5e semaine du Temps Ordinaire - A

Vous êtes le sel de la terre et la lumière du monde

«Vous êtes le sel de la terre», nous dit Jésus,

«vous êtes la lumière du monde» (Mt 5,13,14).

 

Frères et sœurs, qu’est-ce que le sel ?

Dans un plat, le sel, c’est presque rien,

mais un «presque rien» qui change tout.

Et qu’est-ce qu’un rayon de lumière ?

Presque rien à nouveau, d’une certaine manière,

le rayon de lumière en lui-même, est invisible dans l’air.

Il est extrêmement facile à arrêter.

Il est fragile, l’une des choses les plus fragiles qui soit.

Mais bien sûr, nous le savons, sa présence change tout.

Un «presque rien» qui change tout.

 

Nous savons, parce que nous connaissons Jésus,

qu’il aime ces images.

Il aime ces images du «rien» qui transforme tout :

comme le levain dans la pâte (Mt 13,33 ; Lc 13,21),

comme le grain qui devient un arbre (Mt 13,31-32 ; Mc 4, 31,32 ; Lc13, 18-19).

Pourquoi Jésus aime-t-il ces images ?

Parce qu’elles correspondent

à la logique du Royaume de Dieu,

la logique de l’amour divin,

un «presque rien» qui transforme tout.

 

Aux yeux du monde,

l’amour apparaît bien comme ce «presque rien».

L’amour paraît faible, insignifiant,

sans réel impact par rapport aux autres forces

qui jouent dans le monde.

Aux yeux du monde, 

l’amour de Dieu est rarement refusé franchement,

mais il apparaît souvent, simplement inutile.

sans incidence, superflu.

 

Allons plus loin avec la lumière de la foi.

Dieu lui-même est entré volontairement

dans cette forme du «presque rien».

Comme un grain de sel, à peine perceptible,

il s’est mêlé à notre histoire,

en un point unique de cette histoire, incognito,

devenant en tout semblable aux hommes (Ph 2,7).

Dieu est allé jusqu’à se dissoudre

par le mystère de sa mort

comme un grain de sel

dans l’océan de l’humanité de toutes les générations pécheresses et souffrantes.

En Jésus, l’Amour infini en personne,

s’est fait ce «rien» qui change tout.

 

Sel de la terre,

il s’est perdu dans l’humanité,

pour lui rendre le goût de l’Amour divin

que nous ne connaissions plus…

Lumière du monde,

il a semblé s’éteindre sur la croix,

comme un rayon qu’on ne parvient plus à discerner,

mais en fait il a illuminé les profondeurs de l’enfer.

 

Frères et sœurs, au terme de l’Histoire

ce qui restera de notre monde,

ce qui sera glorifié dans la présence de Dieu,

c’est finalement, uniquement,

ce qui aura été salé (Mc 9,49)

et illuminé par cet amour du Christ,

cet amour incomparable,

amour infiniment humble et puissant en même temps,

presque rien mais qui transforme tout.

 

C’est lui donc, d’abord, Jésus,

le sel de la terre, la lumière du monde (Jn 8,12 ; Jn 9,5).

Mais aujourd’hui, de la bouche-même du Christ,

c’est nous qui sommes appelés

sel et lumière du monde (Mt 5,13-14),

nous, les disciples du Christ.

Nous le sommes donc dans la mesure

où nous entrons dans la logique de l’amour du Christ.

Puisque c’est lui d’abord qui est sel et lumière du monde,

puisque c’est lui qui donne saveur et beauté au monde.

 

Mais l’amour du Christ a voulu nous entraîner en lui-même,

dans sa propre logique,

il nous a donné son Esprit,

c’est l’esprit des Béatitudes (Mt 5 3-11).

Ce n’est pas pour rien que ces paroles de Jésus,

«vous êtes le sel de la terre, vous êtes la lumière du monde» (Mt 5, 13-14),

suivent immédiatement les Béatitudes.

 

Si nous entrons dans cette logique de l’amour,

logique ô combien paradoxale,

mais qui est l’Esprit même du Christ

alors nous ne pouvons être que sel pour le monde et lumière.

 

Mais comme il nous est difficile, frères et sœurs,

d’entrer vraiment dans cet esprit des Béatitudes.

Quand nous nous sentons presque rien,

c’est là pourtant que peut passer en nous

l’amour qui change tout.

«Heureux, nous dit Jésus,

heureux ceux qui sont pauvres,

heureux ceux qui pleurent,

heureux ceux qui ont faim et soif» (Mt 5 3-11) :

dans leur pauvreté-même, ils s’ouvrent à la force surnaturelle

de l’amour miséricordieux du Père.

 

Souvent nous n’entrons pas assez

dans l’esprit des Béatitudes,

parce que nous nous laissons arrêter par notre propre pauvreté ;

nous nous laissons arrêter par la peur,

alors que Jésus nous a donné son Esprit,

au creux de notre faiblesse.

Ce qui nous manque, ce n’est pas la vertu,

c’est bien souvent la foi.

Pour entrer dans la logique paradoxale

de l’amour du Christ, il nous faut y croire !

Nous avons en nous le sel de la charité du Christ,

nous avons en nous depuis notre baptême,

le trésor de sa lumière,

mais y croyons-nous ?

Faisons-nous vraiment attention à ce trésor ?

