Baptême du Seigneur - A

Immergés dans le mystère !

C’est ce matin que le catéchuménat a repris sa route.
Voilà qui est tellement en consonance
avec l’Évangile d’aujourd’hui !
Il y en a qui demandent le baptême :
ils étaient cinq ce matin !

Dans l’Évangile, ils étaient aussi nombreux,
mais le grand événement de ce matin,
c’est que dans le lot, il y a quelqu’un
que Jean ne s’attendait absolument pas à voir
parmi les candidats au baptême :
Jésus demande le baptême !
Le Fils de Dieu demande le baptême.

Ce n’est pas une vague tradition :
les quatre Évangiles sont unanimes pour l’affirmer.
Ce n’est pas un événement fortuit ou un quiproquo :
non, Jésus a quitté Nazareth
pour aller se faire baptiser (cf. Mt 3,13).
C’est même l’événement
qui marque le début de la vie publique de Jésus.

*

Essayons de contempler ce que Jean a pu vivre ce jour-là.
Jean proposait un geste de conversion.
Il avait un souci : la vérité du geste.
Il était exaspéré par les Sadducéens et les Pharisiens
qui demandaient le baptême,
mais au fond d’eux-mêmes se disaient :
«De toute manière, je suis sauvé
parce que je suis un membre honorable du peuple d’Israël.»

Pour Jean, ce qui compte c’est la conversion réelle,
avec des fruits réels.
Et cela a pour lui un caractère d’urgence
parce que la venue du Messie est imminente,
et parce que le Messie, Lui, ne donnera pas
un baptême de conversion signifiée par l’eau :
son baptême sera une purification radicale et définitive.
Jean employait deux images pour dire cela :
les arbres sans fruits qui sont coupés, abattus… c’est terminé !
Et la paille séparée du grain par le vent, le souffle, et jetée au feu.
Ce n’est pas bien tendre tout cela…
Et Jean était convaincu
que lui-même avait besoin de ce baptême de Souffle et de Feu.

Alors, le fait que Jésus demande le baptême
est pour Jean un renversement total.

Jean entre dans un dilemme extrêmement difficile.
Jésus est le Messie, l’envoyé glorieux du Dieu d’Israël
ou bien Jésus est un pénitent
qui demande le baptême des pécheurs ?

Jésus est le Messie qui baptise dans le Souffle et le Feu,
ou bien il est ce pauvre de Yahveh
qui fait la file pour recevoir le baptême des pécheurs ?

C’est une sorte de nuit de la foi pour Jean
et ce n’est pas la dernière (cf. Mt 11, 2ss).
Il s’agit de mettre ensemble des morceaux
qui ne s’ajustent pas du tout les uns aux autres.

C’est un art que la Vierge Marie connait bien,
elle qui rassemblait les événements dans son cœur.
Marie ne cherchait pas à ajuster les morceaux :
elle les mettait ensemble
et se laissait enseigner par les apparentes contradictions,
comme celle entre la gloire de l’Enfant Dieu
et la pauvre mangeoire de Bethléem.

Jean Baptiste, lui, doit apprendre cela…

Pour l’heure, il cède parce que Jésus lui dit avec autorité :
«C’est ainsi qu’il convient d’accomplir toute justice» (Mt 3,15).
C’est cela la volonté de Dieu : laisse-toi faire !

Moment crucifiant pour Jean dont toute la vie
a été jusqu’à aujourd’hui axée
sur l’annonce de ce messie puissant
qui abat les arbres sans fruit,
tient en main la pelle à vanner
et apporte le feu…

Et Jésus est descendu dans l’eau.

Quels péchés a-t-il avoués ?
Je crois qu’il a «avoué» le péché d’Israël et du monde entier
qui meurtrissait et labourait son cœur,
voyant comment le monde méprise l’amour du Père.
Jésus n’ignorait pas le péché du monde : il le «portait».
Comme un agneau innocent qui se charge de notre péché
et s’offre pour innocenter le monde.

Jean lui aurait-il dit : «Convertis-toi, Ieoshuah
parce que le Royaume de Dieu est proche » (cf. Mt 3,2) ?
Peut-être lui aura-t-il dit dans une foi obscure et courageuse :
«Le Royaume de Dieu, c’est toi qui viens en ce monde ».

Mais reste cette inextricable question :
Il est le Messie qui baptise dans le Feu
ou il est ce pauvre de cœur qui épouse le sort des pécheurs ?

Question sans réponse jusqu’à ce que le ciel se déchire
et que la lumière entre par cette déchirure dans le cœur de Jean.
Car alors un don d’en-haut vient sur Jésus qui sort de l’eau,
le corps ruisselant de l’eau du bain des pécheurs ;
un don d’en-haut un peu comme une colombe
qui descend et se pose sur Jésus.

