24e semaine du Temps Ordinaire - C

Les paraboles de la miséricorde

Il y a quelques années, un jeune est parti de Saint-Gervais,
en pèlerinage en Terre Sainte.
Il a passé quelques jours en côtoyant les Bédouins
de la Terre Sainte.
Il a pu voir là-bas comment travaillaient les bergers
et voilà ce qu’il nous a raconté à son retour.

Il paraît que le berger pousse régulièrement un cri,
il parle même aux brebis,
et c’est cela qui permet de souder le troupeau.
Si une brebis vient à s’égarer,
c’est parce qu’elle n’a pas encore bien appris à reconnaître
cette voix du berger.
Elle n’écoute pas et elle se perd.
Alors le berger part à sa recherche.
Il l’appelle mais la quête est longue,
parce que la brebis ne répond pas.
Elle ne sait pas reconnaître la voix de son berger.
Enfin le berger trouve la brebis.
Il la regarde, il s’approche, il la rassure,
il la caresse et tout à coup il la blesse !
Il lui foule la patte.
Et c’est pour cette raison qu’il est obligé ensuite,
de prendre sur ses épaules
la brebis qui ne peut plus marcher.

Pourquoi a-t-il fait cela ?
Parce que désormais, pendant une bonne semaine,
la brebis ne pourra plus marcher par elle-même.
Elle sera constamment sur les épaules de son berger.
Elle sera tout près de sa bouche,
et là, elle va enfin apprendre le son de sa voix.
Sa blessure va la forcer à apprendre l’intimité avec son berger.

Au début bien sûr la brebis a mal,
elle ne comprend pas pourquoi le berger agit comme ça
vis-à-vis d’elle, elle s’impatiente.
Elle voudrait marcher par elle-même comme avant,
mais si elle saute des épaules de son berger,
elle s’effondre immédiatement.
Peu à peu, elle apprend à rester là sur les épaules,
elle consent à se laisser porter.
Elle pose la tête sur la poitrine du berger.
Elle attend, elle se laisse conduire,
elle s’habitue à la voix du berger,
et peut-être, elle perçoit même le battement de son cœur.
Désormais, entre mille, la brebis saura reconnaître la voix
et la présence de son berger et elle ne s’éloignera plus de lui.

Frères et sœurs, quelle brebis sommes-nous ?

Parfois nous sommes la brebis
qui ne s’est encore jamais perdue !
La brebis d’avant la rencontre.
Oui, avant la rencontre,
car on peut faire partie du troupeau,
on peut être discipliné dans le troupeau
mais sans avoir vraiment rencontré le berger.
On peut obéir globalement,
aux commandements de l’Église, à la morale,
mais le berger, le Christ, est encore un peu abstrait,
lointain malgré tout pour nous.
Sa voix n’est pas encore vitale pour nous.

Il y a même parfois et c’est plus subtil,
une façon de rester en règle
pour ne pas trop s’approcher du berger.
C’est le grand problème des pharisiens.
Une façon de ne pas se perdre pour ne pas être trouvé :
Je fais ce qu’il faut, exactement, 
je respecte Dieu, que Dieu donc me respecte,
qu’il reste à sa place,
la belle place bien sûr, peut-être même centrale
que je lui fais dans ma vie,
mais qu’il ne vienne pas prendre toute la place,
qu’il reste bien dans son domaine,
dans la messe du dimanche,
dans les quelques prières que je lui fais.

Parfois nous sommes la brebis qui est au fond du trou.
On a dévalé la pente sans s’en rendre compte, insensiblement, tout simplement parce qu’en fait
on n’était pas vraiment attaché au berger.
On n’écoutait plus depuis longtemps sa voix,
même sans s’en rendre compte
Un jour on comprend qu’on est dans l’impasse.
La vie n’a plus de sens.
C’est là souvent, qu’on rencontre,
peut-être pour la première fois le berger.
On le rencontre vraiment,
car il est descendu avec nous dans notre  ravin.
Il est descendu avant nous dans tous les ravins de l’humanité.
C’est le mystère de sa croix.
Nous ne pouvons pas rencontrer le vrai Dieu,
sans le rencontrer comme sauveur, notre Sauveur.

L’expérience de la miséricorde,
se découvrir cherché, cherché gratuitement par Dieu,
jusque dans notre misère,
c’est l’expérience fondatrice de la foi chrétienne,
d’une foi vive.
Tôt ou tard le Seigneur nous rencontre
sur le terrain de notre faiblesse,
serait-ce au dernier jour
quand il descendra nous appeler,
nous chercher dans l’abîme de notre néant.

Enfin le Seigneur fait de nous aussi
la brebis qu’il porte sur ses épaules.
Nous gardons la blessure de la rencontre,
nous gardons en quelque sorte une patte foulée.
Chacun peut voir de quoi il s’agit, dans sa vie.
Nous ne pouvons plus diriger notre vie sans Dieu.
Nous ne pouvons plus marcher sans le Christ.
Tout n’est pas facile pour autant.
Nous essayons parfois de nous évader
et nous tombons tout de suite.
L’intimité avec Dieu n’est pas forcément facile à apprendre,
mais nous faisons l’expérience
que nous ne pouvons plus vivre sans lui.
Rien n’est solide en dehors de lui,
en dehors de ses épaules qui nous portent.
Alors peu à peu nous apprenons à écouter sa voix,
dans la prière silencieuse,
dans la fréquentation de l’Évangile.

Et quand nous revenons dans le troupeau,
nous ne sommes plus tout à fait comme avant.
Bien sûr nous essayons d’obéir aux commandements,
mais désormais c’est par amour,
c’est à cause de cette rencontre avec le berger,
cette rencontre qui nous a marqués
qui nous a blessés pour toujours.
Nous vivons avec cette présence du Christ,
mystérieusement sentie au fond du cœur,
cette présence qui sans cesse nous appelle
et nous trouve à chaque instant.

Frères et sœurs, quelle brebis allons-nous être,
en cette eucharistie,
en nous approchant du Corps et du Sang de notre Sauveur ?
Oui, il est descendu,
il est descendu au plus profond de nos abîmes.
Contemplons cette étonnante tendresse de notre Dieu,
qui vient non seulement nous faire écouter,
en cette eucharistie, le son de sa voix,
mais qui nous donne d’entendre son cœur transpercé,
d’où jaillit le Sang qu’il nous donne à boire
pour irriguer notre vie de sa vie éternelle.

Frères et sœurs, laissons-nous blesser,
blesser d’amour par la rencontre avec le Christ.
Ses épaules nous ont portés sur la croix,
qu’il soit le tout de notre vie.
Amen.
 

Méditer la Parole

15 septembre 2013

Saint-Gervais, Paris

Frère Charles-Marie

 

Frère Charles-Marie

Lectures bibliques

Exode 32,7-11.13-14

Psaume 50

1 Timothe 1,12-17

Luc 15,1-32