3e semaine du Temps Ordinaire - A

L’appel de Dieu

Frères et sœurs, l’Évangile de ce jour nous décrit
l’appel des quatre premiers disciples de Jésus :
Pierre et André, Jacques et Jean.
Ils étaient pêcheurs sur le lac de Tibériade.
Et à l’appel de Jésus, l’évangéliste Matthieu
nous dit qu’ils ont tout laissé pour le suivre :
leurs barques, leurs filets, leurs pères, leurs familles.
Matthieu insiste pour affirmer la radicalité
du changement de vie de ces quatre hommes.
«Aussitôt, ils le suivirent», dit-il par deux fois.
Mais nous pouvons nous interroger :
Par cette description abrupte, l’intention de l’évangéliste
n’est-elle pas plutôt de montrer une trajectoire à suivre ?
un but à rechercher ?
Car trois ans plus tard, nous retrouverons toujours
l’apôtre Pierre, les fils de Zébédée
et d’autres disciples en train de pêcher,
cette fois-ci durant toute une nuit
et sans rien prendre.
Auraient-ils renoncé au premier appel de Jésus à tout quitter ?
Mais, au petit matin, Jésus ressuscité sera là sur le rivage.
Il interrogera Pierre par trois fois : «M’aimes-tu ?»
et conclura par un nouvel appel : «Suis-moi» (cf. Jn 21,1-20).
Cet appel-là sera décisif pour Pierre.
Définitivement, il abandonnera
sa barque et ses filets
et partira, en pêcheur d’hommes,
prêcher l’Évangile jusqu’à ce qu’il meure
par le martyre à Rome.
Ces deux récits mis côte à côte
nous permettent de comprendre
la pédagogie divine qui éduque pas à pas l’homme.

Si nous reprenons les étapes de ces récits,
nous voyons qu’il y a d’abord
l’heure du surgissement de l’appel.
L’appel se révèle
grâce à deux regards qui vont se rencontrer
et qui vont ne faire plus qu’un.
Le premier regard est celui du pêcheur,
de l’artisan à son ouvrage,
regard attentif, geste précis et sûr.
Il s’y exprime tout un savoir-faire,
un savoir-vivre transmis et reçu de père en fils,
d’une génération à l’autre
et qui plonge ses racines dans une origine
que la mémoire ne connaît plus.
Ainsi va notre vie dans son labeur d’humanité
quels que soient les liens, paisibles ou conflictuels,
que la mémoire tisse avec notre histoire.
Il n’y a rien qui ne soit reçu
et quelque chose d’étranger façonne à chaque instant
notre espace le plus familier.
L’autre regard, c’est celui de Jésus au bord de la mer,
dans cette Galilée des nations,
ouverte sur des horizons infinis,
des lieux inconnus, des domaines étrangers.
Là-bas, la lumière perce les ténèbres.
Quelque chose de familier semble vouloir
nous entraîner vers ces espaces les plus étrangers
que contemple Jésus, le voyant de l’invisible.
Ces deux regards vont se rencontrer
dans notre Évangile et ne faire plus qu’un.
Jésus s’est arrêté sur le geste du pêcheur.
Il regarde. Arrêtons-nous, nous aussi.
Dans ce visible de nos vies,
trop visible à nos yeux pour y voir quelque chose,
Jésus voit l’invisible et il le rend visible.
Il nous enseigne à voir l’invisible
à même les choses, à même les personnes,
à même cette vie que nous vivons,
pas une autre, quels qu’en soient la réalité,
le cours et les circonstances.
Quand ces deux regards se rencontrent,
quand ils ne font plus qu’un,
alors surgit un appel,
un appel qui nous rappelle notre vocation originelle
et qui nous presse pour un changement,
une metanoia, c’est-à-dire un retournement
au tréfonds de soi qui détourne de moi
et me tourne vers Lui, vers l’autre.
L’appel ouvre les yeux sur le frère.
L’appel met à découvert l’invisible,
un trésor caché, une perle rare,
le Royaume de Dieu.
Un impératif nous met en mouvement :
devenir pêcheur d’hommes.
Il faut partir sans plus tarder en quête de ce Royaume.

