1e semaine de l'Avent - A

«À cette époque, avant le déluge,

on mangeait, on buvait, on se mariait

jusqu’au jour où Noé entra dans l’arche» (Mt 24,38).

 

À cette époque, avant le déluge,

Noé était un homme comme tout le monde,

il mangeait lui aussi, il buvait,

il s’occupait de sa famille, de ses affaires.

Pour lui, à ce moment-là, c’était bien cela la réalité,

cette vie-là, ordinaire…

 

Mais un jour, Dieu l’a appelé (Gn 6).

En l’appelant, Dieu l’a tourné vers une réalité

que Noé ne soupçonnait pas,

vers cet avenir pourtant si proche,

où le monde ancien allait disparaître

où le monde nouveau allait émerger des eaux de la mort.

La vie de Noé en est transformée, bouleversée.

Désormais, il lui est devenu impossible

de vivre comme les autres.

Il ne peut plus exister pour le monde visible qui passe.

Sa vie présente, il la vit encore dans le monde ancien,

mais au fond de son cœur

il existe, désormais, pour une autre réalité.

Il n’attend pas passivement

le monde nouveau que Dieu va créer,

mais il s’y prépare de toutes ses forces ;

il se prépare à traverser le déluge, la mort,

qui engloutira bientôt tout ce monde visible.

 

Alors Noé devient un signe étrange pour ses frères.

Au milieu du monde

il ne peut plus vivre selon l’esprit du monde.

Il bâtit une arche (Gn 6,14-22).

Entreprise folle pour ses contemporains,

dénuée de sens, efforts inutiles, temps perdu !

On lui reproche, certainement, d’avoir tellement changé,

d’être devenu comme un étranger dans le monde présent.

On lui reproche sans doute, de croire à autre chose,

de ne pas vivre comme tout le monde,

de croire à de l’invisible, de l’invérifiable.

 

Mais ce que les autres prennent pour un rêve,

pour Noé, c’est devenu la réalité essentielle.

Et ce que les autres appellent encore «réalité», 

pour Noé, c’est devenu comme un rêve.

Tous ces gens qui s’affairent,

qui s’occupent continuellement, de profits,

de conflits, de soucis,

pour Noé, ce sont comme les personnages d’un rêve.

 

Ce monde dort, oui, mais d’un sommeil agité.

Ce monde dort, d’un sommeil saturé de rêves,

d’un sommeil qui donne l’illusion de la réalité

parce que tout y est accéléré,

et pourtant ce monde dort vraiment.

Dans ce monde qui dort

à cause de son inconscience

Noé, lui, est en train de veiller.

 

«Veillez-donc !» nous dit Jésus, aujourd’hui,

en ce premier dimanche de l’Avent (Mt 24,42).

Veillez, comme Noé,

car je vous ai appelé vous aussi

et mon appel vous a retiré du monde (Jn 15,19),

de l’esprit du monde,

du sommeil du monde, ce monde clos sur lui-même.

 

En venant une première fois dans le monde,

le Christ a déjà bouleversé notre rapport à la réalité.

Notre découverte de la foi, notre conversion,

a tout transformé en nous,

tout notre rapport à la réalité, au monde.

L’appel du Christ nous a tournés

vers l’espérance d’un monde nouveau,

espérance aussi invisible pour nous que pour Noé,

mais espérance aussi réelle, aussi certaine,

bien qu’inimaginable.

Comme Noé, nous savons désormais que ce monde passe.

La foi chrétienne nous permet justement

de regarder avec franchise la caducité de notre vie présente.

Mais la foi nous donne surtout

de ne plus avoir peur du déluge, de regarder même au-delà.

 

Le Christ nous a ouvert l’espérance absolue,

l’espérance divine,

l’espérance de traverser les eaux de la mort

qui doivent engloutir le monde  présent.

 

Frères et sœurs, pouvons-nous encore dormir

quand nous portons au fond de nos cœurs

une telle espérance ?

Si cette espérance est vraiment «réalité» pour nous,

est-ce qu’elle ne va pas orienter toute notre vie ?

Comme Noé, nous allons perdre du temps et des efforts

pour des choses qui paraissent inutiles

au regard du monde présent.

Dieu, frères et sœurs, nous a laissé une «arche» à bâtir,

une arche à construire avec lui.

 

Et quelle est cette arche

qui est devenue pour nous l’entreprise la plus urgente,

même si elle paraît folle parfois ?

Cette arche à bâtir, c’est la vie avec le Christ !

L’union au Christ est l’unique arche du salut !

Cette arche, qui seule peut franchir les eaux du néant,

c’est la Résurrection déjà présente parmi nous,

c’est la victoire déjà remportée sur le déluge de la mort,

c’est le commencement en espérance du monde nouveau,

la réalité encore invisible mais qui se prépare déjà,

la réalité définitive.

 

Si vraiment, frères et sœurs,

nous attendons la promesse du monde nouveau,

alors la conséquence, c’est que nous bâtissons «l’arche».

On ne peut pas espérer passivement.

Veiller est actif.

Espérer passivement ce serait une illusion !

Ce serait ne pas espérer du tout.

L’espérance de  Noé s’est vérifiée et s’est affermie

dans ses efforts pour construire l’arche du salut.

Construisons-nous «l’arche» avec le Seigneur ?

 

L’espérance ne peut pas grandir en nous

si le Christ n’est pas au centre de notre vie.

Si nous ne construisons pas avec lui

cette arche d’une relation vivante.

Sans relation vivante au Christ,

le dogme de la résurrection des morts,

l’espérance du Royaume, restent une abstraction,

sans incidence réelle sur nos vies actuelles

et l’espérance ne nous réveille pas du sommeil du monde.

 

Demandons-donc frères et sœurs,

cette espérance qui est un don de Dieu.

Veillons et prions !

Vivons dans la présence du Christ !

Mettons notre effort à désirer,

à construire cette relation quotidienne,

familière avec le Christ qui nous est déjà donné.

Justement le Christ est déjà venu dans l’Histoire !

Il est déjà venu dans nos vies, par le baptême !

Il vient, chaque jour, et notamment dans l’Eucharistie.

Il vient aussi à travers les rencontres,

avec nos frères les plus pauvres,

Le Christ vient sans cesse,

mais pour que nous construisions avec lui

cette arche d’une relation vivante, familière,

cette arche de la vie en sa Présence,

cette arche qui seule pourra nous faire traverser

l’eau du néant.

Il est déjà là, avec nous, pour que, ensemble,

nous préparions sa venue définitive,

son Avènement, son Avent,

quand le monde aura été purifié

par des déluges de miséricorde

et entrera dans la Résurrection. Amen.

Méditer la Parole

1er décembre 2013

Saint-Gervais, Paris

Frère Charles-Marie

 

Frère Charles-Marie

Lectures bibliques

Isae 2,1-5

Psaume 121

Romains 13,11-14

Matthieu 24, 37-44