32e semaine du Temps Ordinaire - A

Sur le chemin des Noces éternelles

Les paraboles de Jésus ont l’immense avantage,
sous leur forme imagée, de traverser les siècles.
Elles transcendent en quelque sorte les lieux, les cultures et les circonstances.
Elles invitent ainsi quiconque les lit à les méditer personnellement.
Mais il ne faut pas les prendre à la lettre, car leur enseignement
est toujours au-delà de la forme dans laquelle elles sont rapportées.
Sinon ce ne serait pas des paraboles.
Et c’est dans leur complémentarité qu’il faut les entendre, toutes ensemble.

Ainsi en est-il dans la parabole des dix jeunes filles
invitées à des noces, que nous entendons en ce dimanche.
Nombre de traits forcés sont ici introduits par Jésus
pour attirer notre attention, éveiller notre réflexion.
En tout ce qu’il proclame, il y a une vérité cachée.

Ainsi convient-il de ne pas s’arrêter à ces détails insolites :
Dans le cadre d’une telle noce, le retard de l’époux,
par exemple, peut apparaître interminable !
On ne court pas chez le marchand faire un achat aussi minime en pleine nuit !
Fermer la porte de la salle des noces avant l’entrée de tous les invités
est tout à fait contraire aux lois de l’amitié et de l’hospitalité !
Un fiancé ne répond pas à ses amis en retard : Je ne vous connais pas !
Et cinq jeunes filles sages face à cinq étourdies ne saurait signifier
que l’humanité serait divisée en deux moitiés
pouvant avoir droit l’une au salut et l’autre pas !...

En quoi tient donc le message essentiel, mis par le Seigneur
dans cette surprenante mais combien parlante parabole ?
Car, dans son fond spirituel, comme elle reste riche de sens !


Le premier enseignement est porteur d’une grande espérance.
Dans la perspective chrétienne où le Christ nous conduit,
notre vie monte vers la joie et le bonheur des noces éternelles.
Tel est le but ultime et quotidien de nos existences éclairées par la foi.

Déjà les psaumes et les prophètes nous ont présenté le Seigneur
comme l’époux d’une humanité qu’il aime d’un amour sans borne.
En s’incarnant parmi nous, sous le voile de la chair,
le Seigneur Jésus n’a pas craint de se présenter à nous
comme cet époux divin qui nous a aimés jusqu’aux noces de la croix.
Mais, plus encore, qui est remonté, vainqueur du péché et de la mort,
vers la Maison du Père où il nous a déjà préparé une place (Jn 14,1-3).

Ravi de joie, saint Jean Baptiste n’hésite pas à se déclarer
comme l’ami de l’époux (Jn 3,29).
Le divin Époux donnant à tous les hommes la plus belle preuve d’amour
en offrant sa vie pour ceux qu’il appelle ses amis (15,13-16).
Pris par un élan d’enthousiasme, l’apôtre Paul
ne craint pas de dire, à travers les chrétiens de Corinthe,
que tous ceux qui croient en son nom sont désormais
comme fiancés à un époux unique (2 Co 11,2), le Christ Seigneur.
Le Christ Seigneur qui devient – oui, ce mystère est grand ! –
par son amour infini pour l’Église, le modèle de tout amour conjugal (Ep 5,25-32).

Couronnant le tout, l’ange du Seigneur
dit au visionnaire de l’Apocalypse, en lui faisant contempler
l’Église dans la splendeur de la Jérusalem céleste :
Viens  que je te montre l’Épouse de l’Agneau (Ap 21,1 ; 22,9)
– cette Église du ciel où nous pourrons être tous un jour rassemblés –,
belle comme une jeune mariée parée pour son époux (Ap 19,7-8 ; 21,2 ; Is 62,10).


Bien sûr, aux jours de doute et de tentation,
ces promesses de l’Écriture pourraient nous paraître
trop belles et trop grandes pour être crédibles.
Ou du moins trop lointaines, pour être immédiatement compréhensibles.

