33e semaine du Temps Ordinaire - C

Vivre un présent transfiguré

En cette année liturgique qui s’achève,
la Parole de Dieu entendue en ce jour
tourne nos regards vers les fins dernières.
Qu’adviendra-t-il à la fin des temps ?
Le prophète Malachie parle de ce jour ultime
en le nommant «le jour du Seigneur»,
jour où la lumière du Seigneur dissipera à jamais
les ténèbres du mal.
Jésus, lui, utilise le genre littéraire apocalyptique
que l’on retrouve par exemple chez le prophète Daniel.
Ce procédé littéraire déploie une série d’images
au premier abord plutôt énigmatiques
non pour décrire un monde à venir
mais pour donner des clés de lecture sur la réalité présente.
Pour comprendre ce que sera demain,
il faut savoir lire ce que disent les signes des temps
donnés dans l’aujourd’hui des croyants.
Derrière la réalité visible de l’instant présent
se cachent des réalités invisibles
que seule la foi peut déceler.

Chers frères et sœurs, ouvrons donc nos yeux
et regardons ce qui se révèle maintenant.
Il y a au moins trois manières de regarder le présent.

La première consiste à voir tout ce qui est actuel
en le comparant à un passé révolu.
Que de complaintes ou de gémissements
pouvons-nous parfois entendre sur la réalité présente
en opposition à un passé qui ressemble à un paradis perdu !
Mais sommes-nous sûrs que ce paradis
ait vraiment existé ?
Il est facile d’idéaliser le passé
pour éviter de s’engager dans le présent.

Une deuxième manière de regarder notre aujourd’hui
est de rester les yeux fixés sur l’avenir.
On vit alors dans une continuelle attente
de ce qui n’en finit pas d’advenir au point
soit de désespérer,
soit de fuir les exigences du présent.
«Je suis un signe eschatologique
attendant la venue du Règne de Dieu»
répondit un jour un religieux
particulièrement paresseux à son supérieur
qui lui demandait ce qu’il faisait !
(cf. Timothy Radcliffe o.p., L’ours et la moniale)
L’oisiveté, que dénonce l’apôtre Paul
dans sa seconde lettre aux Thessaloniciens,
n’est pas la bonne réponse
pour vivre dans le présent.

La troisième manière de regarder le présent
consiste à ne regarder ni derrière ni devant
mais à profiter de ce qui vient.
Cette attitude est celle de l’insouciant.
«Carpe diem» est sa devise.
Profiter, jouir de la vie tant qu’elle nous sourit
et si, par malheur, la souffrance nous atteint,
pourquoi ne pas hâter la venue de la mort
puisque rien n’est espéré après cette vie-là ?
La sélection des embryons ou l’euthanasie
ont leur logique implacable dans un tel univers
de pensée consumériste et matérialiste
où toute faille ou fragilité doit-être bannie.

Alors, finalement, comment regarder le présent
si aucune de ces trois manières n’est satisfaisante ?
Jésus nous donne une réponse nouvelle
dans l’Évangile de ce jour.
Le présent se lit et se dévoile
en étant relié à une histoire
et tourné vers un devenir.

Alors que certains disciples de Jésus
parlaient du Temple de Jérusalem
en admirant la beauté des pierres,
Jésus leur dit : «Ce que vous admirez,
des jours viendront où il n’en restera pas
pierre sur pierre : tout sera détruit.»
Jésus surprend son auditoire par cette affirmation.
Ce temple voulu par le roi David,
bâti par son fils Salomon, détruit et reconstruit,
est la gloire d’Israël.
Il est le symbole de la foi de tout le peuple hébreu.
Il est dans l’aujourd’hui témoin d’une histoire sainte.
En prophétisant sa destruction,
ce qui sera effectivement le cas en l’an 70
sous l’empereur Titus,
Jésus invite ses disciples à voir le Temple
avec un regard neuf.
Le Temple n’est pas une fin en soi,
même le Temple passera
car «elle passe la figure de ce monde.»
Mais ce qui advient déjà,
c’est la construction du Temple nouveau.
Ce Temple nouveau, c’est l’édifice spirituel
que forment tous les disciples du Christ.
Les belles pierres du Temple de Jérusalem
sont éphémères alors que les pierres vivantes
du Temple nouveau sont éternelles.

Ce regard de foi inscrit le présent
dans une dynamique eschatologique
qui change totalement sa valeur.
Le présent se saisit en référence à une histoire
et s’accomplit dans la foi en un «pas encore»
qui est pourtant «déjà là».
Le présent se mesure donc
non pas à l’aune des choses qui passent
mais au regard de ce qui germe déjà :
«Un ciel nouveau et une terre nouvelle
où la justice habitera» nous sont promis (2 P 3,13).
Le Saint-Esprit nous apporte ce regard neuf 
avec lequel les choses invisibles deviennent visibles.
Oui, le Royaume de Dieu vient
et la vie dans l’Esprit nous aide à cultiver
tous ces germes d’éternité dans nos existences.
Réjouissons-nous d’être présents à la nouveauté de Dieu !

Notre vie ne consiste pas à faire du sur-place.
Elle est un pèlerinage vers un monde transfiguré.
Mais cette marche ne se fait pas sans souffrance.
À travers les cataclysmes et les persécutions
que Jésus annonce, il nous faut comprendre
qu’un combat est en cours.
Notre vie plongée sacramentellement
dans la mort et la Résurrection du Christ
est saisie dans une lutte cosmique
entre le bien et le mal,
entre la vie et la mort,
entre la grâce et le péché.
Baptisés dans le Christ-Jésus, nous sommes
participants de ce combat contre les ténèbres.

Nous avons un choix à poser à chaque instant :
appartenir au monde qui passe
ou appartenir au monde qui vient.
Jésus ne nous dit rien d’autre aujourd’hui
que ce qu’il voulait dire hier
de façon imagée à ses disciples :
Engagez des pas décisifs de conversion,
bâtissez votre vie avec des matériaux d’éternité,
c’est-à-dire sur le Christ, le roc de fondation.
Pour cela, comme le dit Paul,
il nous faut travailler dans le monde d’aujourd’hui,
prendre notre part pour n’être à la charge
de personne si ce n’est du Christ
qui sauve ce monde par sa croix.
Ce qui demeurera de notre labeur quotidien,
c’est tout ce qui aura été fondé sur l’amour
car «l’amour ne passera jamais».
Un acte d’amour réalisé,
un pardon accordé,
un renoncement à soi-même consenti,
un service rendu,
et c’est Dieu qui advient dans notre vie.

Seigneur, aide-nous dans cette eucharistie
à laisser de côté ce qui est ancien
afin que grandisse en nous
le Temple nouveau de ton Esprit.
Que soit détruite la pierre
qui empêche notre cœur d’aimer.
Et donne-nous d’être dès aujourd’hui
des signes pour nos frères
de ce monde nouveau qui est déjà là.
Que nous puissions vivre un présent transfiguré.
 

Méditer la Parole

17 novembre 2013

Saint-Gervais, Paris

Frère Jean-Christophe

 

Frère Jean-Christophe

Lectures bibliques

Ml 3,19-20

Psaume 97

2 Th 3,7-12

Luc 21,5-19