7e semaine du Temps Ordinaire - A

«Vous serez saints !»

Quelle immense prétention les textes de l’Écriture Sainte
ne manifestent-ils pas aujourd’hui à notre égard
en nous rappelant, de façon aussi insistante, notre vocation à la sainteté !
Comme est donc grand le dessein
que Dieu porte en son cœur à notre égard :
cet appel personnel et universel à devenir des saints. Tous saints !

Nous l’avons clairement entendu :
Soyez saints, car moi, le Seigneur, je suis saint,
proclame Dieu, dans le livre du Lévitique (19,1-2).
Vous donc, vous serez parfaits, comme votre Père céleste est parfait,
décrète Jésus, dans l’Évangile selon saint Matthieu (5,48).
Vous êtes le Temple de Dieu, et ce Temple est sacré,
et ce Temple, c’est vous, affirme Paul dans la 1e lettre aux Corinthiens (3,16-17).
Tel est bien l’impératif divin qui nous est rappelé en ce jour.

Sachant ce que sont nos existences faible et pécheresses,
et ce monde d’ici-bas où nous cheminons comme à tâtons (Ac 17,27),
Dieu (même si rien ne lui est impossible)
nous demanderait-il l’irréalisable ?
Mais comment s’opposer au désir si fort de notre Dieu ?

Demandons donc aux textes de la liturgie,
qui nous disent cela si clairement aujourd’hui, comment comprendre
ce que le Seigneur entend par là et comment nous pouvons
obtenir de lui les moyens pour réaliser
ce que Paul appelle son bienveillant dessein (Ep 1,9).


Le premier texte que nous avons entendu, tiré du Lévitique,
a déjà deux mille six cents ans d’âge.
L’affirmation n’est donc pas nouvelle et a pour elle
le poids de l’expérience et de l’histoire.
Un des attributs essentiels de Dieu, y est-il dit,
est celui de sa sainteté.
Il est donc normal que Celui qui a créé l’homme
à son image et comme sa ressemblance (Gn 1,26)
veuille que ses créatures en qui il a mis le propre souffle de sa vie (2,7)
puissent se comporter et apparaître comme un reflet de sa sainteté.
On comprend donc qu’il puisse dire : Soyez saints,
car moi, le Seigneur, votre Dieu, je suis saint (Lc 19,1).
Ce «car», que l’apôtre Pierre reprendra en en faisant un «parce que»
est donc le grand causal qui légitime ce souhait de Dieu si pressant,
«puisque» Lui, notre Dieu, le Dieu qui nous a faits
comme lui et pour lui, ne peut que désirer
nous voir demeurer participants de sa sainteté divine (2 P 1,4).

Il y a là une logique qu’il nous est, à tous, important d’accepter.
Il me faut bien admettre que je sui le fils d’un saint !
Et de quel saint : le Dieu trois fois saint !
Si je crois donc vraiment que je suis sa créature,
son image et ressemblance, comment ne pas accepter
et plus encore, vouloir, devenir ce que je suis ?

Une objection surgit ici cependant, c’est que Dieu, notre Dieu,
étant saint, pleinement saint, est, par définition, le Tout Autre.
«Sainteté» en hébreu signifie en effet «séparation».
Voilà pourquoi Dieu est inaccessible, insaisissable, au plus haut des cieux.
Mais justement nous révèle la lumière biblique,
ce même Dieu, ami des hommes, s’est fait proche de nous (Dt 4,7 ; Is 55,6).
Il veut non seulement nous élever un jour jusqu’à lui,
mais demeurer déjà parmi nous et faire alliance avec nous.
Voilà pourquoi la sainteté n’est pas quelque chose à conquérir,
mais une vie, la vie divine, à recevoir en nous.
Notre sainteté consiste donc essentiellement à accueillir la sienne.