Mais rien n’est impossible à Dieu (Gn 18,14 ; Lc 1,37) !
Et c’est là le deuxième enseignement de notre parabole.
Ces promesses sont bel et bien sorties de la bouche du Seigneur
et elles font partie intégrante de la Révélation chrétienne.
Les plus grands théologiens et mystiques depuis vingt siècles,
de saint Augustin à saint Jean de la Croix,
de saint Syméon le Nouveau Théologien à François d’Assise et Thérèse d’Avila,
ont chanté cela, par milliers, en y mettant le meilleur
 de leur cœur, de leur intelligence, de leur contemplation,
jusqu’aux plus sublimes révélations dont ils ont pu bénéficier parfois.
On ne balaie pas tout cela d’un revers de main !

Pourquoi donc restreindre l’infini de l’amour de Dieu pour nous
et nous priver par là de la force de cette espérance
et de cette joie que Jésus veut nous donner, en sa plénitude (Jn 17,18),
pour que nul ne puisse nous la ravir (16,22) et qu’elle soit parfaite (15,11) ?


On comprend bien sûr l’abattement et la crainte
que tout homme peut ressentir face à l’inconnu de l’au-delà
et la rudesse de la mort corporelle.
L’apôtre Paul, le premier, en a parlé avec compassion aux chrétiens de Thessalonique :
Frères, nous ne voulons pas vous laisser dans l’ignorance
au sujet de ceux qui se sont endormis dans la mort.
Il ne faut pas que vous soyez abattus comme les autres
qui n’ont point d’espérance.
Et Paul d’affirmer alors avec force :
Jésus, nous le croyons, est mort et ressuscité ;
de même, nous le croyons, ceux qui se sont endormis,
Dieu, à cause  de Jésus, les emmènera avec son Fils (1 Th 4,13-14).

Cela, le Christ l’a explicitement promis à ses disciples.
Et, à travers eux, à chacune et chacun de nous ici rassemblés :
Que votre cœur cesse de se troubler !
Croyez en Dieu, croyez aussi en moi.
Il y a beaucoup de demeures dans la maison de mon Père,
sinon je vous l’aurais dit.
Je vais vous préparer une place et quand je serai allé vous la préparer,
je reviendrai vous prendre avec moi,
afin que là où je suis, vous soyez vous aussi.
Et du lieu où je vais, vous connaissez le chemin (Jn 14,1-4).
N’est-ce pas là des paroles dignes d’un Bien-aimé pour sa bien-aimée ?

De la manière la plus déterminée,
ave une insistance pleine d’un vibrant amour,
les dernières paroles de Jésus dites, dans une prière, avant sa Passion,
sont pour demander, on oserait presque dire exiger :
Père, ceux que tu m’as donnés, je veux que là où je suis,
ils soient eux aussi avec moi, pour qu’ils contemplent
la gloire que tu m’as donnée (17,24).
On ne saurait mieux dire combien le Seigneur Christ
tient à notre présence éternelle à ses côtés !


Ceci dit, et c’est un autre enseignement de la parabole,
l’Époux se fait attendre !
Pourquoi cela ?
C’est parce que Dieu nous laisse la grâce du temps pour qu’on puisse participer
au rude et beau labeur de notre montée vers l’éternité.
La rencontre ultime n’en sera que plus joyeuse !
C’est vrai, nul ne sait ni le jour ni l’heure.
On sait cependant, de toute certitude, que pour chacun
ce jour viendra et que cette heure sonnera.
Alors la nuit ultime ouvrira sur une aube éternelle.

Il nous faut donc avoir une foi vigilante,
une espérance toujours en éveil
et un amour vivant sans cesse en nos cœurs.
En termes imagés, mais combien parlants,
cela revient à dire, comme Jésus dans la parabole :
porter chaque jour à la main la lampe qui illumine nos âmes.
C’est pour chacune et chacun de nous
une responsabilité personnelle et qui ne se délègue pas.

