Mercredi des Cendres

Tout est plein de contrastes dans la liturgie de ce jour.
Mais c’est précisément à la lumière de ces contrastes
que se révèle l’enseignement essentiel
de ce Carême qui commence aujourd’hui.
Et le sens profond de l’imposition des cendres
que nous célébrons ensemble ce soir.

 

* *



Le premier contraste réside dans cet appel
à la fois universel et personnel
que le Seigneur adresse tantôt largement à tous,
tantôt comme exclusivement à chacun.

D’un côté, à travers la voix de son prophète Joël,
le Seigneur fait retentir comme une convocation universelle :
Sonnez de la trompette dans Jérusalem !
Prescrivez un jeûne sacré, annoncez une solennité,
réunissez le peuple tenez une assemblée sainte.
Rassemblez les anciens, réunissez les enfants et les nourrissons (8,15).
Même écho dans la Lettre de Paul aux Corinthiens
quand il écrit : Nous sommes en ambassade pour le Christ
et, par nous, c’est Dieu lui-même qui, en fait, vous adresse un appel à tous.
Au nom du Christ, nous vous le demandons :
Laissez-vous réconcilier avec Dieu (2 Co 5,20).

Mais, d’un autre côté, quand nous écoutons Jésus nous parler,
à travers l’Évangile de saint Matthieu,
le ton de l’appel est tout à fait différent :
Quand tu fais l’aumône, ne fais pas sonner de la trompette devant toi…
Quand vous priez, ne soyez pas comme ceux qui se donnent en spectacle…
Et quand vous jeûnez, ne prenez pas un air visiblement abattu
comme ceux qui cherchent à se faire remarquer (6,1s).
Ici, c’est l’appel retentissant au grand rassemblement du peuple ;
et là, l’invitation pressante à tout vivre dans le secret.
Quel contraste !

Eh bien, c’est justement dans ce contraste
qui n’est finalement qu’apparent
que se situe un des plus beaux enseignements du Carême.
D’un côté, voici la chrétienté tout entière
en ordre de marche et en état de rassemblement.
La marche va se dérouler quarante jours durant
et c’est en vue de cette avancée et de cette montée
qu’avec tant et tant de croyants,
nous nous sommes réunis ce soir.
Quelle grâce dans cette communion des priants !
Mais, d’autre part et en même temps,
le Seigneur nous rappelle bien
que cette démarche collective et ecclésiale,
à laquelle tout vrai disciple du Christ est invité,
n’a de sens que si elle e t d’abord vécue
au plus profond du cœur, à la lumière de la foi,
et dans l’authenticité de l’humilité.

En d’autres termes, nous sommes tous invités
à nous convertir. Non pas isolément, mais communautairement.
Mais c’est à chacune, à chacun de nous,
non pas individuellement, mais personnellement
que le Père du ciel dit qu’il l’attend
dans la tendresse et la vérité du cœur à cœur.

 

*



Le deuxième contraste qui nous frappe
à l’écoute de ce que nous dit ce temps de grâce du Carême ,
c’est que, d’une part, tout semble contenu
dans l’urgence de l’aujourd’hui ;
et que, d’autre part, tout s’étale patiemment
dans le lent labeur de toute une mise en route.

Aujourd’hui si vous entendez ma voix,
n’endurcissez pas votre cœur, clame la liturgie
dès les premières heures du chant des laudes (Ps 94).
Car c’est maintenant le moment favorable,
c’est maintenant le jour du salut,
renchérit l’apôtre qui proclame combien l’amour du Christ nous presse (2 Co 5,14).
Mais en même temps, nous percevons
la voix de Jésus nous dire, et nous redire, comme en écho :
Voici que nous montons à Jérusalem (Lc 13,33 ; 17,11 ; 18,31 ; 19,28).
Et il va prendre tout son temps.
Mon heure n’est pas encore venue…
Et il faut attendre qu’il la détermine.

Ici encore, frères et sœurs, la vérité évangélique
est dans les deux volets de cet apparent paradoxe.
Pour toute une part, il est sûr que l’amour de Dieu nous presse.
Il ne sert à rien de dire que nous nous convertirons demain !
C’est chaque jour l’aujourd’hui de Dieu
et c’est donc chaque jour celui de notre propre salut.
Mais, pour toute une part aussi, la sainteté
est l’œuvre de toute une vie.
Une lente ascension au pas du montagnard
qui fait, finalement, de notre route «un chemin de perfection», comme dit sainte Thérèse.
Voilà pourquoi ces longs quarante jours
qui reviennent chaque année s’inscrire sur notre itinéraire,
nous ramènent à la conviction
que rien d’excellent ne se fait tout à coup.
Partons donc, courageusement et joyeusement, dès aujourd’hui
mais en sachant que chaque lendemain matin
sera ce nouvel aujourd’hui où une grâce tout aussi nouvelle
nous sera donnée pour l’étape du jour.

 

*


Le dernier contraste, non moins frappant peut-être
mais tout aussi enseignant,
est dans l’opposition apparente que l’on peut relever
entre ce qui semble bien terne et austère, d’un côté,
et ce qui rayonne de joie et d’espérance, de l’autre.
Voici le geste de l’imposition des cendres
nous rappelant notre faiblesse, notre précarité et notre mort.
Souviens-toi que tu es poussière
et que tu retourneras en poussière.
Et voilà la perspective déjà donnée
de toute une ascension vers la lumière de Pâques
où tout nous dit qu’à la fin, nous aussi, nous ressusciterons !

Le Christ peut donc nous l’affirmer sans crainte,
lui qui a bien voulu accepter la bonne odeur de l’onction de Béthanie,
à quelques jours de sa mort sur la croix :
Pour toi, quand tu jeûnes, parfume-toi la tête
et lave-toi le visage !
Le Carême en effet, même s’il est le temps
ouvert au renoncement, à l’effort, à la pénitence,
n’est pas celui de la tristesse mais de la joie.
La joie de la conversion, la joie du renouvellement
de l’homme intérieur qui nous refait du dedans à l’image du Créateur.
Le Carême n’est triste que pour ceux qui ne le vivent pas !
Convertissez-vous et croyez à la Bonne Nouvelle,
nous dit le prêtre en marquant nos fronts
de ces cendres qui ne nous rappellent la mort
que pour nous dire qu’elle est devenue avec le Christ,
nitre vrai pâque pour la vie.

 

*



Frères et sœurs, voici que nous montons à Jérusalem !
Allons-y nous aussi et mourons avec lui ! (Jn 11,16).
Si nous mourons avec lui, avec lui nous vivrons (2 Tm 2,11).
 

 

 

Méditer la Parole

13 février 2002

Saint-Gervais, Paris

Frère Pierre-Marie

 

Frère Pierre-Marie

Lectures bibliques

Joël 2,12-18

Psaume 50

2 Corinthiens 5,20 - 6,2

Matthieu 6,1-18

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