2e semaine de Pâques – A

La Seigneurie du Christ s’exerce dans la miséricorde

Des femmes disent l’avoir rencontré.
Deux disciples certifient qu'ils l’ont reconnu.
Il est apparu à Simon…

Mais s’il revient au milieu de nous tous,
quelle accusation va-t-il porter contre nous ?
Trahison ? Reniement ? Non-assistance à une personne en danger ?
Et au-delà, les griefs contre l’humanité peuvent être écrasants :
voies de fait, procédure judiciaire irrégulière
torture, homicide volontaire,
crime contre l’humanité de Dieu…

Va-t-il nous imputer tout cela ?

Non !

Frères et sœurs quelle est la première parole de Jésus
quand il retrouve ses disciples réunis ?
«Paix à vous !» (Jn 20,19).

A-t-il perdu la mémoire ?
Est-il en plein refoulement et la condamnation viendra-t-elle plus tard ?
Non !
Il n’a pas perdu la mémoire de sa Passion
puisqu’il montre ses plaies.

Le mal, tout le mal, tout ce mal qui a déferlé sur lui
comme un tsunami gigantesque,
tout ce mal, il l’a assumé.
Totalement assumé.

Jésus a bu le calice (cf. Mc10,38 ; Mt 26,42).

Et le voici qui proclame : «Paix à vous !»
Paix, eirènè en grec, Shalom en hébreu,
qui signifie plénitude,
plénitude de relation avec Dieu, c'est-à-dire : réconciliation.
«Dieu nous a réconciliés avec lui
en  son Fils Jésus Christ» (2 Co 5,18).
Et trois fois nous avons entendu dans l’Évangile : «Paix à vous»,
c'est-à-dire que c’est une pleine réconciliation avec Dieu.


Mais il n’y a pas seulement ce que Jésus dit aux apôtres :
il y a ce qu’il est !
L’homme Jésus est là, debout ;
Celui dont le cadavre a été mis au tombeau est là, vivant,
avec ses plaies devenues sacrement de communion.

L’avenir de l’humanité n’est plus la béance de la mort
avec une hypothétique survivance de l’âme.
L’avenir de notre humanité blessée,
c’est la Résurrection dans un corps glorieux.

Quelle miséricorde !
L’amour de Dieu s’est penché jusqu’au fond des enfers
pour offrir le Salut !


Mais il y a encore un troisième aspect
dans ce déferlement d’amour :
Jésus confie à ses compagnons
«le ministère de la réconciliation» (2 Co 5,18).
La victoire sur le péché et sur la mort
n’est pas seulement pour le jour de notre mort :
elle est déjà offerte dès ce monde-ci.
Comment ?
À travers l’Esprit Saint et le ministère des apôtres.

En bref, et pour reprendre les termes de Jean-Paul II :
«Jésus au Cénacle apporte la grande annonce
de la Miséricorde divine
et en confie le ministère aux apôtres» .

La venue de Jésus dans sa résurrection
est aux antipodes de la vengeance et de la condamnation !

Mais… la justice ?
N’exige-t-elle pas de faire payer à l’humanité coupable
la mort du Fils de Dieu ?
Jean-Paul II dans son encyclique Dives in Misericordia (DiM)
a une expression magnifique :
il dit que la miséricorde de Dieu a «embrassé sa justice».

La justice de Dieu n’est pas opposée à sa miséricorde ;
cela, c’est un regard humain !
La justice de Dieu est tout entière dépendante de sa miséricorde.

Notre crime n’est pas oublié : il est pardonné.
Le «tout est accompli» (Jn 19,30) du Crucifié
signifie : «tout est pardonné».
La miséricorde divine est descendue
jusque dans les bas-fonds du cœur de l’homme et de l’histoire,
et elle s’offre pour tout assainir, pour tout libérer.