Nous comprenons vite que la flamme de cette lampe,
c’est celle de notre baptême où le Christ, lumière du monde,
a illuminé nos âmes avec la grâce de la foi.
Que c’est aussi celle de notre confirmation
où la descente en nous de l’Esprit Saint
nous aide à cheminer, avec la plénitude de ses dons,
vers la vérité tout entière (Jn 16,13).

Mais c’est aussi, comme la première lecture de ce jour nous le rappelle,
l’accueil en nous de ce que l’Écriture nomme la Sagesse de Dieu :
c’est-à-dire cette voix intérieure qui nous montre
où est le bien, le bon, le beau et le vrai.
Et qu’en suivant cette voix ineffable, mais combien vivante,
cette Sagesse divine en nous apaise l’âme, éclaire l’esprit,
libère le cœur de toute peur et soucis inutiles et nous donne un parfait jugement.
La trouver, nous dit l’Écriture, ne dépend pas
d’une technique savante ou d’un savoir éclairé.
Elle se laisse trouver par ceux qui la cherchent, est-il écrit.
Celui qui la quête dès l’aurore ne se fatiguera pas.
Il la trouvera assise à sa porte… elle vient à sa rencontre (Sg 6,12…16).
Et c’est peut-être cela que l’Église nomme
traditionnellement et magnifiquement «l’état de grâce».

Par-dessus tout, cette lampe allumée, c’est finalement
celle de la Parole de Dieu, dont un psaume dit :
une lampe pour mes pas, ta parole, une lumière sur ma route (119,105).
On ne peut que redire alors, avec l’apôtre Pierre :
Vous avez raison de regarder (la parole de Dieu)
comme une lampe qui brille dans un lieu obscur
jusqu’à ce que le jour se lève
et que l’astre du matin se lève dans nos cœurs (2 P 1,19).

Frères et sœurs, puisqu’il s’agit, nous dit Jésus,
d’un cortège qui se forme en vue de la Rencontre de l’Époux,
pour la participation aux noces éternelles
– car Dieu a le pouvoir de nous aimer personnellement et infiniment,
c’est-à-dire comme le plus aimant des époux –,
c’est donc en Église que se fait ce rassemblement.
Quelle grâce, quand cela est vécu
par nos familles, nos paroisses, nos communautés, nos Fraternités monastiques,
que de marcher, gravement mais joyeusement, au coude à coude,
lampes allumées, sur cette route qui conduit, qui monte
au Royaume de la Vie éternelle !
D’une vie qui ne peut être que le partage du plus grand amour
puisqu’elle nous conduit à Dieu en qui tout n’est qu’Amour.


Encore une fois, cela n’est-il pas trop beau pour être vrai ?
Certes ! Mais cela est si beau que cela ne peut qu’être vrai !
Soyons donc francs : si notre existence s’achève dans un trou de terre,
tout est absurde !
Or le monde n’est pas absurde, que Dieu a créé avec tant de splendeur ;
ni l’homme qu’il a fait à son image, et si assoiffé de vie et d’amour,
et qu’il a racheté pour qu’il soit pleinement ramené à sa ressemblance ;
ni cette voix qui murmure comme une source en nos cœurs :
«Allons à la maison du Père !»
Non ! Celui qui est la Voie, la Vérité et la Vie ne nous a pas menti !
Il l’a prouvé par sa mort et sa résurrection.

Mais quel éblouissement ce sera, au-delà d’une mort qui n’est plus mortelle,
le jour sans déclin où nous contemplerons la beauté des cieux
et la splendeur de Dieu auquel nous serons semblables
parce que nous le verrons tel qu’il est (1 Jn 3,2).
 

Méditer la Parole

6 novembre 2011

Saint-Gervais, Paris

Frère Pierre-Marie

 

Frère Pierre-Marie

Lectures bibliques

Sagesse 6,12-16

1 Thessaloniciens 4,13-18

Matthieu 25,1-13

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