31e semaine du Temps Ordinaire - A

Ni «grand», ni «père», ni «maître»

«Pour vous, ne vous faites pas donner
le titre de Rabbi…
» (Mt 23,8).


«Pour vous…»


Quand j’entends ces deux mots de la bouche de Jésus,


je suis profondément impressionné.


Jésus va nous dire ce qu’Il attend de nous,


ce qu’Il désire de son Église,


et donc ce qu’Il veut nous donner.



Il y a ce matin comme trois coups de cloches :


Ne soyez pas appelés ‘rabbi’ ;


N’appelez ‘père’ nul d’entre vous sur la terre ; (23,9)


Ne soyez pas appelés ‘maître » (23,10).



Rabbi signifie : mon grand.


C’est un titre de majesté, de grandeur.


Dans l’Évangile de Matthieu,


il n’y a que Judas qui donne ce titre à Jésus…


Nulle part dans l’Évangile de Matthieu il n’a le sens affectueux


que l’on peut trouver dans les autres Évangiles.


Ce titre de «grand», ne le donnez à personne sur la terre.



De même le titre de «père» ;


père, c'est-à-dire source, origine, de votre vie,


ne le donnez à personne.


Et de même pour le titre de maître, d’enseignant.



Pourquoi cela ?


Jésus est clair… Jésus voit clair :


Dieu seul est le ‘Grand’ ;


Dieu seul est ‘le Père’ ;


et notre seul Maître, c’est le Christ, c’est Jésus Lui-même.



Donner un de ces titres de manière absolue à quelqu’un


n’a pas de sens ! Disons-le crûment :


ne prétendons jamais être le dieu de quelqu’un ;


et ne faisons jamais d’une personne, notre dieu.



Et Jésus précise : «tous vous êtes frères» (23,8).


Nous avons des talents différents,


des charismes différents,


des services différents,


mais nul parmi nous n’est «Le Grand»


ou bien «Le Père»


ni «Le Maître».


Nous sommes tous frères et sœurs,


prodiges du même grand Dieu,


enfants du même Père,


enseignés par le même Seigneur.



Qui est le plus grand parmi nous ce matin ?


Celui, celle qui sert les autres,


Celui, celle dont la vie est la plus donnée à tous les autres


d’une manière désintéressée, sans exclusive et dans la miséricorde.



«Les soi-disant chefs des nations dominent en Seigneur sur elles,


et leurs grands exercent de haut leur pouvoir sur elles.


Il n’en sera pas ainsi parmi vous !


Mais qui voudra devenir grand parmi vous sera votre serviteur


et qui voudra parmi vous être le premier


sera esclave de tous» (Mc 10,42-44).




Ni «grand», ni «père» ni «maître»…


Frères et sœurs, est-ce que Jésus prêche l’anarchie ?


Le mot anarchie signifie ce qui est privé d’archè,


c’est-à-dire d’origine, de gouvernement, de commandement.



Est-ce que Jésus a voulu une Église


sans autorité, sans gouvernement ?


Mais pourquoi avoir choisi et missionné les Douze ?


Pourquoi avoir répété par trois fois à Pierre :


«Pais mes brebis» (cf. Jn 21, 15-17) ?



Jésus est-il un partisan de l’anarchie ?


Ou bien veut-il nous révéler et nous donner


une autre forme d’autorité ?



Regardons bien l’Évangile de ce jour.


Quand Jésus dénonce l’incohérence des scribes et des pharisiens


qui disent et ne font pas (23,3) ;


quand il s’indigne devant leur habitude d’assujettir les autres


en prêchant une multitude écrasante de commandements


qui donne le dégoût de Dieu ;


quand il dénonce leur goût pour les honneurs et les titres ;


qui se profile, comme en négatif, derrière ce portrait repoussant ?



Qui vit ce qu’il prêche ?


Qui a le souci de libérer les hommes et de les mener à Dieu ?


Qui fuit les honneurs de ce monde


et n’a soif que de la gloire de Dieu ?



Jésus Lui-même…


Le seul parmi nous qui est Seigneur.


Celui à qui «tout pouvoir a été donné par le Père


au ciel et sur la terre» (cf. Mt 28,18).



Nous ne sommes pas un peuple sans chef :


nous sommes sous l’autorité du Christ.


Mais son autorité n’a rien à voir avec les jeux de pouvoir


qui hantent nos cœurs malades.



Comment Jésus exerce-t-il son autorité ?


En lavant les pieds des apôtres,


c'est-à-dire en les aimant et en les purifiant


pour qu’ils entrent dans l’Amour.


Où paraît sa «grandeur» ?


Sur la croix où le bon larron le reconnaît


comme Celui qui vient avec son Royaume.


Où nous conduit l’autorité de Jésus ?


Elle nous conduit vers la Vie, vers la Joie : vers le Père.



En un mot : c’est une autorité qui nous sanctifie.


Et sanctifier une personne signifie la mettre en contact avec Dieu.



Arrêtons-nous un instant là-dessus ;


dans l’Antiquité, il existait cette ferme conviction :


personne ne peut voir Dieu sans mourir aussitôt.


Si l’homme touche ce courant absolu, il ne survit pas.



D’autre part, il existait également la conviction suivante :


sans aucun contact avec Dieu, l’homme ne peut vivre.



La question est donc : comment l’homme peut-il


trouver ce contact avec Dieu qui est fondamental,


sans mourir écrasé par la grandeur de l’Être divin ?



La foi de l’Église nous dit quelque chose de bouleversant :


Dieu Lui-même crée ce contact,


qui nous transforme, au fur et à mesure,


en images véritables de Dieu.


C’est ce qu’Il a fait dans le Christ !


Le Christ Lui-même nous met en contact avec Dieu


parce qu’Il est Dieu.



Voilà ce qui se profile en négatif derrière le portrait repoussant


des Pharisiens d’hier et d’aujourd’hui.


Jésus a changé l’eau en vin ;


les Pharisiens d’hier et d’aujourd’hui changent le vin en eau.


Ils donnent le dégoût de Dieu


en faisant de la religion un commerce de mérites,


un faire-valoir social et en fin de compte


un moyen pour ne pas se jeter dans l’Amour de Dieu.




En choisissant douze apôtres et leur confiant le ministère pastoral,


qu’est-ce qu’a voulu faire Jésus ?


Il a voulu que tous, par le ministère de ces apôtres,


nous soyons servis en son Nom ;


que tous nous soyons sanctifiés,


c’est-à-dire mis en contact avec Dieu.



Il est clair qu’aucun homme seul, à partir de sa propre force,


ne peut mettre une autre personne en contact avec Dieu.


Mais une part essentielle de la grâce du sacerdoce est là :


c’est le don et le devoir de créer ce contact.


Voilà ce que les évêques, les prêtres, les diacres ont reçu,


non pas pour eux-mêmes, mais pour nous.



Ce sont des hommes que Jésus a appelé à participer


à travers le sacrement de l’Ordre,


en dépit de leur pauvreté humaine,


à son Sacerdoce même.



Il y a en eux quelque chose de divin pour nous.


Nous avons du mal à croire cela,


exactement comme nous avons du mal à croire


en la présence de Dieu en nous.


Mais si nous croyons en cette grâce et si eux y croient,


c’est un torrent de grâce qui se libère pour nous tous.




Jésus a-t-Il voulu une Église anarchique ? Non !


Il est la tête de l’Église,


Il y exerce son autorité qui enseigne, guide et sanctifie,


et Il aime le faire à travers des hommes


en qui le Père a déposé un don qui est pour nous tous.



Toute cette réalité porte un nom que nous avons en horreur,


parce qu’il a perdu son sens premier : le mot de hiérarchie.


Jésus a donné à l’Église une hiérarchie.


«Ieros» signifie ce qui est sacré,


donc ce qui est saint, ce qui est brûlant d’humilité et d’amour.


Le don de la hiérarchie, c’est le don d’Amour


d’une autorité habitée par Dieu qui met en contact avec Dieu.



C’est un terme terriblement exigeant pour nous les prêtres.


Un terme qui nous secoue de notre torpeur et de nos habitudes.


Il s’agit de vivre le ministère selon le style de Jésus.


Il s’agit de servir le vin de la liberté et de l’amour


et non l’eau des lois qui écrasent et des mérites qui sonnent faux.



Frères et sœurs, priez pour les évêques, les prêtres et les diacres.


Priez pour qu’au jour du jugement


nous ne soyons pas frappés (cf. Lc 12,47)


parce que nous n’aurons pas cru au don


que le Seigneur nous a fait pour vous.



Priez aussi pour que de nombreux jeunes


répondent à cet appel merveilleux de Dieu


à être ces passeurs, ces instruments de l’Amour,


qui nous mettront en contact avec la tendresse de Dieu !



C’est par ce don, par ce feu, qui habite ma pauvre nature humaine,


qu’aujourd’hui le pain et le vin vont devenir


le Corps et le Sang du Seigneur Jésus pour nous tous.


Ce n’est pas moi qui peux faire cela.


C’est le Christ qui va le faire à travers moi


parce qu’Il nous aime d’un amour plus fort


que toutes nos misères humaines.


Amen.



Note : Cette homélie puise abondamment  à l’audience de Benoît XVI du 5 mai 2010.



Méditer la Parole

30 octobre 2011

Saint-Sacrement, Montréal

Frère Antoine-Emmanuel

 

Frère Antoine-Emmanuel

Lectures bibliques

Malachie 1,14-2,2.8-10

Psaume 130

1 Thessaloniciens 2,7-9.13

Matthieu 23,1-12