31e semaine du Temps Ordinaire - A

Pour les milliers de prêtres qui, aujourd’hui
doivent commenter ces paroles de Jésus,
il y a sûrement une petite gêne !
On nous appelle «mon Père»,
et nous devons commenter cette parole de Jésus :
 «Ne donnez à personne sur terre le nom de Père».
On nous appelle même parfois «directeur spirituel»,
et Jésus dit :
«Ne vous faites pas appeler guide, directeur»,
et chez les religieux en plus il y en a même
qui sont appelés «maître des novices» !
Et Jésus nous dit aujourd’hui
«Ne vous faites pas appeler maître».
Évidemment le décalage est flagrant !
En même temps, on sent bien que ce n’est pas trop grave,
on peut prendre ce décalage avec un certain recul,
un certain humour même,
du moment, et c’est essentiel,
qu’on est fidèle au cœur de ce que Jésus veut nous dire :
N’occultez jamais le visage du Père,
le seul vrai visage du Père,
ne prenez jamais sa place,
un seul est Père absolument.

Mais c’est là, dans cette interdiction
d’occulter le visage du Père,
qu’on entrevoit une mise en garde plus grave,
dans ces paroles de Jésus
que nous écoutons aujourd’hui…
Ne trouvez-vous pas, frères et sœurs,
que ces paroles, ces reproches de Jésus,
visant les scribes et les pharisiens de son temps,
ressemblent à certains reproches
que nous entendons aujourd’hui, à notre adresse ?
C’est étonnant, c’est même inattendu
cette espèce de convergence
entre les paroles de Jésus, si vraies,
et les paroles d’un certain monde éloigné de l’Église.

Et pourtant il faut savoir l’entendre :
Pourquoi Jésus ne nous parlerait-il pas aussi,
au moins un peu, à travers la voix du monde,
même du monde éloigné de l’Église ?
Ce monde ne dit-il pas souvent aux chrétiens :
«Vous liez de pesants fardeaux
et vous en chargez les épaules des gens».
À tort ou à raison, mais parfois à raison, le monde dit ça,
et c’est un premier degré de reproches.
Bien sûr il ne faut pas renoncer,
pas le moins du monde il ne faut renoncer à la morale.
Il faut avoir le courage de dire au monde, au nom de Dieu,
ce qu’il doit faire et ce qu’il ne doit pas faire.
Mais si nous commençons par là,
si nous ne disons que cela,
le monde peut-il nous entendre ?
Plus encore si l’Église se fait trop moralisatrice
(serait-ce au nom de Dieu, avec l’autorité de Dieu),
 ne déforme-t-elle pas le visage du Père ?

Mais il y a dans l’Évangile un deuxième degré de reproches,
reproches que nous entendons aussi de la part du monde.
Non seulement un certain monde s’agace
quand on lui dit ce qu’il doit faire,
mais plus encore, il se révolte
quand il peut repérer de l’hypocrisie chez nous.
«Vous dites, et vous ne faites pas !»
Non seulement vous vous sentez le droit de dire
(ce que le monde a parfois du mal à accepter),
mais le pire, c’est que vous-mêmes,
vous n’agissez pas en conséquence.
Là encore, derrière tout ce qu’il peut y avoir
de méchanceté, de généralisation abusive,
il faut savoir entendre
(même derrière ces voix parfois brutales),
un appel.
Un appel qui nous fait penser à l’appel de Jésus.

Et enfin, il y a un troisième degré de reproches,
comme une troisième couche :
Non seulement vous dites,
non seulement vous ne faites pas, alors que vous avez dit,
mais en plus vous voulez garder votre honneur.
Jésus lui-même, va jusque-là dans ses reproches
contre les pharisiens :
Vous êtes orgueilleux !
Vous ne voyez pas vos propres contradictions
et vous cherchez encore les meilleures places
et les titres d’honneur.

Frères et sœurs, il n’est pas besoin de s’appesantir :
Nous savons que cette gradation, l’actualité nous la montre,
nous  l’a montrée parfois brutalement.
Là où on a commencé par la morale
– «ils lient de pesants fardeaux
et en chargent les épaules des gens» –,
 il a suffi qu’un prêtre vive à l’envers de cette morale,
pour que tout le ressentiment du monde éclate.
«Ils disent et ils ne font pas...»
Mais le scandale a été pire
quand on a voulu garder l’honneur, la meilleure place
et ne pas s’humilier devant le monde.

