23e semaine du Temps Ordinaire - C

Mourir pour vivre

Frères et sœurs, ces «grandes foules», dont parle saint Luc,
qui «font route avec Jésus»,
ce ne sont pas seulement
les quelques centaines de personnes de ce temps-là
qui montent avec lui vers Jérusalem.
Ce sont ces innombrables hommes et femmes
qui se sont mis à marcher
à  la suite du Christ au cours des siècles.
C’est donc vers nous aujourd’hui
que Jésus se retourne pour nous interroger :
«Vous dites que vous êtes mes disciples …
mais savez-vous bien ce que cela signifie ?
Savez-vous jusqu’où cela mène de marcher derrière moi ?»
Jésus nous prend au dépourvu,
nous dérange dans l’ordre bien établi de notre vie spirituelle.
Les deux paraboles qu’il utilise
vont nous aider à comprendre son intention.

Pour bâtir une tour, nous dit-il,
il faut d’abord «s’asseoir pour calculer la dépense
et voir  si on a de quoi aller jusqu’au bout».
Pour vaincre les troupes ennemies, continue-t-il,
il faut d’abord «s’asseoir» pour voir
si on dispose d’une armée suffisante afin de l’emporter.
En chemin à la suite du Christ,
nous comprenons que le Seigneur nous invite nous aussi
à nous asseoir un moment.
Marcher ne suffit pas,
bâtir notre vie avec générosité n’est pas suffisant,
ni s’armer pour mener le bon combat de la foi.
Avant d’entreprendre, il nous faut d’abord
regarder le terme, bien identifier le but poursuivi.
«Faute de vision, mon peuple dépérit»,
dit le livre des Proverbes (Pr 29,18).
Vers où allons-nous en suivant le Christ ?

Celui qui veut bâtir une tour
la possède déjà en vision dans son esprit.
Il la contemple, il la désire, il est habité par elle.
Celui qui part au combat
regarde déjà en vision le bienfait de la victoire.
Il y aspire, il le désire.
De même, le disciple du Christ doit s’asseoir, méditer, prier
pour contempler en vision dans le fond de son âme
le terme de sa route à la suite du Christ.
Nous marchons vers «une patrie meilleure,
c’est-à-dire céleste» (He 11,16), et saint Paul précise
que «pour nous, notre cité se trouve
dans les cieux, d’où nous attendons ardemment
comme sauveur le seigneur Jésus Christ» (Ph 3,20).

Avant de nous mettre en route,
il faut donc remplir notre esprit
du désir de cette patrie céleste.
Il faut tapisser notre âme de ce ciel d’espérance
où Jésus « transfigurera notre corps de misère
pour le conformer à son corps de gloire» (Ph 3,20).
C’est avec un cœur bien orienté vers ce terme de lumière
que le disciple du Christ trouve la constance
et la fidélité de chaque jour.
Pourquoi tant de désaffections de chrétiens
ces cinquante dernières années ?
Une des raisons est sûrement dans le fait
que beaucoup de disciples du Christ
ont perdu le goût du ciel.
Que devient notre foi si on n’aspire plus
à cette béatitude éternelle qui transfigurera notre visage
quand nous arriverons à Sion hurlant de joie (cf Is 35,10) ?


