1e semaine du Carême - A

«Où étais-tu, Seigneur ?»
lance un jour Antoine, aux prises avec la tentation,
dans son désert d’Égypte.
«Pourquoi n’as-tu pas paru aussitôt ?
– J’étais là, Antoine, j’attendais pour te voir combattre,
répondit le Seigneur.
Puisque tu as tenu, que tu n’as pas été vaincu,
je serai toujours ton secours.»
Ainsi le rapporte saint Athanase, dans sa Vie de saint Antoine (1,10).

Une fois par an, frères et sœurs, chaque premier dimanche de Carême,
l’Église nous propose de regarder en face
le problème de la tentation.
La tentation nous guette tous.
En face d’elle, parfois, nous ne savons trop que penser ou ne pas penser.
Et souvent nous ne savons trop comment agir ou réagir.
L’exemple que l’Église nous propose de méditer,
de Jésus allant au désert pour y être tenté (Mt 4,1),
est là afin de nous éclairer et de nous aider.
Qu’est-ce donc que la tentation ? Et que faire en face d’elle ?


Ce que le christianisme nous demande tout d’abord
de penser de la tentation, c’est de croire qu’elle existe.

La tentation est un fait.
Nous naissons et nous avançons dans un monde
où quelque chose, quelqu’un, autour de nous et en nous,
nous pousse au mal.
La Révélation prend ce fait tellement au sérieux
que l’histoire du premier Adam commence par le récit de sa tentation ;
et que la vie du Christ, Nouvel Adam,
débute elle aussi par son combat au désert, contre les tentations.
Le premier est chassé du paradis vers le désert,
pour avoir succombé à la tentation (Gn 3).
Le second est poussé au désert, d’où il nous rouvre la porte du paradis,
pour avoir triomphé de toutes nos tentations.

Pour le croyant, la tentation existe donc
et elle a son auteur : le tentateur aux noms multiples .
«La pire tentation du diable, nous le savons tous,
étant de nous faire croire qu’il n’a jamais existé.
»
«Il a horreur d’être démasqué», nous dit saint Ignace de Loyola.
Même s’il faut se garder de voir ou de pourchasser le démon partout,
il n’en reste pas moins que la tentation est là,
comme inscrite au fond de nous-même.
Et que, comme l’écrit l’apôtre Jacques,
chacun est éprouvé par sa propre convoitise qui l’attire et le leurre (1,14).
Du dehors et du dedans, nous sommes donc bien tiraillés !
C’est un fait indéniable.


La tentation, nous est-il dit ensuite, est un fait universel.
Tout homme l’affronte, la rencontre ou la connaît.
Dans la périphérie de notre être ou au plus obscur de notre cœur,
sournoise, lancinante, virulent, cajoleuse, elle nous guette tous.
Saint Pierre n’hésite pas à le dire
d’une manière aussi réaliste qu’imagée :
Votre Adversaire, le diable, comme un lion rugissant,
rôde, cherchant qui dévorer (1 P 5,8).

Que ce soit donc du dehors, du fait du Tentateur,
ou du dedans, du fait de notre propre convoitise,
tous les hommes, toutes les femmes, de tous âges, de tout état de vie,
sont tentés.
Même les saints. Et plus encore peut-être les saints !
Élie, Moïse, Antoine, Benoît, Thérèse de Lisieux, Silouane,
en savent quelque chose.
«Le fer éprouve le feu et la tentation éprouve l’homme juste»,
note le livre de l’Imitation.
Et, parlant de Jésus, la lettre aux Hébreux nous dit sans détour
qu’il fut lui-même tenté en tout (He 4,15)


La tentation, dès lors, apparaît aussi comme un drame.
Un drame que le Fils de Dieu en personne a traversé.

Paul, dans sa lettre aux Galates, nous parle
de cet antagonisme entre la chair et l’esprit.
Si bien, dit-il, que vous ne faites pas ce que vous voudriez (Ga 5,17).
Et, dans sa lettre aux Romains, il fait cet aveu désolant :
Vraiment ce que je fais, je ne le comprends pas ;
car je ne fais pas ce que je veux, mais je fais ce que je hais…
Nous connaissons, tous et chacun pour notre part,
ce tiraillement intérieur et quasi incessant
entre le bien et le mal, le désir de donner et l’envie de capter ;
l’attrait pour l’éternel et le penchant vers le périssable.
Et chacun de nous, avec l’Apôtre, peut redire :
J’ai une écharde dans ma chair (2 Co 12,7).
Qui donc pourra jamais nous en délivrer ?


En face de ce drame, le chrétien pour autant ne désespère pas.
Car, si la tentation est une épreuve,
Dieu, dans sa miséricorde et sa bonté,
demeure assez attentif et assez puissant
pour faire qu’elle reste une grâce.
Car lui, pour nous, en a déjà triomphé (Mt 4,1-11).

J’ai une écharde dans ma chair, dit Paul en effet.
Mais il ajoute aussitôt :
pour que je ne m’enorgueillisse pas !
Et le Christ lui révèle ainsi
combien sa force va pouvoir alors triompher dans sa faiblesse (2 Co 12,7-10).

