Vigile pascale - A

Une mutation décisive

Le sabbat,
le grand sabbat de Pâques vient de se terminer.
Dès le soir du samedi, Marie de Magdala,
Marie, mère de Jacques et Salomé
sont allées magasiner (cf. Mc 16,1)
pour trouver des aromates.

Les aromates avaient pour fonction de contribuer
à conserver le plus longtemps possible le corps d’un défunt,
à ralentir la corruption.

Leur désir était de garder le corps de Jésus,
de conserver la dépouille de leur Maître.

Quand vient le matin, rien n’est alors plus urgent
que d’aller à la tombe.
C’est déjà le troisième jour...

Elles parcourent la ville à la manière de l’épouse du Cantique
cherchant le Bien-aimé, celui que [leur] cœur aime (Ct 3,1).

Elles marchent, elles courent,
et vite se profile à l'horizon le terrain vague
où eut lieu la crucifixion.

Les corps n’y sont plus.
Les Romains laissaient les corps des condamnés
en pâture aux vautours
mais les Juifs avaient obtenu que cela ne se fasse pas en Israël.

Le corps de Jésus était tout proche de ce lieu lugubre
dit le lieu du crâne (Jn 19,17).
Il avait été déposé par Joseph dans une tombe neuve,
un geste royal pour celui qui avait été condamné
comme un blasphémateur et un maudit.

Son corps avait été déposé là dans un grand linceul,
un drap pur (Mt 27,59).
Le corps de Jésus mort.
Vraiment mort.
Et les femmes cherchent un mort, pour l’honorer et le conserver.

Les femmes arrivent au tombeau et c’est le choc :
il n’y a plus de corps.
Le corps du mort a disparu.
Il n’y a plus rien sinon le linceul affaissé et vide
dont on découvrira plus tard
qu’il porte l’emprunte du corps tuméfié du Crucifié.

Le Seigneur ne laisse pas les femmes
dans le tourment de cette découverte incompréhensible.
Un ange d’emblée leur donne le sens de ce tombeau vide.
Le corps n’a pas été volé ou profané :
«Je sais bien que vous cherchez Jésus qui fut mis en croix.
Il n’est pas ici, car il s’est réveillé, comme il l’avait dit.
Venez et voyez le lieu où il était posé
» (Mt 28, 5-6).

Il s’est réveillé.
Il s’est relevé.
Qu’est-ce que cela veut dire qu’un mort se réveille,
qu’un mort se relève ?

Jésus, descendant du mont de la Transfiguration,
avait dit aux apôtres de ne pas raconter ce qu’ils avaient vu
«sinon quand le Fils de l’Homme
se lèverait d’entre les morts
» (Mc 9,9).
Mais ils ne comprenaient pas et ils discutaient entre eux :
«Qu’est-ce que cela veut dire
‘se lever d’entre les morts ?’
» (cf. Mc 9,10).

Oui, frères et sœurs,
qu’est-ce que cela veut dire «ressusciter d’entre les morts» ?

Regardons d’abord ce que la résurrection n’est pas.
Elle n’est pas le retour à la vie présente
d’une personne dont on constate la mort clinique,
mais que la médecine parvient à ramener à la vie.
Parce que cette personne mourra.

Elle n’est pas le retour miraculeux à la vie
dont a bénéficié Lazare par exemple
parce que, là aussi, la mort viendra en son temps.

La Résurrection de Jésus est d’un tout autre ordre.
Jésus n’est pas revenu à la vie, à cette vie.
Il n’est pas une sorte d’homme-fantôme
qui appartient à notre monde,
mais qui a la faculté de disparaître quand il veut.

Non !
Jésus est entré dans une autre vie… une vie autre.
Une vie où il n’y a plus de mort,
une vie qui est un éternel présent.

C’est si grand qu’on est tenté de dire :
alors il a laissé son humanité au seuil de cette autre Vie
comme on dépose son manteau avant d'entrer dans le salon.

Non… la tombe vide nous montre
que c’est toute l’humanité de Jésus qui est passée dans l’autre vie,
qui a vécu ce que Benoît XVI appelle «une mutation décisive».

«Les témoignages du Nouveau Testament ne laissent aucun doute
que dans la Résurrection du Fils de l’Homme
est survenu quelque chose de tout autre
que la résurrection de Lazare.

