommet.
La Révélation est faite, non seulement au peuple biblique
mais, aujourd’hui, est proposée à tous les peuples de la terre !
Les mages seront les prémices des nations.
Ils figurent l’humanité entière marchant
vers l’étoile du Seigneur, ce Christ Soleil de justice,
Orient des Orients, qui va pouvoir se proclamer Lumière du monde (Jn 8,12 ; 12,46) .


Une fois de plus, c’est Dieu qui a tout conduit.
C’est lui qui, à travers toute l’histoire biblique, a inspiré les Écritures.
C’est lui qui, au moment favorable, a choisi de s’incarner parmi nous.
Et c’est lui qui, aujourd’hui, en ces jours qui sont les derniers,
a envoyé son étoile pour conduire depuis le lointain Orient
des hommes, vers ce Fils resplendissement de sa gloire (He 1,2-3),
pour l’heure encore silencieux dans les bras de Marie sa mère,
mais qui n’en est pas moins Parole de Dieu (Jn 1,1-2).


Les mages peuvent repartir par un autre chemin.
Ce n’était pas déjà, et c’est moins encore à présent,
leur histoire qui importe.
Ils ont accompli leur mission en allant jusqu’au bout de leur route :
nous conduire auprès du Dieu fait homme.
Quand on a reconnu dans le Christ Jésus le Sauveur du monde,
tout le reste passe en second.


Désormais chacun de nous peut, s’il le veut, marcher à sa suite.
Lui offrir son cœur. Écouter sa Parole qui est Lumière et Vie.
L’aimer jusqu’à l’adorer car il est le Seigneur de la gloire (1 Co 2,8).
Il est toujours là, comme à Bethléem, dans la maison de notre âme (Mt 2,11).
Il nous accueille. On le reçoit. On le porte et il nous porte.
On est tout illuminé, pacifié, réjoui de sa présence.
Il est la vie de nos vies. On peut lui offrir nos trésors.
On ne perd rien à répondre par le don de sa vie humaine et mortelle
à un Dieu qui nous a aimés par le don de toute la sienne, divine et éternelle.


Le plus beau du mystère nous est alors révélé.
Nul mieux que Paul, l’Apôtre des nations, n’a su l’exprimer.
Le mystère du Christ, écrit-il, c’est que les païens sont associés
au même héritage, au même corps, au partage de la même promesse….
par l’annonce de l’Évangile (Ep 3,3…6).
Voilà l’Épiphanie, la Manifestation de Dieu à notre terre,
la Révélation de sa présence vivante au milieu de nous.
Le monde entier, s’il le veut, peut savoir à présent
que Jésus-Christ est la parfaite image de l’homme pour Dieu
et la parfaite image de Dieu pour l’homme (Col 1,15.18).
«Dieu passionné pour l’homme dans un homme passionné de Dieu»  ,
nous invitant à faire en nous l’unité entre l’homme et Dieu,
dans l’imitation du Dieu fait homme .


N’est-ce pas un grand mystère d’amour que ce Christ parmi nous (Col 1,27)
qui veut être tout à tous en étant tout en tous ?

 

Méditer la Parole

2 janvier 2011

Saint-Gervais, Paris

Frère Pierre-Marie

 

Frère Pierre-Marie

Lectures bibliques

Isaïe 60,1-6

Ephésiens 3,2-6

Matthieu 2,1-12

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