Savoir où nous allons est donc essentiel
pour durer dans la foi,
mais les deux paraboles citées par Jésus
nous enseignent qu’il faut aussi
nous donner les moyens pour arriver jusqu’au bout.
Sans l’argent nécessaire pour la dépense,
la tour ne pourra être achevée.
Sans les troupes en nombre suffisant,
la victoire ne pourra être assurée.
Or le moyen que nous propose Jésus
n’est justement pas d’accumuler, de thésauriser
mais au contraire de se vider, de se délester.
Jésus prend le contre-pied de la sagesse humaine.
La construction du Royaume obéit à des lois
et à des impératifs qui sont à l’opposé
de ceux qui régissent nos entreprises humaines.
Pour nos projets humains,
plus on est fort et courageux,
plus les moyens dont on dispose sont importants
et plus grandes sont nos chances de réussir.
Pour Jésus, c’est l’inverse !
Moins on possède, plus on donne,
plus on est désarmé,
et plus grande aussi est la chance
offerte à Dieu et à sa grâce
de pouvoir agir à travers ce dépouillement.
Pour bâtir le royaume
– car nous avons tous à prendre part à cette construction –,
il nous faut laisser de côté
nos compétences, notre savoir ou notre puissance,
sinon l’édifice ne sera qu’un royaume humain.
Or Dieu attend de nous
un Royaume divin, une œuvre éternelle.

Ce que le disciple doit apporter
en vue du Royaume de Dieu,
c’est sa vie.
Il doit la donner, s’en déposséder
avec un détachement tel
qu’elle puisse servir librement au Père du ciel.
Notre œuvre à nous, c’est d’être dépossédés.
De tout,
y compris de ce que nous possédons de plus légitime :
«son père, sa mère, sa femme,
ses enfants, ses frères et sœurs,
et même sa propre vie», dit Jésus.
C’est dans ce dépouillement-là que consiste,
sans aucun doute, la plus lourde croix
que le disciple de Jésus est invité à prendre sur ses épaules.
D’autant que ces dépouillements, pour partie,
nous ne les maîtrisons pas :
un enfant qui s’éloigne,
un proche dont la vie nous est enlevée,
une responsabilité qui nous est retirée,
nos forces qui déclinent.
Le disciple est invité à les offrir,
prenant librement la croix du dénuement
et de la pauvreté radicale,
sachant qu’en cette offrande,
il ouvre mystérieusement à Dieu
les portes du salut et de la grâce pour le monde.

Parce qu’il sait où il va,
parce qu’il aspire à un bonheur d’éternité,
le disciple peut consentir à la croix de toute vie.
Il n’a pas à la choisir
mais à l’accueillir dans la paix et la confiance.
Mystérieusement, Dieu fera de cette croix
un chemin de vie.
Il n’y a pas de vie sans croix.
Mais il n’y a pas de croix sans résurrection.

Le véritable renoncement,
nous le vivrons le jour de notre mort.
Ce jour-là, tous les liens tissés sur la terre
seront «coupés net» – c’est le sens de la forme sémitique
que nos bibles traduisent improprement par le verbe «haïr» –,
mais une main nous saisira,
celle du Christ, et nous conduira
vers ce qui était jusqu’alors voilé, sujet de notre foi,
et qui apparaîtra en pleine lumière.
Les douleurs de l’enfantement – qui est toujours
une séparation – seront aussitôt oubliées
pour laisser place à une communion d’amour
où tout sera réconcilié, où tous les liens brisés
seront renoués dans l’amour absolu de Dieu.
Tout renoncement est toujours pour un  plus grand «oui».
Le disciple est un être pascal
qui meurt pour vivre plus intensément.

Seigneur Jésus, c’est vers toi que nous allons,
tu es la Lumière vers laquelle nos pas convergent.
Tu es aussi celui qui est là, tout près de nous,
marchant devant, titubant toi-même
sur ce chemin de croix
qui te mène à la joie exultante de la Résurrection.
Sois le roc sur lequel nous voulons bâtir notre vie.
Sois notre force dans le combat de l’amour.
Sois le tout de notre vie
et nous, le rien du … TOUT (Bse Mariam de Galilée).

(en partie inspirée d’une homélie de fr. Grégoire,
Vézelay, 5 septembre 2010)
 

Méditer la Parole

8 septembre 2013

Saint-Gervais, Paris

Frère Jean-Christophe

 

Frère Jean-Christophe

Lectures bibliques

Sagesse 9,13-18

Psaume 89

Philmon 9-17

Luc 14,25-33