La résurrection de Jésus a été le départ, le passage,
vers un genre de vie entièrement nouveau,
vers une vie qui n’est plus sujet à la loi du mourir et du devenir,
mais qui est au-delà ;
une vie qui a inauguré
une nouvelle dimension de notre être hommes ou femmes.
De ce fait la Résurrection de Jésus
n’est pas un événement singulier inhabituel,
que nous pourrions négliger
et qui appartiendrait seulement au passé,
mais elle est une sorte de ‘mutation décisive’
(…) un saut de qualité.

Dans la Résurrection de Jésus,
une nouvelle possibilité d’être homme ou femme
a été atteinte qui nous intéresse tous
et ouvre un futur, un nouveau genre de futur
pour tous les humains.
»

On voudrait bien trouver des comparaisons dans l’histoire.
Nous pourrions penser à l’avènement de l’âge de fer,
à l’apparition de l’écriture.
Ou plus proche de nous, l’apparition de l’imprimerie,
aux premiers pas sur la lune, à l’avènement de l’informatique
ou au plan politique, au déclin du colonialisme,
à la chute du communisme… que sais-je…

Mais aucun de ces événements n’a l’ampleur
de ce qui s’est joué du Vendredi saint au matin de Pâques.

C’est véritablement «la plus petite de toutes les semences
qui devient un grand arbre
» (cf. Mt 13,32).

Jésus, homme, pleinement homme,
appartient désormais à une autre vie,
et, de cette vie, il vient vers nous,
et parfois même, il se donne à voir.

Parce qu’il est désormais en cette autre existence,
il ne laisse pas Marie Madeleine le toucher (cf. Jn 20,17).
Non pas que cela le gêne…
mais pour que Madeleine ne croie pas
qu’il est encore de ce monde.

Le tremblement de terre
et l’ange qui roule la pierre au matin de Pâques,
mais aussi, dès le Vendredi saint,
le premier séisme, les pierres qui se fendent
et les sépulcres qui s’ouvrent
tout cela dit l’ampleur de ce qui se passe !


Frères et sœurs, si ce passage du monde au Père
n’était que pour Jésus,
nous resterions à distance, surpris mais infiniment envieux.

Mais Jésus n’est plus séparable de nous.
Il ne peut pas ne pas nous partager, nous offrir ce qui lui arrive.
Parce que l’Amour ne peut pas ne pas se livrer,
se donner, se perdre.

C’est pour toute l’humanité que cette autre existence est ouverte ;
ouverte et offerte.
Avec une seule condition :
celle de laisser Jésus purifier nos cœurs par son Amour.
Et cela s’appelle le Baptême.
Ce sacrement inouï par lequel cette autre vie
commence déjà à nous animer,
à nous rendre capables d’un amour qui n’est pas de ce monde.


Frères et sœurs, le vertige nous prend
quand nous pensons à cette autre vie.
Comment pourrais-je accueillir
dans mon humanité si étriquée une vie aussi grande,
sans plus aucune limite d’espace ni de temps ?
Comment pourrais-je entrer dans une circulation d’amour
qui dépasse tout ce que je peux imaginer ou désirer ou espérer?

Je ne sais pas…
Ce que je sais, c’est que ce ne sera pas notre œuvre humaine.

Mais… il est une chose que nous savons :
«Si l’Esprit (du Père) de Celui qui a ressuscité Jésus
d’entre les morts habite en nous,
Celui qui a ressuscité le Christ Jésus d’entre les morts [le Père]
donnera aussi la vie à nos corps mortels
par son Esprit qui habite en nous
» (cf. Rm 3,11).

Les grâces de conversion, de guérison, de libération de ce Carême, de cette Semaine sainte,
sont l’œuvre de l’Esprit,
et elles sont pour nous tous le témoignage
de ce que l’Esprit peut faire en nous des merveilles
et qu’il fera en nous des merveilles,
et qu’il fera en nous cette merveille au-delà de toute imagination
de nous faire passer par pure miséricorde dans la Vie éternelle.


Frères et sœurs, comme les femmes au tombeau,
laissons nos aromates et tout ce que nous inventons
pour honorer la mémoire de Jésus comme si il appartenait au passé.
Il est plus vivant que nous, Il vient vers nous cette nuit,
tout particulièrement cette nuit !
 

Méditer la Parole

23 avril 2011

Saint-Sacrement, Montréal

Frère Antoine-Emmanuel

 

Frère Antoine-Emmanuel

Lectures bibliques

Romains 6,3b-11

Psaume 117

Matthieu 28,1-10

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