Fête de l’Ascension - A

Les deux regards de l’Ascension

Dans la fameuse fresque de l’École d’Athènes de Raphaël,
les deux plus grands philosophes de l’Antiquité, Platon et Aristote,
sont représentés dans une attitude opposée.
Le bras d’Aristote est tourné vers le bas
et toute son attitude cherche à nous dire
que la première réalité est sur terre et qu’il nous faut toujours
partir des choses qui se touchent et se voient.
Le doigt de Platon, lui, est orienté vers le haut
et tout dans son expression veut nous faire entendre
que le plus réel et le plus important
se trouve au-dessus de nous et est à chercher dans le ciel.
On pourrait se demander : qui faut-il croire ?

Dans la scène de l’Ascension dont nous venons d’entendre le récit,
les apôtres sont là, les yeux fixés au ciel,
pendant que Jésus est emporté hors de leur regard.
Mais voici que deux hommes vêtus de blanc
leur apparaissent et leur disent :
Pourquoi restez-vous là à regarder le ciel ?
Et ils reviennent à Jérusalem en grande joie
pour louer continuellement Dieu dans le Temple (Ac 1,10-11 ; Lc 24,50-52).
On ne peut que se demander : et nous, que devons-nous faire ?

Pour mieux saisir ce que nous devons faire
et vers quoi nous devons tendre,
il nous est bon de prendre d’abord la mesure
de ce que nous devons comprendre à partir des faits rapportés,
et de ce que nous devons croire à partir de ce qu’ils signifient.


Les faits nous sont rapportés
à la fois par saint Matthieu à la fin de son Évangile,
et par saint Luc au début des Actes des Apôtres.
Nous les avons entendus tous les deux.

Matthieu situe la dernière apparition du Christ
sur une haute montagne de Galilée, en précisant seulement :
là où Jésus leur avait ordonné de se rendre.
Mais il ne nous parle pas explicitement d’ascension.
L’important pour lui est de montrer
que cela se situe, comme au début de son Évangile,
dans la Galilée des nations (4,15), pour bien marquer ainsi
l’universalisme du salut apporté à tous les peuples de la terre.
Ce qui importe aussi à ses yeux,
c’est de bien rappeler l’ultime mission donnée par Jésus
qui parle alors en véritable Seigneur.
Un Seigneur à qui tout pouvoir a été donné au ciel et sur la terre (28,18).
Venu dans la faiblesse de la chair,
il est ressuscité dans la gloire.
Sa toute-puissance divine s’exprime à présent
dans son humanité glorifiée (Col 2,9).
Et celle-ci s’étend désormais sans limite d’espace et de temps :
aussi bien sur la terre que dans les cieux (Col 1,20)
et jusqu’à la consommation des siècles (Mt 18,20).

Au nom du Père qui l’a envoyé,
au nom du Saint-Esprit que lui-même a promis
et en son propre nom de Seigneur de la gloire,
les disciples du Christ peuvent à présent entreprendre leur triple mission
d’enseigner, de baptiser et de faire des disciples (28,19).
Ce Jésus de la terre est bien le Dieu du ciel ;
mais il reste avec nous, comme son nom d’Emmanuel l’indique,
dans l’éternel présent de sa demeure en nos cœurs.

De manière plus précise encore, l’évangéliste saint Luc
nous parle de cette ultime apparition du Christ,
située cette fois sur le Mont de Oliviers, en face de Jérusalem,
comme d’une ascension.
Une ascension au cours de laquelle Jésus, enveloppé dans la nuée,
est dérobé à leurs yeux et emporté au ciel (Lc 24,51 ; Ac 1,9).
Mais c’est toujours dans une perspective de mission universelle
et de promesse de l’Esprit Saint :
Vous serez alors mes témoins, à Jérusalem et dans toute la Judée
et la Samarie, et jusqu’aux confins de la terre (Ac 1,8).
Et c’est bien vers la terre, en effet, que les ramène
l’apparition des deux envoyés du ciel (1,10).


La signification des faits ressort clairement de l’événement.
Cette remontée du Christ au ciel révèle sa Majesté divine.
Il est bien le vainqueur de la mort, le Maître de la vie.
Il est, comme nous le rappelle l’apôtre Paul en ce jour :
Celui en qui le Père de la gloire
a déployé la vigueur de sa force en le ressuscitant d’entre les morts
et en le faisant asseoir à sa droite dans les cieux (Ep 1,17-20).
Il règne à présent sur le monde dont il est le créateur.
Sur l’homme puisqu’il est son Rédempteur.
Et sur l’Église dont il est la tête.
l’Apôtre nous le redit encore : Le Père a tout mis sous ses pieds
et l’a constitué au sommet de tout,
Tête pour l’Église, laquelle est son Corps,
l’accomplissement total de celui que Dieu comble de toute plénitude (Ep 1,23).
L’Ascension au ciel de Celui qu’on peut appeler à présent
Notre Seigneur Jésus Christ, inaugure bien en effet le temps de l’Église.
Les apôtres, les disciples, et nous tous après eux,
sommes les continuateurs de son œuvre.
Saint Léon le Grand peut le proclamer au nom de tous les croyants :
«L’Ascension du Christ est notre exaltation.
L’élévation du Chef dans la gloire avive l’espérance du Corps entier.
Aujourd’hui, non seulement nous sommes assurés d’être un jour en paradis,
mais déjà, dans le Christ, nous avons pénétré dans la sublimité du ciel.
»


Que nous reste-t-il dès lors à faire et vers quoi devons-nous tendre ?
L’ascension du Christ nous redit très fort
que notre salut ne peut qu’être dans la verticale.
Déjà la fête de la Résurrection nous a montré
que le passage de Pâques se fait par en haut.
Le peuple monte des basses terres du Nil vers les montagnes de Judée.
Les pèlerins de la pâque s’élèvent vers Jérusalem, en chantant les psaumes des montées.
Jésus célèbre sa pâque dans la chambre haute, sur le Mont Sion.
Il est élevé de terre au Golgotha, pour attirer tous les hommes à lui.
Ainsi sommes-nous invités plus encore par son Ascension glorieuse
à élever nos pensées vers le ciel (où nous allons)
et à orienter notre vie vers les biens éternels (qui nous sont promis).