Mais si l’appel a surgi dans l’inattendu de la vie,
une autre étape nous attend :
celle du mûrissement de l’appel.
Devenir pêcheur d’hommes,
ce n’est plus un héritage
qui se transmet de père en fils,
c’est une vocation jaillie de l’éternité de Dieu.
Il faut apprendre les choses de Dieu,
se familiariser avec son langage,
se laisser enseigner par Jésus.
Surtout il faut épouser la croix de Jésus.
L’appel mûrit au creuset de la croix
qui purifie l’âme de tous les liens
qui retiennent le disciple à cette terre, à sa volonté propre,
à son travail, à sa famille.
L’appel mûrit quand nous passons par les larmes
devant notre incapacité à suivre Jésus jusqu’à la croix,
tel Pierre reniant par trois fois
celui qui l’avait appelé au bord du lac.
Le regard de Jésus posé sur Pierre à cet instant-là
sera un nouvel appel, mais inaudible, indéchiffrable.
Le visible fera écran à l’invisible.
L’appel devient mûr quand notre être s’en dessaisit
jusqu’à être capable de reprendre barques et filets
pour traverser la nuit du doute,
la nuit de la foi.

Et c’est-là que Jésus ressuscité vient à notre rencontre.
L’étape de l’accomplissement de l’appel
va pouvoir se réaliser.
L’appel s’accomplit quand il devient
expérience pascale,
expérience de mort et de résurrection.
L’appel s’accomplit
quand le Christ victorieux du mal et de la mort
se rend présent auprès de nous, en nous.
Nous comprenons alors que la force d’aimer,
c’est en Jésus, vivant en nous
que nous la trouverons.
La force de tout donner, de tout quitter,
de se recevoir d’un autre,
c’est en Jésus vivant en nous
que nous la trouverons.
Car nous sommes morts
et notre vie est désormais cachée
avec le Christ en Dieu (Col 3,3).
Jésus peut renouveler son appel : «Suis-moi» (Jn 21,19).
Cet appel est toujours offert
et la réponse est toujours à renouveler.
Vivre, devenir libre, c’est obéir à cet appel.
C’est apprendre à laisser là, jour après jour,
toute forme de possession
que l’on a sur sa propre vie.
Etty Hillesum, fille d’Israël morte à Auschwitz,
écrivait : «Les quelques grandes choses
qui importent dans la vie,
on doit garder les yeux fixés sur elles,
on peut laisser tomber sans crainte tout le reste.
Et ces quelques grandes choses,
on les retrouve partout,
il faut apprendre à les redécouvrir
sans cesse en soi pour s’en renouveler».
L’appel s’accomplit quand les yeux ne se détournent plus
de Jésus qui se laisse reconnaître
dans la fraction du pain et le sacrement du frère.
Notre vie n’est plus alors reliée à un passé insaisissable
mais à une origine qui est toujours devant,
à un futur qui est révélation de nous-mêmes,
de notre identité d’enfants de Dieu.
Laisser barques et filets,
c’est aller vers la vérité de notre être,
dans un acte de recréation qui est entrée
dans le dessein d’amour de Dieu pour nous :
«Je vous ferai pêcheurs d’hommes».
Le Règne de Dieu se concrétise
dans l’amour de nos frères.
L’éternité devient visible à nos yeux.

De l’appel surgi, puis mûri
jusqu’à l’appel accompli et jamais repris,
voilà comment Dieu nous conduit.
Une chose pourtant reste en notre possession,
c’est notre liberté de pouvoir dire :
«Me voici, Seigneur !»

(Avec des citations de fr. Jean-Marc Gayraud o.p., 24/01/2002, Toulouse)

 

Méditer la Parole

26 janvier 2014

Saint-Gervais, Paris

Frère Jean-Christophe

 

Frère Jean-Christophe

Lectures bibliques

Isae 8,23-9,3

Psaume 26

1Corinthiens 1,10-17

Matthieu 4,12-23