25e semaine du Temps Ordinaire - A

Raisonnement des hommes et désir de Dieu

La parabole que Jésus met en scène pour nous parler du Royaume des cieux
commence dans l'ordre des choses :
le maître du domaine sort au petit jour, à l'heure habituelle de l'embauche,
et il recrute ses ouvriers pour la journée.
Il négocie le contrat de travail et le salaire,
et les envoie à sa vigne.

Puis il sort encore à neuf heures, et il embauche encore.
Peut être n'avait-il pas assez de personnel ?

Mais il sort encore vers midi, puis vers trois heures,
et enfin vers cinq heures,
c'est à dire à peine une heure avant la fin de la journée de travail...

L'opiniâtreté de ce maître à recruter des ouvriers,
ne fût-ce que pour une heure de travail, est étonnante !
On comprend que cette détermination
n'est peut être pas seulement subordonnée au travail à réaliser.

On a même l'impression que ce patron fait passer au second plan
les critères les plus élémentaires de discernement !
Car l'attitude des ouvriers encore désœuvrés à cinq heures devrait lui paraître suspecte.
Quand le maître leur demande :
«Pourquoi êtes-vous restés là, toute la journée, sans rien faire ?»,
ils répondent : «Parce que personne ne nous a embauchés».
Mais où étaient-ils donc, alors,
quand le maître est passé à quatre reprises depuis le lever du jour ?

Ce maître étonnant ne pose pas plus de question : il envoie les hommes à sa vigne.
La seule chose qui semble l'intéresser,
c'est d'appeler à son service, de rassembler le plus de travailleurs dans son domaine,
même pour une petite heure de travail !

À bien y regarder, il y a plusieurs types d'ouvriers, dans cette parabole :

Ceux du début ont été embauchés avec un contrat clair et précis :
travailler à la vigne toute la journée, pour le salaire d'une pièce d'argent.

Pour ceux que le maître trouve désœuvrés au cours de la journée,
les choses sont bien moins claires ;
le maître dit seulement : «je vous donnerai ce qui est juste».
Le salaire est laissé à son appréciation.

Quant aux derniers, le maître ne promet plus rien du tout.
Il se contente de les envoyer à sa vigne.

C'est quand vient le moment de la rémunération
que la logique du Royaume des cieux commence à être dévoilée plus clairement.
Cette fois, il est évident que ce maître du domaine ne ressemble plus en rien
à un patron d'entreprise ou à un exploitant agricole sensé :
À tous, il donne une pièce d'argent !

La même somme est reçue,
indépendamment de l'ampleur de la tâche réalisée,
sans relation avec le poids de la fatigue ou les conditions de travail.
Une pièce d'argent pour les premiers comme pour les derniers...

Mais alors, si ce maître rémunère de la même manière ceux qui ont beaucoup travaillé
et ceux qui n'ont travaillé qu'une heure,
c'est peut être parce que, dans son esprit, ce n'est pas d'abord le travail qu'il récompense...
D'ailleurs, à sa manière de vouloir recruter tous les ouvriers disponibles,
nous avions déjà pressentis que le maître était préoccupé
moins par le travail à réaliser que par les ouvriers eux-mêmes.

Il devient de plus en plus évident, au fil des appels du maître du domaine,
que la relation qu'il a voulu instaurer s'approche bien plus de la gratuité et du don
que du contrat de travail ;
les ouvriers de la onzième heure peuvent-ils encore être appelés des ouvriers ?

La parabole aurait pu s'arrêter là :
le Royaume des cieux serait comme une sorte de république utopique
où l'on entrerait par la détermination du maître à appeler sans cesse,
et où la rétribution ne relèverait pas des efforts ou des bonnes œuvres,
mais serait égalitaire.

Sauf que la parabole ne s'arrête pas là...
Dans son récit, Jésus donne ensuite à entendre la récrimination des premiers,
et la réponse que leur fait le maître.

Au moment de la distribution du salaire,
le maître demande à son intendant de commencer par les derniers.
On pourrait presque croire que ce maître est provocateur...
Le résultat prévisible se produit :
«les premiers pensaient recevoir davantage», dit la parabole.
Et dans leur déception, ils murmurent et récriminent contre le maître.

Bien sûr, ils avaient accepté les termes du contrat initial
mais, en voyant la manière dont les derniers sont traités,
ces premiers comparent, ils extrapolent au prorata du travail réalisé,
et ils se trouvent du même coup scandalisés par l'injustice manifeste.

La réponse du maître met en lumière l'écart de référentiel :
le maître, lui, ne considère pas d'abord le travail, nous l'avons vu.
«Je veux donner à ce dernier autant qu'à toi :
n'ai-je pas le droit de faire ce que je veux de mon bien ?»

Ce qui compte, pour le maître, c'est donc de pouvoir donner de son bien,
il veux donner parce qu'il est bon ;
et sa bonté l'a poussé à se démener toute la journée
pour pouvoir donner au plus grand nombre.
Pour lui, le travail à sa vigne est le moyen pour donner de son bien largement.

Et de dire encore à un des ces premiers embauchés :
«Vas-tu regarder avec un œil mauvais parce que moi, je suis bon ?»
Dans cette réplique du maître, nous comprenons soudain
que sa demande de faire distribuer une pièce d'argent en commençant par les derniers
relevait d'un intention délibérée :
le maître voulait ainsi proposer sa bonté à tous,
aux derniers en recevant ce qui ne leur était pas dû,
aux premiers en se réjouissant de la bonté du maître.

Car, en dévoilant sa bonté envers les derniers,
tous devaient découvrir que le maître ne les considérait pas comme des ouvriers,
mais comme des amis.
Il appelait les uns comme les autres non pas d'abord à réaliser un travail,
mais à entrer dans son domaine, dans son Royaume, pour être associés à ses biens.

Or l'œil mauvais empêche ces ouvriers de découvrir ce qu'il leur est offert ;
ce n'est pas d'abord la pièce d'argent,
mais l'amitié du maître et l'accès à son Royaume.
La conséquence est profondément triste ;
ils reçoivent leur dû, certes, mais ils se coupent du vrai trésor :
«Prends ce qui te reviens et vas-t'en.»

Et c'est ainsi que les premiers deviennent les derniers :
ils n'ont pas su entrer dans la logique du maître,
la miséricorde et le don, un don sans mesure.
Car ce que les derniers ont reçu, ce n'est pas seulement une pièce d'argent,
c'est surtout l'accès du Royaume
dans lequel tout ce qui est au maître leur appartient (cf. Lc 15,31).

Ce trésor sans mesure était aussi offert aux premiers,
mais ceux-là n'ont vu que la pièce d'argent.

Le Royaume des cieux est comparable à cette parabole.
Et si Jésus nous la raconte, c'est pour que nous ouvrions nos yeux
et que nous ne nous trompions pas de mesure.
 

Méditer la Parole

18 septembre 2011

Sainte Marie-Madeleine, Vézelay

Frère Grégoire

 

Frère Grégoire

Lectures bibliques

Isae 55,6-9

Philippiens 1,20...27

Matthieu 20,1-16