Regardons maintenant frères et sœurs, l’attitude de Jésus.
L’attitude que Jésus crée dans l’Église
pour tant et tant de baptisés et de prêtres
qui suivent vraiment sa route.
Regardons Jésus.
Il procède exactement à l’envers.
Commence t-il par la morale ? Non, jamais.
Jésus ne commence jamais par la morale, dans l’Évangile ;
il commence par l’humilité : ce qui manque justement
à ceux qui ont commencé par la morale.

Jésus a commencé toute sa mission
par l’humilité de Nazareth…
L’humilité et le silence.
Il n’a rien dit au monde en entrant dans le monde…
Aucune parole, d’abord l’humilité…
Certes, Jésus est le Maître, le Maître par excellence.
Mais le Maître au fardeau léger.
Parce que son cœur est doux et humble,
son fardeau est léger.

Que révèle cette humilité de Jésus ?
Cette humilité de Jésus nous révèle le Père.
Jésus ne prend jamais la place de son Père.
Il ne conduit jamais à soi-seul.
Il ne séduit pas, au sens étymologique où on conduit à soi,
il ne séduit pas.
Il conduit toujours au-delà de soi,
il est le Chemin vers le Père.
«Vous m’appelez Maître et Seigneur»,
dit-il aux disciples le soir du Jeudi Saint,
«et vous avez raison».
 Il ne nie en rien sa dignité, son titre de Maître :
«Vous avez raison, car je le suis».
Mais regardons, que fait ce Maître ?
Il s’humilie, il se met à genoux devant les hommes
et leur lave les pieds.
Il révèle un Dieu à genoux,
et alors s’éclaire le vrai visage du Père.
À partir de cette humilité fondamentale de son être,
Jésus agit.
Et son action est tellement marquée par cette humilité,
par cette relation vis-à-vis de son Père,
par cette attitude filiale,
que son action est parole, est révélation,
en tous ses gestes, du visage du Père.
Et c’est seulement après, comme en troisième position :
après cette attitude fondamentale d’humilité,
après cette action, cette parole en actes,
c’est seulement après que Jésus explique, qu’il dit,
qu’il dit ce qu’il faut faire.
«C’est un exemple que je vous ai montré
afin que comme j’ai fait pour vous,
vous fassiez vous aussi les uns pour les autres.»

La loi, oui, elle est bien là,
mais une fois qu’on a été transpercé,
fasciné, par l’humilité de Jésus Christ,
par ce qu’il nous révèle du visage du Père.

Frères et sœurs, il faut que le monde puisse contempler l’humilité du Seigneur Jésus,
alors il voudra bien obéir à Jésus.
Regardez le pape, le bienheureux pape Jean-Paul II !
Comme le monde a pu contempler l’humilité de Dieu
à travers lui, à travers cet homme qui, à la stupéfaction de tous, s’est abaissé pour baiser le sol des pays où il entrait.
Cet homme, ce  pauvre qui n’a pas caché sa faiblesse.
Oui, le monde a pu pressentir quelque chose
du visage de Jésus, à travers cette attitude d’humilité.
Et remarquez le fruit !
Des millions d’hommes, des millions de femmes,
des vieux et des jeunes, si nombreux
ont pu écouter ensuite la loi de Dieu.
La loi de Dieu dite avec tant de force et de courage
par cet homme humble.

Voilà que le Seigneur nous dit aujourd’hui :
Commence par te laisser façonner par ma présence,
par mon humilité, moi qui suis le Seigneur,
laisse-toi toucher par ma manière d’être.
(C’est la prière aussi qui nous permet cette familiarité.)
Et alors, tu n’auras peut-être même pas besoin de parler.
Ta vie de plus en plus habitée par la mienne
sera une Parole.
Et quand il te faudra parler,
rappeler à temps et à contre temps les droits de Dieu,
les droits de chacun et chacune,
alors tu seras écouté,
parce qu’on reconnaîtra la voix humble,
la voix de Jésus.  Amen
 

Méditer la Parole

30 octobre 2011

Saint-Gervais, Paris

Frère Charles-Marie

 

Frère Charles-Marie

Lectures bibliques

Malachie 1,14-2,2.8-10

Psaume 130

1 Thessaloniciens 2,7-9.13

Matthieu 23,1-12

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