Notre vie ne saurait donc être une descente désespérée vers la tombe !
Nous vivons ici-bas, mais nous ne sommes pas d’en bas.
Nous voici appelés à renaître d’en haut et de nouveau (Jn 3,3.7).
L’orientation de notre vie vise la Jérusalem céleste.
Car la Jérusalem d’en haut est libre et elle est notre mère (Ga 4,26).
Nous sommes élus en Dieu depuis toujours, pour revenir à lui pour toujours (Jn 14,13).
Pour nous notre cité se trouve dans les cieux
d’où nous attendons ardemment comme sauveur le Seigneur Jésus Christ (Ph 3,20).
Et nous chantons cette foi et cette espérance à chacune de nos eucharisties.
On comprend l’enthousiasme de saint Paul nous disant dès lors :
Du moment que vous êtes ressuscités avec le Christ,
recherchez les choses d’en haut, là où se trouve le Christ
assis à la droite de Dieu (Col 3,1).


Mais peut-on aller jusqu’à dire avec lui que nous devons
songer aux choses d’en haut, non à celles de la terre (3,2) ?
Il faut certes nous souvenir que «tout s’écoule», comme dit Héraclite,
que notre existence est fragile et courte
et que la figure de ce monde passe (1 Co 7,31).
Mais il est non moins vrai que,
si l’homme extérieur en nous tombe en ruines,
l’homme intérieur se renouvelle de jour en jour (2 Co 4,16).
Aussi l’Écriture n’hésite-t-elle pas à rappeler que,
si le monde passe, celui qui fait la volonté de Dieu
demeure éternellement (1 Jn 2,17).
Mieux encore, Jésus proclame à l’adresse de tout un chacun :
Quiconque vit et croit en moi ne mourra jamais ! (Jn 11,26).

Dès lors, il est clair qu’il ne suffit pas
de rêver du ciel pour y entrer un jour.
Les deux hommes vêtus de blanc, apparus aux disciples,
n’ont pas été longs à leur dire, comme on l’a vu :
Hommes de Galilée, pourquoi restez-vous à regarder le ciel ? (Ac 1,11).
Ils les invitent alors à tourner leur regard
vers le Christ intérieur.
Le Christ vivant dans l’invisible, mais toujours présent.
Le Christ remonté au ciel, mais combien encore agissant en nos vies !
Le Christ qui reviendra de la même manière !

Non, les chrétiens ne projettent pas vers le ciel
leurs désirs inassouvis de la terre, comme a pu le dire Marx en son temps,
et ils ne «gaspillent pas au ciel les trésors destinés à la terre»,
comme Hegel a pu l’écrire à son tour.
Oui ! Le ciel de demain se gagne sur terre avec nos bras.
Voilà aussi et d’abord ce que nous enseigne l’Évangile.
C’est à travers des œuvres de justice, de paix, de miséricorde, de charité,
nos engagements professionnels, sociaux, familiaux, politiques, monastiques,
par le bon combat de la foi, de la pureté, de la droiture,
que nous cheminons au mieux vers le Royaume des cieux (Mt 5,1-12).

Le ciel de la foi chrétienne, c’est le Christ ressuscité.
Et ce même Christ vit en son Église
et au cœur du plus petit des hommes qu’il aime (Mt 25,31-46).
En le servant dans l’amour de nos frères et sœurs
nous l’approchons. Car Dieu est Amour (1 Jn 4,8).
En marchant dans la lumière, nous l’abordons. Car Dieu est Lumière (1 Jn 1,5).
En vivant, au jour le jour, dans la vie de l’Esprit
nous l’atteignons. Car Dieu est Esprit (Jn 4,24).


Un chrétien peut donc écouter à la fois Platon et Aristote.
Les vraies réalités sont en haut ;
mais la première réalité à vivre est ici-bas.
Les deux regards sont complémentaires et ne s’opposent pas.

Quelle joie ce peut donc être, pour nous, frères et sœurs, de vivre
en sachant, d’une part que la vie éternelle est déjà commencée ;
et, d’autre part, qu’un bonheur de plénitude nous attend
pour l’Éternité.
On comprend les disciples revenant à Jérusalem en grande joie
pour être continuellement dans le Temple à louer Dieu,
après avoir vu leur Seigneur remonter aux cieux leur préparer une place (Jn 14,3) !

Depuis vingt siècles déjà, comme en ce jour,
cette louange ecclésiale ne s’arrête pas !
 

Méditer la Parole

5 mai 2005

Saint-Gervais, Paris

Frère Pierre-Marie

 

Frère Pierre-Marie

Lectures bibliques

Actes des Apôtres 1, 1-11

Psaume 46

Ephésiens 1, 17-23

Matthieu 28,16-20

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