2e semaine de Carême – B

Se peut-il que Dieu nous éprouve ?

«Il arriva que Dieu mit Abraham à l’épreuve» (Gn 22,1).
Cet énoncé, comme le récit tout entier, est sans ambiguïté :
Dieu met l’homme à l’épreuve.
Dieu nous éprouve.
Dieu réclame à Abraham ce qu’il a de plus cher.
«Prends ton fils, ton unique, Isaac, que tu aimes.
Pars pour le pays de Moriyya et là,
tu l’offriras en holocauste,
sur celle des montagnes que je t’indiquerai
» (Gn 22,2).
Pouvait-il y avoir pour Abraham
une épreuve plus crucifiante que celle-là ?

On pense ici à la plainte de Job :
«N’est-ce pas un temps de corvée
que le mortel vit sur la terre ?
» (Job 7,1)
«Pourquoi m’avoir pris pour cible ?» (7,20)

Oui, Dieu nous met à l’épreuve.
Au moins pour un temps.
Quand Abraham s’est laissé dépouiller jusqu’aux os,
le Seigneur lui dit alors par l’ange :
«maintenant, je sais que tu crains Dieu» (Gn 22,12).

Voilà qui n’est pas loin de ce que le Seigneur
dit de la longue épreuve du désert :
«(Dieu) t’éprouvait pour connaître
ce qu’il y avait dans ton cœur
» (Dt 8, 2).

Dieu nous éprouve pour nous connaître,
et connaître signifie nous rencontrer, nous épouser.
Dieu nous met à nu pour se donner à nous.
Dieu nous accompagne sur le chemin du dénuement,
Il nous donne la force de devenir nu et désarmé,
afin de nous connaître,
afin de nous épouser.

N’est-ce pas ce à quoi Jésus dit oui
avec une spontanéité et une liberté
que l’on n’a jamais vues sur la terre ?
On se souvient de ses paroles à Césarée de Philippe :
«Dès lors Jésus commence à montrer à ses disciples
qu’il doit s’en aller à Jérusalem
et beaucoup souffrir des anciens,
grands prêtres et scribes,
et être tué,
et, le troisième jour, ressusciter
» (Mt 16,21).

«Non, Seigneur cela ne t’arrivera pas…» (cf. Mt 16,22).
Pour Pierre comme pour les autres disciples,
il n’en est pas question !
Et comme on comprend leur refus !
Dieu veut-il cet abaissement ?
Dieu veut-il ce dénuement ?
Le Dieu d’Israël, le Dieu des promesses,
le Dieu qui a révélé que viendra le Messie,
peut-il vouloir, aimer, apprécier ce chemin d’abaissement ?

Dieu veut-il cette croix
que Jésus a déjà commencé à embrasser ?

La réponse vient sur la Montagne aujourd’hui,
et la réponse est : oui !
«Oui, écoutez-le !»
«Oui, Celui-ci est mon Fils, l’Aimé.»

Cela, trois apôtres l’ont entendu.
Ils ne l’ont pas compris, mais ils l’ont entendu
et leur esprit a été pour toujours marqué
par ce visage de lumière, la nuée, par la voix du Père.

Et, de fait, les apôtres n’ont pas déserté avant la Passion,
et ont pu être témoins de la mort,
puis de la résurrection, de Jésus.


Frères et sœurs, notre cœur
est bien semblable à celui des apôtres.
Si nous avons pris au sérieux la vie chrétienne,
et notamment ce Carême,
nous avons choisi le dépouillement, nous aussi.
L’un de nous aura choisi de pardonner
avec le sentiment de faiblesse qui l’accompagne
avec le renoncement à faire valoir ses droits.
Une autre parmi nous aura choisi
de faire un don conséquent aux plus pauvres ;
un autre aura commencé à exercer la correction fraternelle
prenant le risque d’être rejeté.

Vient un moment où nous hésitions,
où nous sommes inquiets, troublés,
peut-être même anxieux :
est-ce vraiment cela que Dieu me demande ?
Dieu veut-il ce dépouillement ?
La réponse vient clairement aujourd’hui :
oui !
Oui, écoutez mon Fils, suivez-le,
avec lui prenez le chemin de la pauvreté évangélique.


En ce dimanche, il faudrait
que tous nous laissions Dieu
marquer nos cœurs en profondeur
par la Transfiguration de Jésus.

Laissons s’imprimer en nous
le visage resplendissant de lumière de Jésus transfiguré.
C’est un visage humain, très humain,
familier de la vie, de la souffrance,
et en même temps irradié de lumière,
d’une beauté sublime.
Un visage beau, beau, beau, qui brille en pleine nuit…
et dont Moïse et Élie
sont les garants qui nous mettent en confiance.

Laissons venir en nous la nuée lumineuse,
avec son goût paradoxal
d’une réalité incompréhensible
comme un brouillard où l’on se perd,
et d’une réalité qui nous guide très sûrement en pleine nuit.
Un brouillard lumineux
où nous perdons nos repères à nous,
pour nous repérer en Dieu
et y trouver une puissante sécurité intérieure.

Et laissons résonner jusqu’au profond de nous
la voix du Père avec une autorité
infiniment forte et infiniment humble :
«Celui-ci est mon Fils, l’Aimé, écoutez-le.»
La voix qui doit ultimement nous guider
ce n’est pas celle du monde, c’est celle de Jésus.

Laissons entrer en nous ce matin,
le goût du ciel, le souffle de Dieu,
la promesse de l’éternité.

Le monde, la vie sont pleins de sensations de toutes sortes :
il s’agit ce matin de laisser entrer en nous,
une autre sensation qui imprègne cet au-delà de l’âme
qu’est notre esprit;
Une certitude du cœur qui est la certitude du Ciel,
de ce Ciel où nous mène tout droit
le dénuement vécu avec Jésus.
Le Ciel, très beau, très sûr,
qui goûte une joie qui n’a pas de limite
une joie qui recueille éternellement
tous les cœurs pauvres,
tous les crucifiés de cette vie,
les pardonnés, les tendressés, les abandonnés.

Voilà ce que nous goûtons en cette Eucharistie
pour reprendre d’un pas plus confiant
le chemin du dépouillement,
le chemin de Jésus.
 

Méditer la Parole

4 mars 2012

Saint-Sacrement, Montréal

Frère Antoine-Emmanuel

 

Frère Antoine-Emmanuel

Lectures bibliques

Genèse 22,1-18

Psaume 115

Romains 8,31-34

Marc 9,2-10