3e semaine de l'Avent - A

L’espérance est un doute surmonté

Jean-Baptiste est en prison.
Il n’a pas commis d’erreur,
il ne paie pas pour une faute de parcours.
Il vit sa vocation.
Au cœur même de son cachot,
il prépare toujours le chemin.
Le chemin le plus étroit, le chemin sans issue,
celui qui mène au tombeau.
Jean ne demande pas à être délivré.
Il ne pense pas d’abord à lui-même.
Jusqu’au bout, il est fidèle à son appel :
faire advenir l’autre, celui que le monde attend.
Dans son isolement, aucun reproche ne surgit,
seulement une simple question à l’adresse de Jésus :
«Es-tu celui qui doit venir
ou devons-nous en attendre un autre ?»
Son doute n’est pas un manque d’espérance,
il porte sur ce qu’il faut espérer :
faut-il espérer en toi ou au-delà de toi ?
Son doute porte sur l’écart
entre ce qu’il voit et ce qu’il attend.
Jean-Baptiste ne manifeste aucune amertume.
Quelqu’un va venir.
Il n’en doute pas.
La question est de savoir si Jésus est celui-là.
Ce qui fait problème, c’est la réalisation.
Jean a vu se manifester la transcendance de Dieu
au moment du baptême de Jésus au Jourdain.
Il a lui-même annoncé que Jésus serait un sauveur puissant
«baptisant dans l’Esprit et le feu» (Mt 3,11-17).
Or voici que ce Messie tant attendu se révèle
comme un «doux et humble cœur»,
qui «n’élève pas la voix dans les rues»
et «n’éteint pas la flamme vacillante» (Mt 11,29 ; 12,19-20).
Jean est dérouté ; déçu peut-être ; impatient sûrement.
Apparemment, en tout cas, il ne comprend plus.

En prenant à la lettre les prophéties,
Jean avait annoncé l’imminence
de la grande colère de Dieu,
le bouleversement de l’ordre établi
dans un grand fracas de feu et de tempête.
Or Jésus n’a fait violence à personne.
Il s’adressait à chacun selon sa conscience
et dans la liberté de sa vocation.
Jean avait annoncé aux foules que viendrait l’Envoyé
qui purifierait le peuple comme un feu.
Et aujourd’hui il s’interroge légitimement :
«Cet homme Jésus, sans pouvoir ni moyen,
accomplit-il la prophétie qui dit :
‘Voici votre Dieu, c’est la vengeance qui vient,
la revanche de Dieu’ (Is 35,5) ?»

La réponse de Jésus ne se place pas sur le plan théorique.
Il ne répond pas : «Oui, c’est moi,
je suis le Messie, je suis le Fils unique de Dieu,
je suis le Verbe incarné,
je suis le Sauveur du monde, je suis …»
Non ! Pas de grands mots.
Il invite à ouvrir l’œil et à interpréter.
Il invite à vérifier soi-même,
à faire l’expérience précise
de ce qu’ensuite ses disciples auront à annoncer.
Il s’agit de réalités très humaines, très concrètes :
«les aveugles voient, les boiteux marchent,
les sourds entendent, les lépreux sont purifiés».
Le spirituel se vit dans le temporel !
L’âme est touchée dans les corps.
L’humain, c’est tout un
et Dieu s’intéresse à l’homme tout entier.
Le règne de Dieu est bien en train d’advenir.

Mais on ne peut dire cela
sans revenir vers Jean qui demeure en prison.
Jésus sait que l’emprisonnement de Jean
ouvre une nouvelle perspective pour sa mission.
Il sait que dans un monde dominé par le mensonge,
on ne peut dire vrai sans risquer sa vie.
Il sait que dans un monde violent,
on ne parle pas de paix et de justice
sans risquer d’être réduit au silence.
Il sait que, s’il poursuit sa mission,
les pouvoirs lui en voudront à mort.

Aussi Jésus ajoute-t-il à la description
de ses activités une parole absente
du texte d’Isaïe qui sert de critère
pour reconnaître le Messie.
Jésus ajoute : «Heureux celui pour qui
je ne serai pas une occasion de trébucher».
En sachant Jean en prison, Jésus sait
que ceux qui imaginent la venue du Règne de Dieu
comme une lumière sereine ou comme un chemin aisé
sont dans l’illusion.
La venue du Règne passe
par la prison, la torture et la mort.
Jean le vit et en l’apprenant,
Jésus sait qu’il devra le vivre.
Ainsi la passion de Jean et sa mort
prophétisent la passion et la mort de Jésus.

Par sa vie, Jean est signe de contradiction.
Jésus le souligne par les questions
qu’il pose à ses disciples :
«Qu’êtes-vous allés voir au désert ?»
Ce n’était pas un poète agréable
à entendre chanter comme le roseau dans le vent.
Ce n’était pas un esthète raffiné
portant robe doctrinale et tenue pontificale.
Ce n’était pas un roi dans son palais luxueux.
Si tel avait été le cas, Jean aurait été
la norme du monde et non plus un signe
de la nouveauté de Dieu.
L’espérance serait trop facile.

L’horizon de Jésus est donc le mystère pascal :
passion et résurrection.
Cet événement divise l’histoire en deux.
Avant et après.
Quand Jésus aura accompli toute justice,
le plus petit dans le Règne de Dieu
sera plus grand que Jean.
Jean se tait.
Ce silence n’est pas seulement la mise à l’écart
d’un prophète à la parole gênante.
Il est l’ouverture à la nouveauté du salut.
Désormais, après la Pâque de Jésus,
le plus petit dans le Royaume de Dieu,
né de l’eau et de l’Esprit,
obtient ce que Jean a désiré et annoncé.

Mais ce qui a commencé n’est toujours pas fini.
L’histoire n’est pas achevée.
Nous sommes dans un temps semblable à celui de Jean.
Il y a le combat de la lumière et des ténèbres,
de la vérité et du mensonge,
du bien et du mal, de nos rêves et de la réalité.
Il y a toujours de quoi douter,
de quoi s’interroger sur le contenu de l’espérance :
elle est un doute surmonté !
Mais à la différence de Jean-Baptiste,
nous savons que Celui qui doit venir est déjà venu.
Il est venu et il reviendra.
Il est venu et il a été jusqu’au bout du chemin,
de ce fameux chemin d’épines,
étroit et apparemment sans issue.
Il a roulé la pierre et troué les ténèbres,
il a ouvert la voie.

Frères et sœurs, nos doutes ne sont-ils pas
à la mesure de notre attente ?
Nos frustrations à la mesure de notre désir ?
Notre sentiment d’échec à la mesure
de notre engagement ?
D’un côté, l’espérance est tout entière
dans la promesse de Dieu et l’ampleur de notre vocation.
D’un autre côté, notre espérance en acte
est un doute surmonté.
Jamais le Baptiste n’a été aussi grand
que lorsqu’il doute dans sa prison.
Jamais, comme dans ce cachot, ne s’est autant
creusée l’attente de l’humanité.
Dieu va pouvoir répondre et se manifester.
Ce que le Baptiste ignorait
mais que le moindre d’entre nous sait bien,
c’est que Dieu va venir lui-même :
il est Celui qui vient !

(d’après des homélies de fr. Michel Van Aerde o.p. – 2003 –
et de Jean-Michel Maldamé o.p. – 1995 et 1998 -)
 

Méditer la Parole

15 décembre 2013

Saint-Gervais, Paris

Frère Jean-Christophe

 

Frère Jean-Christophe

Lectures bibliques

Isae 35,1-6.10

Psaume 145

Jacques 5,7-10

Matthieu 11,2-11