6e semaine du Temps Ordinaire - A

 Poussés jusqu'aux profondeurs de Dieu !

 Quand Jésus commence à enseigner les foules,

tout le monde comprend bien qu’il se passe quelque chose de vraiment nouveau.

Lui-même dira : voici que je fais toute chose nouvelle !

 

C’est probablement devant ce sentiment unanime de la nouveauté de ses paroles

que Jésus croit bon de préciser qu’il n’est pas venu abolir la Loi et les Prophètes.

Il n’est pas venu abolir, dit-il, mais accomplir.

Accomplir la Loi ou les prophéties, qu’est-ce que cela peut vouloir dire ?

 

Le verbe accomplir est souvent employé dans la Bible,

et le plus souvent pour parler des desseins de Dieu.

Dieu est fidèle et vrai.

Il n’en reste pas aux projets ou aux paroles en l’air, 

il ne se satisfait pas d’œuvres inachevées.

Il va toujours jusqu’au bout. 

L’accomplissement est même la marque de Dieu.

 

Notre vie humaine, quant à elle, 

est jalonnée de décisions mal tenues et de projets avortés.

À y regarder de près, l’homme est en fait incapable d’accomplir vraiment quoi que ce soit, 

il n’est pas en son pouvoir d’aller jusqu’au fond des choses.

 

Car accomplir veut dire davantage que faire.

Le verbe traduit l’idée d’achèvement,

mais aussi de plénitude et de perfection.

 

Quand Dieu accomplit sa Parole,

il la mène jusqu’à la profondeur de son désir,

jusqu’à la pleine réalisation de ce qu’il avait dit, dans toutes ses dimensions.

C’est ce qu’il dit lui-même par le prophète Isaïe :

«Ainsi se comporte ma Parole du moment qu’elle sort de ma bouche :

elle ne retourne pas vers moi sans résultat,

sans avoir exécuté ce qui me plait

et fait aboutir ce pour quoi je l’avais envoyée» (Is 55, 11).

 

Et pour marquer la pleine réalisation de la volonté de Dieu,

les auteurs bibliques emploieront volontiers cette expression :

«Quand les temps furent accomplis…»

Pour dire que la Parole de Dieu arrive à la maturité de ce qu’elle devait produire,

comme à l’issue d’une gestation.

 

C’est ainsi que l’évangéliste Matthieu nous montre ici la profondeur de ce qui se réalise :

«À la plénitude des temps» (cf. Ep 1,10 et Ga 4,4),

Dieu a envoyé son propre Fils pour accomplir la Loi.

La Loi était jusqu’alors en attente, 

comme on aurait tracé une esquisse pour préparer une œuvre merveilleuse.

L’esquisse donne la structure globale, elle n’est pas encore l’aboutissement.

 

Jésus, donc, est en train de montrer l’aboutissement de la Loi.

Il le fait avec méthode, 

et c’est pour montrer en quoi consiste son approfondissement.

 

Il a déjà le refrain qu’il utilise :

«Vous avez appris qu’il a été dit… Eh bien moi, je vous dis…»

Dans le premier temps, la parole est encore comme une rumeur impersonnelle.

«Vous avez appris qu’il a été dit»

c’est un peu comme des propos rapportés.

 

«Eh bien moi, je vous dis» :

maintenant, c’est un Je qui s’adresse à un Vous

la Parole est échangée de manière directe, personnelle,

dans le présent d’une rencontre.

On ne peut plus s’arranger avec elle, l’interpréter à sa manière,

car cette Parole, désormais, nous place explicitement dans un vis-à-vis.

 

Nous comprenons bien la trajectoire qui est ici tracée par Jésus :

il nous conduit du général au particulier.

Non pas tant sur le contenu du propos

que sur notre manière de recevoir la Parole.

Il nous conduit d’une pratique sociale de la Loi

à une Parole qui pénètre notre cœur.