Les serrures, les peintures, les fers en mille morceaux
de l’icône de la remontée des enfers illustrent bien cela.
C’est une victoire extraordinaire sur le mal.
Et ce qui est bouleversant,
c’est que l’homme rejoint dans sa misère et son péché
n’est en rien humilié.
Ce n’est pas une miséricorde par en-haut qui me fait ressentir encore plus indigne.
C’est une miséricorde par en bas.

Jean-Paul II le dit magnifiquement :
«La miséricorde se manifeste dans son aspect propre et véritable
quand elle revalorise» la personne humaine (DiM, n° 6).

Quand Dieu nous fait miséricorde,
nous découvrons en nous une dignité
que nous ne connaissions pas avant de pécher...


Au terme de l’octave de Pâques, l’Église prend conscience
de l’ampleur de la victoire de la Miséricorde.
Et c’est une victoire qui nous touche très directement,
parce que le mal, la souffrance, le péché, la mort
sont omniprésents dans nos vies.
On se dégage d’une maladie et en vient une autre.
On se dégage d’une injustice et en vient une autre.
On se dégage d’une dictature et en vient une autre.
On se dégage d’une guerre et en vient une autre.

Le mariage du prince William et de Kate
met un peu de baume sur les cœurs
… mais en Lybie, la guerre continue.
En Syrie on tire sur les manifestants
et Israël va sortir ses armes
parce que les Palestiniens se réconcilient.

Et Dieu dans tout cela ? Que fait-il ?
Et nous pouvons légitimement nous demander :
L’Amour de Dieu est-il puissant ou impuissant ?

Aujourd’hui, le Christ ressuscité présent ici au milieu de nous
nous révèle la toute puissance de l’Amour de Dieu.
Toute puissance jusque sur la mort.
La mort est retournée en passage vers la Vie !
Une toute puissance qui cherche à entrer dans l’histoire,
dans notre histoire, pour la transformer,
mais qui dépend de notre foi.


Or, je crois qu’il y a trois paliers dans la foi en l’Amour de Dieu :
il y a ceux qui croient que Dieu est amour,
qu’il est miséricorde, qu’il pardonne.
Ils en sont rassurés, heureux, mais pour eux,
c’est comme un bon film qu’on regarde,
qui fait du bien, mais après il faut retourner à la réalité.

Il y a ceux qui, parmi d’autres réalités,
font confiance à la miséricorde de Dieu.
Ils y trouvent un réconfort extraordinaire, une liberté,
une expérience de la guérison de l’âme.
C'est pour eux comme une vitamine «M»
qu'on prend à l'occasion et qui rend capables d’aimer.

Mais il y a aussi ceux qui mettent toute leur confiance
dans la miséricorde de Dieu.
Pour eux, la miséricorde de Dieu est leur point d’appui
pour se jeter dans l’amour.
La miséricorde est leur oxygène.
Ils en vivent.
Ils ne sont plus guidés par la peur ;
ce sont des femmes, des hommes libres qui dérangent le monde
et par qui l’histoire fait des bonds en avant.

Karol Woltyla est un de ceux-là!

Il y avait, de 1941 à 1942 à Cracovie, un théâtre clandestin.
De jeunes catholiques y jouaient,
affirmant leur foi et leur amour pour la patrie.
Un soir, Karol - 21 ans - monte en scène dans un appartement
et commence une longue tirade.
À peine avait-il commencé que de la maison d’en face s’échappe
le bruit d’une radio égosillant en allemand des bulletins de victoire,
sur un fond musical martial à réveiller tout le quartier.
Le récitant ne bronche pas
et continue son monologue sans changer de ton...

Cela, c’est ce que fera l’archevêque de Cracovie
et le successeur de Pierre tout au long de sa vie.
Parce qu’il avait mis toute sa confiance en cet Amour de Dieu
qui s’active pour les pauvres, les opprimés, les pécheurs :
la Miséricorde.

En 1975, il écrit ces lignes
dans son poème «Méditation sur la mort» :

Je vais sur le trottoir étroit de cette Terre
sans jamais me détourner de Ta Face,
que le monde ne me dévoile jamais.