Non, Dieu ne veut pas la tentation ! Mais il la permet.
Il la permet pour tout homme au long des jours,
comme il l’a permise pour le premier homme, au premier jour.
Et cela, pour respecter le don incomparable et sublime de notre liberté !
Il l’a même permise au diable vis-à-vis de lui-même, le Seigneur son Dieu (Mt 4,7),
pour mieux montrer la grâce qu’on peut en retirer.
Effectivement, nos mains se trouvent armées pour la bataille.
Et Dieu dans ce combat,
ce bon combat de la foi (1 Tm 6,12), de l’espérance et de l’amour,
ne nous abandonne pas (Ep 6,13). C’est clairement dit dans l’Écriture.
La vérité nous ceint ; la justice nous cuirasse ; l’Évangile nous chausse,
la foi nous protège ; le salut nous casque ;
et l’Esprit lui-même nous donne de triompher
avec le glaive de la Parole de Dieu (6,14-17).
Quelle panoplie du bon combattant !
Toute la grandeur de l’homme est là.
Il participe au côté de Dieu, à sa lutte contre le mal ?
Saint Antoine le Grand est allé jusqu’à dire, à juste titre :
«S’il n’y avait pas de tentation, il n’y aurait pas de sainteté !»


On en vient alors à reconnaître que, si la tentation
nous apparaît comme un fait indiscutable, un fait universel,
une permission de Dieu dont il peut toujours faire ressortir une grâce,
et même un drame, elle n’a rien de fatal.

Oui, nous sommes tentés !
Et il serait aussi sot que présomptueux de le nier.
Mais nous ne sommes jamais contraints de pécher.
«Laissez le démon frapper et crier à la porte de votre cœur,
note saint François de Sales,
Puisqu’il ne peut entrer que par la porte du consentement,
tenez-la bien fermée et soyez en paix !
»

Soyons donc vrais :
quand nous péchons, c’est que nous le voulons bien,
que nous le cherchons ou que nous y consentons.
Car, si nous sommes tous et toujours tentés,
nul, en effet, n’est jamais contraint de pécher !
Et quiconque ferait ce qui est mal
sous le coup de la peur, de la contrainte,
dans l’ignorance ou l’inconscience,
celui-là, à proprement parler, ne pècherait pas.
Ce pourrait être alors une grave erreur,
un grand dommage et un mal très réel,
mais ce ne serait strictement pas un péché.

On ne peut pécher sans sa pleine liberté.
Sur ce point, l’Écriture est sans équivoque :
Ne dis pas : c’est le Seigneur qui m’a fait pécher,
explique Ben Sirac le Sage ;
car Dieu ne peut faire ce qu’il a en horreur…
Si tu le veux, tu garderas les commandements,
rester fidèle est en ton pouvoir.
Et l’Écriture de conclure :
Dieu n’a commandé à personne d’être impie ;
il n’a donné à personne licence de pécher (Si 15,11.15.20).

Dans son bon sens plein de sérénité,
le saint curé d’Ars n’hésite pas à confier :
«Le Bon Dieu ne nous demande pas le martyre,
mais seulement de résister à quelques tentations.»
Comme il est libérateur et stimulant
de savoir et de croire que nul d’entre nous, jamais,
n’est donc contraint de pécher.
Pas plus par Dieu (qui nous éprouve), car il ne nous veut que du bien (Pr 3,11),
que par le diable (qui nous tente), car il n’est pas tout-puissant (Jn 12,31).
Revêtus que nous sommes de la grâce de Dieu,
nous pouvons toujours résister aux manœuvres du malin (Ep 6,11).
L’apôtre saint Jacques écrit à ce sujet en toute clarté :
Que nul, quand il est tenté, ne dise :
ma tentation vient de Dieu.
Car Dieu ne peut être tenté de faire le mal
et ne tente personne (Jc 1,13).
Mais, en la permettant, il nous permet de progresser.

Une sentence des Pères du désert raconte qu’un jeune moine
était souvent tenté par de mauvaises pensées.
«– Veux-tu que je prie pour demander à Dieu de t’en délivrer ?
lui dit un Ancien.
– Non, Père, car je vois le fruit que ce combat produit en moi.
Mais demande au Seigneur qu’il me donne l’endurance pour tout supporter.
– Maintenant, dit l’Ancien, je sais que tu me surpasses beaucoup en sainteté !»

Le dernier mot, toujours, nous appartient donc.
Il nous appartient dans un dialogue de confiance
avec ce Dieu d’amour qui combat, chaque jour, avec nous.
Dieu est fidèle, est-il encore écrit, dans la 1e lettre aux Corinthiens,
il ne permettra pas que vous soyez tentés au-delà de vos forces.
Avec la tentation, il vous donnera le moyen d’en sortir
et la force de la supporter (1 Co 10,13).

Comme il nous est bon, frères et sœurs, d’entendre aussi cela !
Nous ne sommes vraiment ni des victimes ni des pantins !
Et, si nous sommes tentés, un peu en tout et un peu toujours, il est vrai,
c’est aussi avec cette certitude que la possibilité nous est faite
de pouvoir, avec la grâce de Dieu
résister en tout et triompher toujours.


On ne saurait mieux conclure qu’en faisant nôtres
les trois répliques bibliques de Jésus à l’encontre du Tentateur.
L’homme ne vit pas seulement de pain,
mais de toute parole qui sort de la bouche de Dieu (Dt 8,3 ; Mt 4,4).
Appuyons-nous donc toujours sur Sa parole qui est force, lumière et vie !
Tu ne tenteras pas le Seigneur ton Dieu (Dt 6,16 ; Mt 4,7).
Ce serait un comble !
Et si Dieu est pour nous, qui sera contre nous ? (Rm 8,31).
C’est le Seigneur ton Dieu que tu adoreras
et c’est à lui seul que tu rendras un culte (Dt 6,13 ; Mt 4,13).
Soyons donc des adorateurs dans l’Esprit et la Vérité (Jn 4,21).

Alors Dieu sera notre rempart et notre bouclier !
Et voici que des anges s’approchèrent de Jésus pour le servir.
Il y a aussi un ange gardien près de chacune de nos vies !
 

Méditer la Parole

13 mars 2011

Saint-Gervais, Paris

Frère Pierre-Marie

 

Frère Pierre-Marie

Lectures bibliques

Matthieu 4,1-11

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