Il ne s’agit pas de supprimer la dimension sociale,

mais de se laisser conduire jusqu’à l’approfondissement du cœur.

 

Dans cette perspective, nous constatons bien aussi 

que le contenu des paroles de Jésus pousse aussi l’exigence jusqu’à la profondeur du cœur,

il prolonge les commandements jusqu’à l’intention,

jusqu’au mouvement secret des profondeurs de l’homme.

 

Ainsi, l’acte de tuer était objet d’interdit,

la parole de Jésus démasque les sentiments d’où se forme la racine du meurtre :

la colère et les paroles de jugements.

L’acte d’adultère était condamné,

la parole de Jésus pointe jusqu’au regard de convoitise et d’impudicité 

qui se forme dans l’obscurité du cœur humain.

 

Les faux serments étaient dénoncés,

la parole de Jésus débusque l’intention même qui pousse l’homme a prononcer des serments,

et à cette duplicité qui rend les propos de l’homme si volatiles :

«Que votre oui soit oui, que votre non soit non,

tout le reste vient du Mauvais !»

 

Jésus nous pousse donc à la racine du mal,

jusqu’en notre cœur.

Mais s’il s’en arrêtait là, il s’agirait pour nous d’une condamnation.

Il nous pousse plus encore jusqu’au ressort de notre volonté,

afin justement que nous soyons délivré du Mal.

Le livre de Ben Sirac disait déjà dans la première lecture :

«Si tu le veux, tu peux observer les commandements,

il dépend de ton choix de rester fidèle.»

Jésus, lui, nous pousse jusqu’au cœur de la Loi,

c’est à dire jusqu’à la source de l’amour :

«Je vous laisse un commandement nouveau…»

Mais il ne se contente pas de promulguer le commandement

d’où provient tous les commandements,

il réalise en sa personne le sommet de l’amour,

il donne sa vie pour que tous ceux qui la reçoivent

soient rendus capables d’aimer comme il nous a aimés.

 

C’est ainsi qu’au moment de mourir sur la croix,

alors qu’il réalise jusqu’à l’extrême le don de son amour,

il pousse un grand cri en disant :

«Tout est accompli !»

 

Dès lors, devant la plénitude de la Loi qui nous est donné en sa personne,

tout autre commandement devient caduque.

Quand arrive ce qui est parfait,

ce qui était partiel prend fin.

Saint Augustin pourra ainsi dire :

«Aime, et fais ce que tu veux».

C’est-à-dire que tout ce que fait le disciple,

s’il le fait en y engageant toutes ses forces pour l’amour de son maitre,

accomplit alors pleinement la loi.

D’autre part, tout esprit légaliste ne peut plus tenir,

Jésus le sape à la base en renvoyant toute action à la vérité du cœur du disciple,

plus encore à la vérité de son propre Cœur de Fils unique.

Personne ne peut plus prétendre se forger sa perfection en accomplissant des œuvres :

«Si votre justice ne surpasse pas celle des scribes et des pharisiens,

vous n’entrerez pas dans le Royaume de Dieu !»

 

Car la Loi de l’amour est toujours devant nous,

son dynamisme nous pousse en avant,

toujours plus loin, toujours plus profond,

et personne ne peut dire qu’il est arrivé : nous restons toujours en marche

toujours suppliant le Christ qu’il façonne en nous un cœur qui aime,

toujours demandant l’Esprit Saint pour qu’il convertisse

notre cœur de pierre en cœur de chair.

 

 

La Sagesse de Dieu est une puissance à l’œuvre en nous,

et plus que d’essayer de l’acquérir,

Jésus nous invite à nous laisser prendre dans son Souffle,

à nous laisser transformer par sa puissance.

Méditer la Parole

16 février 2014

Sainte Marie-Madeleine, Vézelay

Frère Grégoire

 

Frère Grégoire

Lectures bibliques

Siracide 15,15-20

Psaume 118

1 Corinthiens 2,6-10

Matthieu 5,20-37