La mort est pourtant l’expérience du terme
elle a quelque chose de l’anéantissement.
Par l’espérance, j’arrache mon «moi», je dois l’arracher
pour surmonter l’anéantissement.

Tous ils crient alors de partout et crieront sans cesse :
«Tu déraisonnes, tu déraisonnes (…)».
Et je lutte contre moi-même.
Je lutte contre tant d’hommes pour l’espérance, (…)
mon espérance que rien dans le miroir du fugace ne recrée :
seul la confirme ton Passage pascal
uni à la plus profonde inscription de mon être.

Souvenez-vous du premier appel du pape : «N’ayez pas peur !»
Ou encore du point d’orgue de son homélie
à Montréal au Stade Olympique:
«Tournez-vous vers le Christ;
À la suite de Pierre, faites-lui confiance!»

Où Jean-Paul II a-t-il puisé l'audace pour soutenir Solidarnosc,
mettant la Pologne à risque d'un déferlement de l'Armée rouge?
Où Jean-Paul II a-t-il puisé le courage
de rassembler à Assise tous les représentants
des religions du monde?
Où Jean-Paul II a-t-il puisé le courage de demander pardon
au nom de l’Église pour tous les méfaits des hommes d’Église
à travers l’histoire ?
Où ? ...dans cette confiance en Jésus, en Jésus Miséricordieux.
Jean-Paul II savait que la Miséricorde de Dieu est toute puissante.

Le 13 mai 1935 Staline au ministre P. Laval avait demandé :
«Le Vatican : combien de divisions ?»
Staline avait raison : l’Église n’a aucune puissance militaire.
Mais ce que Staline ne savait pas,
c’est que ce qui est puissant pour changer la face de l’histoire
ce ne sont pas les armes, c’est la Miséricorde.

La Miséricorde est un Amour qui embrasse tellement la faiblesse
qu’il est vainqueur du mal.

Nous regardons souvent la miséricorde comme une faiblesse.
En réalité, la Miséricorde divine est victoire sur le mal.
Elle est la «limite divine imposée au mal»
écrivait Jean-Paul II dans son livre Mémoire et Identité.
«Toute misère sombre dans ma miséricorde»
dit Jésus à sœur Faustine!

Nous sommes tous et toutes confrontés au mal,
à la faiblesse, au péché.
Nous pouvons nous raidir et devenir des redresseurs de tort.
Nous pouvons tomber dans l’impatience, la colère, la violence.
Nous pouvons juger, condamner, exclure.
Nous pouvons exiger paiement, réparation, vengeance.
Mais nous pouvons aussi mettre notre confiance
en Jésus miséricordieux qui prend soin de toute faiblesse humaine.
«L’humanité n’aura de paix que lorsqu’elle s’adressera
avec confiance à la divine miséricorde»
(Jésus à Sr Faustine repris par l’homélie de Jean-Paul II
lors de la canonisation de sœur Faustine).

Ce n’est pas démissionner face au mal,
c’est collaborer à l’œuvre du Christ qui met fin au mal.
Et l’Esprit Saint nous indiquera les chemins d’une justice
qui respecte la dignité de toute personne humaine,
qui retisse l’humanité dans l’amour,
cette «justice bien comprise qui est le but du pardon»
(cf. DiM, n° 14).

Le Miracle que nous pouvons demander à Jean-Paul II aujourd’hui
c’est que notre confiance de fond soit en Jésus miséricordieux.

Regarde un instant ce que serait ta communauté, ta famille,
ton milieu si tu choisissais la miséricorde divine.

La miséricorde divine est la pierre
très souvent rejetée par les bâtisseurs
mais en réalité elle est la pierre d’angle.

Oui, nous pouvons aujourd’hui nous consacrer,
nous offrir intérieurement à la divine miséricorde!
 

Méditer la Parole

1er mai 2011

Saint-Sacrement, Montréal

Frère Antoine-Emmanuel

 

Frère Antoine-Emmanuel

Lectures bibliques

Actes 2,42-47

1 Pierre 1,3-9

Jean 20,19-31

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