2e semaine de Carême – B

Les deux montagnes du sacrifice d'Abraham et de la Transfiguration de Jésus

Ce que viennent de vivre les trois disciples
Pierre, Jacques et Jean, est presque incommunicable.
Les disciples ont reçu de Jésus une consigne de silence,
et on le comprend bien !
Ils seraient tout simplement incapables
de traduire en «mots humains»
ce qui s’est passé là-haut sur la montagne.
Même des années après, recueillant le témoignage de Pierre, l’évangéliste Marc ne fait que balbutier.
Son langage, nous l’entendons,
est typique du langage des mystiques,
de leur embarras à dire ce qui est indicible.

Marc nous dit par exemple,
que le vêtement de Jésus
est devenu soudain d’un blanc resplendissant
mais il corrige immédiatement,
ce n’est pas un blanc qu’on peut imaginer…
C’est tout autre chose.
De même,
– tous les mystiques ont ce langage contradictoire lorsqu’il s’agit de témoigner des manifestations divines –
lumière, oui, mais pas celle que vous imaginez,
devant cette lumière, le soleil lui-même est ténèbre ;
et le visage du Christ, beauté oui,
mais beauté inconcevable,
auprès de cette beauté, tout est poussière.

Il nous faut bien sentir ce balbutiement de l’évangéliste,
cette réserve devant l’indicible, cette pudeur.
La Transfiguration n’est pas un spectacle, elle est un mystère.
Ce n’est pas quelque chose
qui se déroule devant les yeux des disciples
seulement à l’extérieur,
c’est aussi leur rapport au Christ qui est transfiguré.

On a coutume de dire que la Transfiguration
était nécessaire aux disciples
pour qu’ils supportent le scandale de la croix.
De fait, nous sommes au début de la montée vers Jérusalem.
Au bout du chemin, il y aura la croix.
Jésus a voulu fortifier ses disciples à l’avance,
leur révéler son visage transfiguré,
pour qu’ils supportent dans la foi,
la révélation de son visage défiguré.

Mais on peut s’interroger quand même :
Est-ce que d’avoir vu la beauté divine du Christ
a rendu plus supportable son anéantissement volontaire ?
Est-ce que ça n’a pas plutôt redoublé le scandale ?
Est-ce que c’était plus facile de voir ce visage meurtri,
quand on avait pu tomber en extase devant lui ?
Pour une part, certes, la Transfiguration
a été une grâce de fortification, de confirmation,
mais pour une autre part, elle a pu augmenter l’épreuve.

C’est peut-être ce que suggère la liturgie de ce dimanche,
en faisant un étonnant rapprochement
entre la Transfiguration
et cet autre texte fondamental,
le sacrifice d’Abraham,
que nous entendions en première lecture.

Où donc est le point commun entre les deux ?
Bien sûr, il y a des éléments communs entre les deux scènes :
Il y a un père et un fils des deux côtés,
il y a dans les deux scènes une montagne,
il y a même le feu,
le feu qu’Abraham tient dans ses mains,
le feu dont le Père irradie le visage de Son Fils.
Mais dans l’une des scènes tout est là pour le sacrifice,
dans l’autre, tout est là pour la glorification.
Quoi de plus différent entre le sacrifice et la gloire ?
et pourtant nous suggère la liturgie
c’est peut-être tout proche…

Isaac sur la montagne n’a pas été consumé
par le feu du sacrifice.
Mais Jésus lui, sur la montagne de la Transfiguration
se laisse consumer par la Lumière,
par l’Amour divin qui est «un feu dévorant» (Ex 24,17).
Il consent à ce que toute son humanité soit transparente
à cet amour infini de Dieu, pour le monde.
Or n’est-ce pas le même feu qui transfigure
et qui sacrifie ?

Porter  tout l’Amour du Père pour le monde,
en son cœur d’homme, Jésus en sera déchiré,
mais c’est sa mission et c’est sa joie.
C’est en même temps sa gloire et son sacrifice.
«Père, glorifie-moi de la gloire que j’avais auprès de Toi, avant la fondation du monde» (Jn 17,5).
Quand le péché aura transpercé le cœur de Jésus,
ce n’est pas la colère légitime qui en jaillira,
mais c’est cet Amour du Père pour le monde.
Cet Amour qui était caché enclos dans ce cœur.
Cet Amour indicible qui avait irradié le visage de Jésus,
un jour sur la montagne.

Que Jésus, frères et sœurs, nous fasse connaître
comme à ses disciples, «ce feu dévorant»
de l’Amour du Père.
De l’Amour du Père pour le monde,
qui brûle en son cœur.
À la Transfiguration,
nous voyons toute la beauté de cet Amour,
et nous pressentons en même temps déjà,
qu’un tel feu va le conduire au sacrifice de la Croix.
Mais à la Croix, à la fin de ce carême,
quand nous verrons cet Amour sacrifié
alors nous contemplerons aussi son infinie beauté.
Amen.
 

Méditer la Parole

4 mars 2012

Saint-Gervais, Paris

Frère Charles-Marie

 

Frère Charles-Marie

Lectures bibliques

Genèse 22,1-18

Psaume 115

Romains 8,31-34

Marc 9,2-10

Écouter l'homélie

Player mp3