 

J’ai remarqué qu’au cours des repas, les enfants,

– car parfois il nous arrive d’accueillir des enfants –

les enfants ne mettent pas spontanément du sel sur les plats,

tout simplement parce qu’ils ne savent pas à quoi ça sert ;

ils ont eu besoin de l’apprendre,

même ils ont eu besoin de croire à leurs parents,

au frère qui est à côté d’eux,

de croire que le sel pouvait être utile.

Ils ont découvert qu’effectivement

le sel pouvait transformer complètement le plat.

Il a fallu y croire !

Sinon ils ne l’auraient jamais fait.

 

Eh bien, frères et sœurs,

nous sommes des enfants dans l’amour du Christ.

Nous avons tout ce trésor de l’amour

qui peut assaisonner notre quotidien

mais ce qui nous manque souvent

c’est d’y croire.

Croire à ce «presque rien» !

Chercher un tout petit peu l’amour du Christ

dans nos relations,

dans les temps perdus de notre quotidien.

Chercher cet amour,

chercher à assaisonner notre quotidien de cet amour.

Nous avons peine à croire que cela change tout !

 

À travers cette image du sel et de la lumière,

le Christ nous engage à croire

que ce «presque rien» de l’amour

est en fait la plus grande force de transformation

pour nous déjà et pour le monde.

Prenons un exemple :

dans un conflit fraternel ou bien familial,

il est difficile de croire spontanément à la force de l’amour.

Souvent nous croyons plus spontanément à d’autres forces,

à nos armes, à nos stratégies, à nos répliques, à notre droit…

Tout cela paraît bien plus efficace que l’amour

apparemment si fragile, inutile, sans incidence.

 

Mais peut-être qu’un jour,

nous avons commencé à croire au pardon,

non pas à être fort dans le pardon,

mais simplement à commencer à y croire…

Peut-être que nous n’avons mis

qu’un tout petit grain de pardon,

une toute petite pincée vers la réconciliation,

et à ce moment-là, nous avons pu constater

la puissance étonnante d’un geste de gratuité ;

nous avons vu combien un plat bien amer de notre quotidien,

un conflit, pouvait être transformé,

parce que nous avons cru

en la puissance surnaturelle de l’amour du Christ ;

nous avons appelé sa présence,

nous avons voulu obéir un tant soit peu

au chemin de pardon qu’il nous ouvrait.

Frères et sœurs, croyons donc en la fécondité

de l’amour du Christ, amour qui vient à nous,

si humble, si peu séducteur et pourtant si transformant.

 

Enfin, pour terminer,

regardons l’effet de cet amour du Christ dans nos vies.

Cet amour si imperceptible : quel est son fruit ?

De même que le sel révèle les qualités,

la saveur de ce qu’il touche,

de même que la lumière révèle la beauté et la couleur

de ce qu’elle illumine,

l’amour du Christ commence toujours par révéler

la qualité profonde, le prix de l’autre, sa beauté profonde.

 

L’amour est une force unique et sans pareille

pour révéler ce qu’est l’autre,

comme en exhumant, d’une certaine façon,

la beauté, le trésor, du cœur de mon frère.

Force étonnante de l’amour, il change tout,

oui, mais non par violence, non en aliénant ;

il change tout, il change l’autre en le révélant à lui-même,

comme le sel et la lumière

changent ce qu’ils touchent en les révélant. 

 

Regardons toutes les rencontres du Christ dans l’Évangile :

à chaque fois sa façon de toucher l’autre

est une révélation du cœur profond des personnes.

Marie-Madeleine redécouvre

sa véritable soif d’aimer et d’être aimée (Lc 7, 36-50).

Zachée retrouve son cœur d’enfant (Lc 19, 1-10).

C’est toujours le même miracle de l’amour

qui fait grandir l’autre,

qui est même créateur de la personne de l’autre.

 

Eh bien, frères et sœurs,

si nous mettons souvent l’amour du Christ dans nos vies,

– parce que nous l’appelons souvent dans la prière,

parce que nous y croyons

et que nous faisons des actes qui lui correspondent –,

nous verrons les personnes autour de nous

prendre peu à peu toute leur richesse.

Oui, le monde qui est autour de nous

sera comme illuminé de l’intérieur

par cette présence de l’amour du Christ.

Nous contemplerons de plus en plus,

dans notre famille, dans nos proches, notre communauté,

la présence du Seigneur lui-même dans les cœurs.

 

Un jour – je termine par cette petite anecdote –,

un jeune très généreux qui partait en mission au Cambodge,

est allé voir un moine,

lors d’une petite retraite de trois jours

qui était préparatoire à cette mission,

et il avait un magnifique projet pour des enfants,

là-bas au Cambodge,

et le moine, un vieux moine, lui a dit :

«Quand tu seras là-bas, oublie ton projet,

et prends le temps d’aimer les gens !»

 

Oui, aime d’abord !

Commence par mettre de l’amour gratuit

dans toutes tes relations,

et tu verras combien cette puissance

de l’amour du Christ est transformante,

même si elle a pu t’apparaître d’abord

comme une simple pincée de sel,

comme un tout petit rayon fragile.

L’amour du Christ est bien plus transformant

que tous nos projets, toutes nos générosités.

Il est l’amour même de Dieu qui passe en nous.

Amen. Alléluia.

 

Méditer la Parole

9 février 2014

Saint-Gervais, Paris

Frère Charles-Marie

 

Frère Charles-Marie

Lectures bibliques

Isae 58,7-10

Psaume 111

1 Corinthiens 2,1-5

Matthieu 5,13-16