Fête de l’Épiphanie

La double manifestation

Nous célébrons aujourd’hui ce que nous appelons donc l’Épiphanie.
C’est un nom qui ne s’utilise en français
que pour traduire la réalité très singulière de cette fête.
Une fête qui signifie littéralement : manifestation.
Mais quelle manifestation ?
Manifestation de Dieu aux hommes, tout d’abord,
qui nous conduit au plus universel de l’annonce évangélique.
Manifestation des hommes en face de Dieu, ensuite,
qui nous invite au plus intime de l’adoration du Seigneur.


La manifestation de Dieu aux hommes est première.
Car c’est toujours Dieu qui a l’initiative du salut et de la vie.
Il est premier dans son œuvre de création.
Il l’est encore dans son œuvre d’Incarnation ;
Il l’est toujours dans son œuvre de Rédemption.
Mais le plus étonnant, et qui nous est révélé en ce jour,
c’est qu’il l’est aussi dans son action évangélisatrice.
C’est ainsi qu’aujourd’hui, la Bonne Nouvelle du salut
sous la conduite d’une étoile du ciel,
est proclamée à la terre (Mc 16,15).
Silencieusement certes, mais combien réellement si nous savons lire les textes.

Ainsi la fête de ce jour est-elle celle de cette Révélation universelle ;
de cette Manifestation sans limites ;
de cette « monstrance générale », pourrait-on dire,
en un mot de cette Épiphanie de Dieu lui-même
aux habitants du monde.
Tel est, du moins, le projet qu’elle contient et qui est toujours en perspective.

Voilà en quoi, écrit l’apôtre Paul, consiste le Mystère.
Il n’est pas d’abord dans l’incarnation du Verbe ;
dans le fait que le Dieu éternel et tout-puissant
se soit fait parmi nous petit enfant ;
c’est là bien sûr un grand événement, porteur lui aussi d’un grand mystère.
Mais le mystère le plus grand, nous explique saint Paul,
est dans le fait que cette venue de Dieu parmi les siens (Jn 1,11),
soit manifestée aujourd’hui à toutes les nations !
Que cette venue du Messie au sein du peuple élu
devienne une proclamation à tous les peuples de l’univers !
Ce mystère — nous l’avons entendu tout à l’heure, de la bouche de l’Apôtre —
c’est que les païens sont associés au même héritage,
au même corps, au partage de la même promesse,
dans le Christ Jésus, par l’annonce de l’Évangile (Ep 3,6).
Voilà la Nouvelle et voilà donc le Mystère,
c’est-à-dire la mise en lumière de l’œuvre du salut.

Cela, l’Église l’a si bien compris
qu’elle a retenu, ou plutôt délibérément choisi,
pour célébrer les fêtes de la Nativité,
une date toute particulière.
Non pas les fêtes messianiques automnales du judaïsme biblique,
comme Rosh Hachana, célébrant l’an nouveau,
le Kippour, marquant le grand pardon, messager de paix,
ou Soukkot, célébrant la présence de Dieu parmi les siens.
Elle l’a fait pour Pâques, avec Pessah, et pour Pentecôte, avec Shavouot.
Non, l’Église a finalement choisi de situer Noël et l’Épiphanie,
au cœur d’un ensemble de fêtes païennes !
Les fêtes païennes du solstice d’hiver,
alors partout en faveur dans l’empire romain.
Ainsi, un monde tout neuf apparaît-il ! Ouvert à l’universel !
Un enfant nouveau-né est descendu sur la terre des hommes,
qui veut devenir le premier-né de toute créature (Col 1,15).
Quelle Nouvelle en effet !
Hérode, les grands prêtres et les scribes peuvent s’enfermer dans leur refus.
La manifestation éclate à la face des peuples.
La terre tout entière est appelée à redevenir une terre sainte.
Et pas seulement Eretz Israël.
Quelle nouveauté, si nous savons l’accueillir !

Nulle opposition, nulle contestation en cela.
L’Ancien Testament reste le Premier Testament.
Mais l’attente du peuple biblique devient l’espérance de tous les hommes.
La Mikra Qodesh, la convocation sainte, qui a fait le judaïsme,
devient l’Assemblée sainte, l’Ecclesia, qui devient le christianisme.
L’humanité tout entière découvre en ce jour, émerveillée,
que Dieu lui-même, en Jésus Christ est venu pour l’épouser.
Ce qui, hier encore, n’était donné qu’à un peuple élu, réservé,
est aujourd’hui transmis et proclamé à toute une catholicité ;
c’est-à-dire à une famille universelle.
Le fleuve du Jourdain qui coulait dans la Mer Morte
va devenir le fleuve baptismal pour la régénération du monde.

Aujourd’hui, les nations païennes entrent dans le partage
d’une Alliance nouvelle et éternelle.
Aujourd’hui, même des mages étrangers, venant de l’Est païen de Babylone,
hier encore idolâtres, oubliés, méconnus, méprisables,
accourent, d’au-delà des frontières, auprès du roi des Juifs qui vient de naître (Mt 2,2),
Depuis des siècles déjà, le prophète Isaïe l’avait prédit :
Les nations marcheront vers ta lumière
et les rois vers la clarté de ton aurore.
Lève les yeux aux alentours et regarde :
Tous se rassemblent et viennent à toi (Is 60,1-4).
Comme il est grand le mystère du salut,
pour que nous soyons tous ainsi associés en vérité
au même héritage, à la même promesse et au même corps,
dans l’unique Messie, le Seigneur Jésus (Ep 3,6) !

Comme nous devons donc tout d’abord nous réjouir, en ce jour,
de ce que ce même Christ nous rassemble de la sorte.
Qu’il nous rassemble, dans la diversité ici présente,
de nos races, langues, peuples et nations,
en cet aujourd’hui de son Épiphanie sur terre,
qui annonce déjà la gloire
de notre ultime rassemblement dans la grande famille du ciel !
Et comme nous devons le proclamer par toute notre vie,
cet Évangile de la vie, qui ne nous a été donné,
à nous aussi, que pour être transmis et partagé !
En devenant semeurs d’Évangile, nous serons semeurs de vie !


Nous pouvons alors entrer dans l’autre part de ce mystère.
Car si l’Épiphanie manifeste Dieu aux hommes, en ce qu’il a de plus vrai,
elle nous invite, à notre tour, à nous manifester devant Dieu,
pour ce que nous avons de meilleur,
c’est-à-dire comme des adorateurs en esprit et en vérité (Jn 4,24).
Que font ici les mages en effet ?
Parlant de l’enfant qu’ils recherchent,
ils déclarent à brûle-pourpoint au roi Hérode interloqué :
Nous sommes venus nous prosterner devant lui ! (Mt 2,2).
Sachant ce que cette expression signifie pour un Juif,
on comprend son inquiétude, et celle de tout Jérusalem avec lui,
comme le note saint Matthieu (2,3).

Non pas qu’ils redoutent la venue d’un Messie : tout un peuple l’attend.
Mais parce que, si celui dont l’étoile annonce la naissance,
est quelqu’un devant qui on se prosterne,
c’est qu’il porte en lui une puissance de divinité.
Une Divinité en face de quoi ne tiennent plus les royaumes de la terre (Ps 2) !
Et cela devient effectivement bouleversant pour les puissants.
Voilà peut-être pourquoi, depuis 2000 ans, le christianisme inquiète parfois autant.
Il n’y a que devant Dieu, en effet, enseigne l’Écriture,
qu’un homme puisse accepter de ployer les genoux .
(Que Dieu pardonne donc aux hommes d’Église,
quand ils ont voulu qu’on le fasse à leur égard !)
La seule étoile devant qui des hommes puissent se prosterner,
c’est le Christ, soleil de justice (Dt 4,19 ; 17,3),
l’étoile radieuse du matin chantée par l’Apocalypse (Ap 22,16).
C’est vers lui que les mages ont accouru en apportant
l’or d e sa Royauté,
l’encens de sa Divinité
et la myrrhe de son ensevelissement rédempteur (Mt 2,11).
Et nous aussi, comme eux, nous voici appelés à venir l’adorer.
Non point pour être rabaissés, mais pour qu’il nous relève !
Car quiconque se prosterne devant Dieu est exalté par Lui (Lc 18,14 ; Ph 2,11).
Alors notre cœur s’emplit de joie.
Nous contemplons, dans la lumière de notre foi,
au-delà du voile de son incarnation, comme un reflet de sa Divinité.
Nous ne sommes plus seuls. Le Seigneur est avec nous. Il vit en nous !
Nous sommes dans la lumière.
Dieu est là. Nous pouvons le contempler et l’aimer.
Comme on aime quand on adore !
Nous pouvons l’aimer en retour, de tout notre être
puisque lui-même nous aime le premier de toute sa tendresse (1 Jn 4,19).
Notre cœur se dilate.
Nous vivons au plus profond et nous étendons nos regards au plus loin.
Nous voici tout à la fois appelés à devenir
des évangélisateurs et des adorateurs.
Des évangélisateurs élargissant leurs horizons
jusqu’aux confins de la terre (Mt 28,19).
Et des adorateurs découvrant, humblement éblouis,
la présence même de Dieu au plus intime de nos cœurs.


C’est l’Épiphanie.
La Manifestation de Dieu aux hommes
qui nous conduit à l’espérance d’un salut universel.
Et la Manifestation des hommes en face de Dieu,
qui nous ouvre à la joie de l’amour le plus profond.

Nous pouvons vivre et aimer dans la Lumière.
 

Méditer la Parole

8 janvier 2012

Saint-Gervais, Paris

Frère Pierre-Marie

 

Frère Pierre-Marie

Lectures bibliques

Isae 60,1-6

Ephsiens 3,2-6

Matthieu 2,1-12

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