7e semaine du temps ordinaire A

 Un amour... fou !

 L'amour du prochain n'est pas une nouveauté de l'Évangile :

l'Ancien Testament y invite déjà clairement, 

nous l'avons entendu aujourd'hui dans la première lecture.

Et bien d'autres religions ou sagesses humaines le préconisent.

 

Mais Jésus nous appelle bien au delà de ce qui semble simplement possible :

comment aimer, en effet, jusqu'à ceux qui nous veulent du mal ?

Plus fou encore : comment oser vouloir être parfait comme Dieu lui-même ?

 

Nous sentons bien que nous approchons là du cœur de l’évangile.

Et si Bonne Nouvelle il y a,

c’est bien que Dieu fait éclater en l’homme les limites de l’amour.

Car si nous éprouvons tous le désir profond d’aimer et d’être aimé,

nous butons tous aussi sur l’expérience de nos pauvres limites en ce domaine.

Qui nous permettra d’entrer enfin dans la plénitude de l’amour ?

 

Déjà, au livre du Lévitique (1e lecture), donc dans l’Ancien Testament, 

ce qui frappe, c’est la manière dont Dieu enseigne le commandement de l'amour :

il ne s'agit pas d'un précepte extérieur ni d’une morale,

mais d’une exigence poussée jusqu’à la racine du cœur.

«Tu n’auras aucune pensée de haine contre ton frère».

 

Qui plus est, le mal est implacablement traqué jusque dans les relations avec les autres :

si on est témoin du péché de son frère, 

on a aussi le devoir d'intervenir, sans quoi on partage la responsabilité de son péché.

 

En donnant à son peuple ces commandements,

Dieu dépasse largement le seul objectif d’un vivre ensemble équilibré.

Le but ultime de Dieu semble autrement plus profond.

Ce but, c'est le retour à cette ressemblance initiale 

qui a prévalu à la création de l'homme et de la femme :

«Dieu créa les humains à son image, à son image, homme et femme, il les créa» (Gn 1,27).

C’est pourquoi il peut mettre l’homme et la femme devant cette exigence tellement énorme :

«Soyez saints, car moi, le Seigneur, je suis saint» (Lv 19,2).

Soyez saints, car vous avez été créés à mon image, 

vous avez en vous la forme de l’Amour parfait.

 

On pourrait penser que tout est déjà dans ce texte de l’Ancien Testament.

En ces quelques mots, Dieu ne confie-t-il pas à son peuple la pointe de son projet de Père ?

Pourtant, nous nous souvenons de la rencontre de Jésus avec ce scribe 

qui lui demande quel est le plus grand commandement :

«Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton coeur...

et ton prochain comme toi même».

Le scribe demanda alors à Jésus : mais qui est mon prochain ? (Lc 10,29)

 

Dans la Loi de Moïse, en effet, le prochain, c'est d'abord le compatriote,

c'est à dire le proche par le lien du sang ou de la race.

C'est celui qui observe lui aussi la Loi.

 

Mais un homme qui n'a pas les mêmes règles du jeu,

est-il pensable de le considérer comme son prochain ?

 

C'est bien sur ce point que Jésus pousse le commandement de l'amour

jusqu'au déraisonnable !

Là où la Loi de Moïse opposait encore le prochain de l’ennemi, 

Jésus vient balayer cette distinction.

Et ce n’est pas un détail, mais bien une évolution radicale !

Jésus demande ainsi de considérer l'amour en dépassant tout principe de réciprocité,

en se situant sur un plan tout autre que celui du simple échange.

 

L'amour fondé sur un échange demeure un amour bien fragile ;

en tout cas, il en reste à un plan étroit, 

c'est un amour sous condition.

 

Cet amour-là reste pour en finir très naturel, très spontanément humain ;

il n'est pas encore à l'image de Dieu.

«Vous donc, soyez parfaits comme votre Père céleste est parfait.»

 

Notre objection, c'est justement que nous ne sommes pas Dieu !

Être parfait comme Dieu nous est proprement inatteignable !

Où Dieu veut-il nous mener ?

Pourquoi nous faudrait-il ressembler à Dieu ?

Qu’il nous suffise de ressembler à l’homme !

 

Mais voilà… dans l’évangile, nous sommes maintenant confronté à un homme.

Un homme debout, libre, qui se tient en face de nous,

et qui nous demande d’être les fils de notre Père qui est dans les cieux.

Or sa Parole prend un poids énorme,

car on ne peut déceler, chez lui, le moindre écart entre ce qu’il dit et ce qu’il a fait lui-même.

 

Jésus nous dit de ne pas riposter au méchant, 

et lui, il s'est laissé accuser, insulter et condamner injustement.

Si on te gifle sur une joue, tends aussi l'autre ;

lui, il s'est laissé gifler et flageller sans opposer de résistance.

Si on te réquisitionne pour faire mille pas, fais en deux mille...

Il a porté sa croix depuis le prétoire jusqu'au Golgotha.

Aimez vos ennemis...

Sur la croix, Jésus prie : «Père, pardonne-leur ; ils ne savent pas ce qu'ils font».

 

Il est évident que l'amour inconditionnel expose à une profonde vulnérabilité,

au risque d'être atteint et même détruit par les méchants.

Et c’est bien jusque là que Jésus pousse son amour pour nous :

jusqu’à la mort sur la croix ;

jusqu’à l’anéantissement !

Voilà donc le chemin d'amour où notre Père nous appellerait ?

 

Nous entendons dans le fond de notre cœur bien des paroles de Jésus qui vont en ce sens :

«Si le grain de blé ne meurt, il ne porte pas de fruit.

Mais s’il meurt, il porte beaucoup de fruits.»

Ou encore :

«Il n’y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ceux qu’on aime.»

Et encore :

«Si quelqu’un veut venir à ma suite, qu’il renonce à lui-même, 

qu’il prenne sa croix, et qu’il me suive.

En effet, celui qui perd sa vie à cause de moi la sauvera» (Mt 16, 24-25).

 

C’est là le cœur de l’enseignement de Jésus :

il nous appelle à le suivre jusqu’à la mort de ce moi tourné sur lui-même,

et cette mort ouvre le disciple à une transformation profonde,

à une vie nouvelle.

Cette vie nouvelle est une œuvre de Dieu, 

que nous ne pouvons pas accomplir par nous-même :

on l’appelle sainteté

elle est une nouvelle création et en cet être nouveau, l’amour est parfait !

 

C’est pourquoi nous n’avons pas à nous étonner de ces vives tensions

dans lesquelles l’évangile met le disciple.

En quittant la logique de l’équité et des comptes équilibrés pour le don sans condition,

Jésus nous envoie comme des agneaux au milieu des loups.

Maintenant, plus de comptes, plus de réparations, 

plus de possibilités de se dérober même si on est lésé :

avec la gifle, la tunique, le manteau ou les pas à parcourir,

Jésus appelle à transformer en don ce qui était une offense ou une injure.

On exige de toi ? eh bien, tu vas donner !

 

Mais est-ce à corps perdu ?

«Amen, amen, dit Jésus !

Personne n’aura laissé tout cela à cause de moi et de l’évangile

sans le recevoir au centuple dès maintenant,

et dans le monde à venir la vie éternelle» (cf. