25e semaine du Temps Ordinaire - A

Les ouvriers de la vigne du Seigneur

Apparemment, tout est simple et logique dans cette parabole
où l’on voit le maître d’un domaine
embaucher au long du jour, des ouvriers pour sa vigne ;
et les payer, le soir venu, dans l’ordre inverse de leur prise de travail.
Il s’en dégage, au-delà des murmures assez compréhensibles
de ceux qui comptaient avoir un peu plus que promis,
devant la générosité du maître,
un grand sentiment de justice et de magnanimité de la part de celui-ci
et une  bonne leçon appelant à dépasser toute jalousie


Mais si l’on s’arrête à méditer sur cette parabole du Christ
on relève vite une foule de détails
qui sont assez surprenants et même un peu bouleversants.
Contentons-nous de les énumérer.

Le plus souvent, ce sont les hommes en quête d’emploi qui vont vers l’employeur.
Ici, c’est le contraire.
Quel sentiment anime donc le maître de ce domaine,
pour le faire courir ainsi au dehors, et sans même l’aide de son intendant,
dès la première heure du jour ?

N’est-ce pas étonnant de voir dès lors
ce propriétaire sortir encore à 9 heures, à midi, à 15 heures,
et bouleversant de le voir réitérer son offre d’emploi
à la onzième heure – 5 heures du soir –,
juste avant la fin du travail, quand déjà le soir descend ?
Quel patron a jamais fait cela ?

Au demeurant, ces gens auxquels le maître de la vigne s’adresse,
ne sont pas désœuvrés (20,6) parce qu’ils sont paresseux,
mais parce que personne ne les a embauchés.
Et ils ne sont pas embauchés, faute d’emploi dans la propriété,
mais faute de savoir que la vigne les attend !
On est pourtant au courant de tout sur une place de marché (20,3) !
Qu’est-ce donc que cette vigne où tout le monde est convié ?

Apparemment tout est disproportionné dans des salaires
qui varient à ce point ;
et cependant rien n’est injuste
puisque tout est réglé dans le parfait respect du contrat établi.
Le maître, si droit et si généreux, n’a-t-il pas pourtant
un regard sévère pour ceux qu’il accuse d’avoir un œil mauvais ?
Et, en même temps, que lui répliquer
quand il affirme qu’il est bon (20,17)
puisqu’il l’est en effet ?
Que Jésus veut-il donc nous faire comprendre par là

Par cette parabole, le Seigneur nous rappelle trois belles vérités.
Tout d’abord que c’est Dieu qui nous appelle toujours le premier.
Que c’est encore lui qui nous rétribuera tous à la fin.
Et qu’enfin, il veut nous voir porter beaucoup de fruit.


C’est donc toujours Dieu qui nous appelle.
non seulement largement, mais encore inlassablement.
C’est lui, est-il écrit, qui nous aime le premier (1 Jn 4,19).
c’est lui qui sort à notre rencontre, en Sauveur descendu jusqu’à nous ,
court après nous quand nous sommes perdus,
comme le bon Berger après la brebis égarée (Lc 15,4),
se penche vers nous, quand nous sommes tombés, comme le bon Samaritain (Lc 10,33)
et s’arrête chez nous, quand nous voulons bien lui ouvrir la porte,
comme il l’est dit dans l’Apocalypse (3,2).

Dieu n’est pas simplement le Seigneur tout-puissant,
assis, distant et silencieux, l’Éternel qui nous attend là-haut,
mais le Tout-proche qui vient jusqu’à nous.
Si intime à nous qu’il nous est plus intime que nous !
Il se met ainsi au centre de notre vie,
pour que le centre de la nôtre soit dans sa Vigne à lui.

Il nous faut donc l’entendre, ce Dieu qui nous appelle !
Il nous faut le voir, ce Dieu qui s’avance vers nous !
Vers nous qui sommes rassemblés, ici même, en cette heure
qui est celle de la rencontre dominicale de notre Dieu.
Noter cœur ne peut que se réjouir si nous savons le voir, l’accueillir et l’entendre.


Après l’appel, vient la rétribution.
Dieu ne nous demande pas simplement de le suivre
comme un troupeau docile (Jn 10,3),
ni de travailler à sa vigne, c’est-à-dire à l’avancée de son règne,
comme des ouvriers serviles.
Il nous promet aussi un salaire.
Et ce salaire n’est pas seulement juste, il est encore magnanime !
C’est le deuxième enseignement de la parabole de l’Évangile.

Ce qui ressort tout d’abord de cette rétribution, c’est Sa justice.
Et ce qui éclate dans la lumière, c’est Sa bonté.
Dieu est juste, puisqu’il tient ses promesses.
Mais il est plein de largesse parce qu’il donne toujours
au-delà de ce qui est promis.

L’apôtre Paul parle à ce sujet d’un prix suréminent (Ph 3 ,8.14)
et d’une masse éternelle de gloire (2 Co 4,17).
Cette récompense que Jésus lui-même nous promet (Lc 6,35)
et qui sera versée, tassée, secouée, débordante, dans les plis de notre vêtement (6,38).

Là aussi, frères et sœurs, sachons convertir notre regard !
Autant le ciel est élevé au-dessus de la terre,
autant mes chemins sont élevés au-dessus des vôtres
et mes pensées au-dessus de vos pensées (Is 55,9).
Nous verrions volontiers le salut comme la récompense de nos œuvres.
Et notre entrée dans le ciel comme le juste salaire
d’une vie de droiture et de fidélité.
En réalité, il est, avant toute chose
le don permanent gratuit, issu de sa bonté.
C’est par grâce que vous êtes sauvés (Ep 2,5).
«En couronnant nos mérites, chante la préface des saints,
Dieu couronne ses propres dons.»

Nous le comprendrons le jour où nous entrerons
dans la joie de notre maître (Mt 25,21-33),
munis de cette pièce d’argent qui sera comme notre droit d’entrée.
Et quand nous serons là, éblouis, comblés,
criant de joie, un bonheur éternel transfigurant notre visage (Is 35,14),
au soir de notre vie laborieuse,
sur le seuil resplendissant de la Maison de Dieu !
Il n’y aura plus de place alors en nos cœurs
pour les revendications, les réclamations, les jalousies ou les étroitesses,
tant nous serons habités de ce bonheur sans limites et qui sera sans fin !


Le dernier enseignement de la parabole
est pour nous dire que Dieu veut nous voir porter du fruit.
C’est la gloire de mon Père, nous révèle le Fils,
que vous portiez beaucoup de fruit (Jn 15,8).

Le Seigneur n’a pas seulement planté une vigne pour le plaisir de nos yeux,
mais pour nous proposer, dignement, activement, d’y travailler.
Afin que nous ayons la joie d’en récolter les fruits.
C’est ici qu’éclatent toute la bonté, la prévenance, la tendresse de Dieu.
Cette vigne qu’il a plantée pour nous,
c’est-à-dire le Royaume des cieux que préfigure son Église (Mt 20,1),
Dieu lui-même nous demande, à nous-mêmes,
de l’entretenir, de la travailler, de la vendanger.
Là se manifeste toute notre grandeur d’enfants de Dieu.

Quand nous partons au matin vers notre ouvrage,
entendons la voix de Dieu qui nous dit : Va à ma vigne !
Quand nous travaillons à construire l’unité,
de nos familles, de nos communautés, de notre propre vie
ce même Père est là qui nous redit : Va à ma vigne !
Et quand nous assumons cette part qui est la nôtre,
laïcs ou consacrés, célibataires ou mariés,
dans notre vie personnelle, sociale, professionnelle, spirituelle,
et pour la construction de cette Église
dont nous sommes tous les pierres vivantes (1 P 2,5) ;
c’est encore et toujours la même voix qui nous dit : Va à ma vigne !
Et si d’aventure tel ou tel d’entre nous se disait,
pour la première fois aujourd’hui et à cette heure onzième :
«Je n’ai encore rien fait, je ne sais pas où aller,
je ne vois pas comment m’engager»,
le Seigneur lui-même est là, qui lui redit sur le ton le plus paternel :
Va toi aussi travailler à ma vigne ! (Mt 20,4.7).

Oui, le salut nous est entièrement donné. En pure gratuité divine.
Mais Dieu ne veut pas nous en gaver. Il nous demande d’y participer.
Et notre joie sera d’autant plus grande que nous aurons su, au moins un peu,
ne serait-ce qu’une heure, y travailler.
Il n’est pas de tâche plus belle qu’il soit donné à l’homme d’accomplir
que de travailler à construire ce que Jésus lui-même appelle le Règne de Dieu (Mt 6,10).
En vérité, je vous le dis, le Règne de Dieu est au milieu de vous !


Une dernière question pour conclure.
La Vigne du Seigneur ne serait-elle pas finalement le Seigneur en personne ?
La réponse nous est donnée par Jésus dans son Évangile :
Je suis la vigne et mon Père est le vigneron (Jn 15,1s).
Ce n’est donc pas simplement d’aller travailler à l’avancée du Règne de Dieu qu’il s’agit,
mais de travailler à la construction du Corps du Christ, comme dit l’apôtre Paul (Ep 4,12).
Et cela en restant unis à lui, comme les sarments sont reliés
au cep qui les porte et les nourrit.

La vigne du Père, c’est donc lui, Jésus-Christ !
C’est cette Église, son Église, qu’il a lui-même bâtie (Mt 16,18),
pour que, par elle, la sève de sa grâce, vivifie peu à peu toute l’humanité.

Nous recevons tout à l’heure, venant de l’autel de l’Eucharistie,
plus qu’une pièce d’argent au creux de notre main :
la présence réelle du Christ Sauveur, sous l’humble apparence de l’hostie consacrée.
Nous penserons alors à ce que dit si magnifiquement saint Cyrille de Jérusalem :
«Puisque sur ta main droite va reposer le Roi,
fais-lui un trône de ta main gauche.
Dans le creux de ta main reçois le Corps du Christ et réponds : Amen !»
Et, en buvant à la coupe, «le fruit de la vigne et du travail des hommes»,
c’est par le Sang rédempteur du Seigneur de la gloire que nous serons vivifiés.

Merci, Seigneur, de nous avoir invités, en ce dimanche,
avec tous les autres appelés de cette ville, à venir à ta Vigne !
 

Méditer la Parole

18 septembre 2011

Saint-Gervais, Paris

Frère Pierre-Marie

 

Frère Pierre-Marie

Lectures bibliques

Isae 55,6-9

Philippiens 1,20...27

Matthieu 20,1-16

Écouter l'homélie

Player mp3