En se donnant ainsi à nous, Dieu ne perd rien de sa majesté,
n’enlève rien à sa transcendance. Tout au contraire.
Il nous révèle par là même l’immensité de son amour.
Comment, dès lors, frères et sœurs, comprenant bien cela,
ne pas accepter de nous laisser sanctifier par sa grâce
et admettre que le Très Haut puisse nous dire :
Soyez saints, car moi, le Seigneur, je suis saint (Lv 19,1) ?

Mais avons-nous assez de foi en nous, en notre dignité d’enfants de Dieu,
pour croire que c’est bien là ce que le Seigneur veut de nous ?
Car, sans une vraie foi en l’homme, comment parvenir
à avoir une vraie foi en Dieu, l’ami des hommes ?


Avec la révélation portée par Jésus, dans l’Évangile,
on reste dans la même ligne de cet appel puissant à la sainteté.
Mais avec le Christ, à sa parole et à son exemple,
tout s’éclaire et se précise encore.
Le texte que nous avons entendu se situe au cœur
du discours évangélique sur la montagne (Mt 5-7).
Il culmine dans cette exhortation
qui, tout à la fois, nous enthousiasme par sa grandeur
et nous fait peur par son exigence : Vous donc,
vous serez parfaits, comme votre Père du ciel est parfait (Mt 5,48).
On perçoit bien la similitude avec l’appel de Dieu
entendu dans le livre du Lévitique.
Mais on en perçoit aussi d’emblée les nouveautés et les nuances.

Jésus commence par déclarer : Vous avez appris qu’il a été dit…
Eh bien ! moi je vous dis… (Mt 5,38.43).
En parlant ainsi, Jésus ne contredit pas l’Écriture.
Mais il la libère de tous les ajouts qui, en la surchargeant, l’ont dénaturée.
Il ramène ainsi, peu à peu, tout à l’unique loi d’aimer.
On peut alors chercher à imiter Dieu comme de enfants bien-aimés,
en suivant la voie de l’amour, à l’exemple du Christ (Ep 5,1-2).
Jésus invite ensuite à dépasser la loi du talion qui décrète :
Œil pour œil, dent pour dent ; c’est-à-dire :
pour un mal causé, un mal équivalemment infligé.
Mais cela ne fait grandir ni la convivialité ni la bonne entente ni la paix.
Jésus va donc encore plus loin en proposant ce qu’on peut appeler
la loi de non-violence : ne pas riposter au méchant (Mt 5,39).
Même si l’on est frappé, volé, réquisitionné
(sans pour autant démissionner devant l’injustice flagrante et agressive
ou verser dans la naïveté),
tout faire pour briser la spirale de la violence
et se comporter en artisan de paix, car on mérite alors
d’être appelés fils de Dieu (5,9).

A l’écoute de tels propos, on pourrait penser que celui qui parle ainsi
exige des choses quasiment impossibles et qui confinent à l’héroïsme.
C’est vrai ! Mais il est encor plus vrai que
ce que nous propose de faire le Christ dans la libre souveraineté de notre amour,
lui, Jésus, l’a vécu le premier, dans la folie de son amour pour nous.
On l’a giflé, souffleté, frappé, flagellé : il n’a pas riposté.
On l’a réquisitionné pour porter sa propre croix jusqu’au calvaire :
il l’a porté jusqu’au sommet du Golgotha, hors des remparts.
On lui a enlevé, arraché ses vêtements :
il a laissé les soldats tirer au sort sa tunique sans couture.

Jésus peut dès lors avancer la loi de la miséricorde
allant jusqu’à demander d’aimer ses ennemis,
et de prier pour ses persécuteurs.
Il l’a fait en lançant vers le ciel la plus sublime des prières :
Père, pardonne-leur, ils ne savent pas ce qu’ils font (Lc 23,34).