Or Jean au désert avait reçu dans la prière
que Celui sur qui il verra l’Esprit descendre et demeurer
c’est lui qui baptise dans l’Esprit (cf. Mt 3,11).
C’est Lui !
Ce don d’en-haut ne s’est pas retiré.
Il reste sur Lui.
Jean le voit. C’est Lui !

Alors Jean peut assembler ce qui était inconciliable.
Ce n’est plus «ou», mais «et».
Jésus est le Messie qui baptise dans l’Esprit
et il est le pauvre de cœur
qui descend dans les enfers des pécheurs.

Jean apprend cette logique toute autre
que Paul appellera le «logos de la croix».

Cette logique divine où l’on descend pour monter,
où la gloire vient dans l’abaissement,
où celui qui garde sa vie la perd,
et celui qui perd sa vie la garde (cf. Mc 8,35).

Une sorte d’inversion de la gloire
qui vient de l’être même de Dieu,
et que seul l’Esprit Saint peut enseigner à nos cœurs malhabiles ;
malhabiles pour cette conversion
qui retourne notre logique de convoitise et de pouvoir.

Tu veux monter en Dieu ?... Descends !
Tu veux goûter la joie de Dieu ici-bas et pour l’éternité ?
Descends de ton piédestal.
Descends de tes hauteurs
et plonge-toi dans les eaux du baptême !

C’est bouleversant : Celui qui s’est mis du côté des pécheurs,
c’est-à-dire de ceux qui n’aiment pas le Père,
le Père dit de Lui à ce moment-là :
«Celui-ci est mon Fils, le Bien-aimé,
en qui j’ai mis mon bon plaisir»,
que j’ai choisi pour le combler de ma joie
et pour vous combler de ma joie.

En descendant, tu ne perds pas ta dignité,
tu acquiers ta vraie dignité, la plus royale,
la plus enviable, celle d’enfant de Dieu !

La question est d’entrer dans cette logique-là.
C’est une question très concrète ces jours-ci,
depuis qu’un scoop passionne les internautes.
Il paraîtrait que le Pape ait donné sa bénédiction
à l’avortement, à l’euthanasie, au mariage des prêtres, etc.
Et ça se circule sur la toile.
Pourquoi ça se diffère ?
Parce que l’on ne peut pas croire que le Pape soit aussi bon,
aussi compatissant, aussi fidèle à Jésus, aussi sympathique,
et en même temps ferme sur les positions morales de l’Église.
Ce n’est pas possible !

Il ne peut pas être rempli de joie et de bonté,
et en même temps nous empêcher de faire
ce que nous voulons de la vie,
de la relation homme/femme, de l’Église, etc.

Et si… c’est possible… et c’est la logique de la croix.

Vous savez, il y a beaucoup de chrétiens qui veulent Jésus
mais sans la croix.
Il y en a qui veulent la résurrection,
mais sans la croix.
Il y en a aussi qui veulent la croix
mais sans la résurrection
et on pourrait continuer ces combinaisons.

Être chrétien ce n’est pas choisir son menu
comme on choisit son sandwich au Subway  !
Non ! C’est être plongé dans quelque chose qui me dépasse.
Je laisse l’Église me plonger dans cette vie nouvelle
qui unit inséparablement
Jésus Fils de Dieu fait homme,
sa croix, et sa résurrection.

Ce n’est pas moi qui clique dans le menu sur ce qui me plaît.
Ce n’est pas moi qui magasine dans le mystère,
c’est le Mystère qui m’appelle,
m’attire en lui, m’immerge en lui.
Je plonge, j’accepte de perdre pied
et c’est à ce moment-là que je deviens une créature nouvelle.

C’est cela le baptême chrétien.
Les Pères de l’Église ont clairement vu
que Jésus, en demandant le baptême,
en descendant dans cette mort
préfigurée par les eaux où l’on se noie
et en ressortant de l’eau comme une vraie résurrection,
Jésus a lié le signe du baptême à son propre mystère pascal.

Ce qui fait que nous aujourd’hui, par les eaux du baptême,
nous sommes immergés par l’Église
dans le Mystère de Jésus, de sa mort et de sa résurrection.
Il est grand, il est immense le mystère du baptême !

Le jour où nous aurons été baptisés – ou où nous serons baptisés –
le même Esprit Saint qui s’est manifesté au baptême de Jésus
est venu reposer – ou reposera – sur nous.

Si tu es baptisé, le Souffle même de Jésus est en toi.
Alors à nous de faire des exercices de charité
et nous allons retrouver ce Souffle en nous !
Si tu n’es pas encore baptisé, prépare-toi, ouvre ton cœur
et le Souffle de Jésus sera ta nouvelle respiration !
Amen. Alléluia.
 

Méditer la Parole

12 janvier 2014

Saint-Sacrement, Montréal

Frère Antoine-Emmanuel

 

Frère Antoine-Emmanuel

Lectures bibliques

Isae 42,1-7

Psaume 28

Actes 10,34-38

Matthieu 3,13-17