C’est là où nous comprenons enfin où se situe
la vraie nature, le secret de cette sainteté à laquelle il nous appelle tous.
La ligne de démarcation entre ce que savent faire les païens
et ce que nous devons savoir vivre, si nous sommes chrétiens,
Car si vous aimez ceux qui vous aiment, quelle récompense méritez-vous ?
Et si vous ne servez que vos frères, que faites-vous d’extraordinaire ?
Les païens eux-mêmes n’en font-ils pas autant ? (5,46-47).
Pour nous encourager dans cette ligne,
Jésus évoque alors le merveilleux exemple
de notre Père qui est aux cieux :
Il fait lever son soleil sur les méchants et sur les bons,
et tomber la pluie sur les justes et les injustes (5,45).
Il fait briller et descendre sur tous les hommes de la terre
un amour sans limite et sans partage.

On comprend pourquoi, en finale, Jésus peut nous proposer
cette loi de perfection qui est celle-là même de Dieu,
puisque, tout simplement, nous sommes ses propres enfants (1 Jn 3,1-3) :
Vous donc, vous serez parfaits, comme votre Père céleste est parfait (Mt 5,48).
on passe maintenant du causal au comparatif.
Ce n’est plus seulement parce que Dieu est saint que nous devons l’être,
puisque nous sommes ses créatures,
mais c’est comme notre Père céleste est parfait, de la même manière,
à son exemple paternel, que nous pouvons le devenir.
Heureusement, nous l’avons bien remarqué, le verbe employé par Jésus est au futur :
Vous donc, vous serez parfaits…
Nous avons donc, Seigneur, toute une vie, avec ta grâce,
pour nous efforcer d’y parvenir ?


On peut conclure cette prodigieuse et combien exigeante perspective
(mais c’est celle qui marque le terme ultime de toutes nos vies)
en étendant nos regards vers la réalité ecclésiale dont nous parle enfin l’apôtre Paul.
Cette réalité que nous vivons ensemble, frères et sœurs.
Car justement la sainteté chrétienne n’est pas individuelle,
elle est communautaire : N’oubliez pas que vous êtes le Temple de Dieu
et que l’Esprit de Dieu habite en vous, écrit l’Apôtre.
Car le Temple de Dieu est sacré et ce Temple, c’est vous (1 Co 3,16-17).

Nous voici donc appelés à nous sanctifier aussi les uns les autres.
Certes, nous est-il dit : Tout est à vous,
soit le monde, soit la vie, soit la mort, soit le présent, soit l’avenir.
Tout est à vous. Mai vous êtes au Christ et le Christ est à Dieu (3,22-23).
Nous avons en effet pour mission de devenir, chacune chacun, une pierre vivante.
Mais il est bien dit aussi que c’est pour nous prêter ensemble
à l’édification d’un édifice spirituel (2 P 2,5).
Un Père de l’Église d’Orient, au IVe siècle, écrit que
«la toute-puissance de Dieu aurait pu s’élever une demeure
aussi aisément qu’elle a, d’un geste, donné naissance à l’univers.
Mais Dieu, ajoute-t-il, a bâti l’homme pour que l’homme bâtisse pour lui» .

Quelle joie, frères et sœurs, si, dans nos foyers, nos familles, nos voisinages, nos communautés,
et ici même en cette église Saint-Gervais, où nous aimons nous rassembler
pour écouter la Parole de Dieu et recevoir le Corps du Christ,
nous pouvons ainsi nous encourager, nous stimuler, nous élever les uns les autres.
Sous le regard du même Père, en présence du Christ, dans la communion de l’Esprit !

C’est bien à devenir ensemble un peuple saint que nous sommes tous appelés.
Tout comme y sont appelés tous ceux qui vivent dans l’amour.
Puisqu’il n’y a d’autre sainteté que celle de l’amour !
 

Méditer la Parole

20 février 2011

Saint-Gervais, Paris

Frère Pierre-Marie

 

Frère Pierre-Marie

Lectures bibliques

Lv 19,1-2.17-18

1 Corinthiens 3,16-23

Matthieu 5,38-48

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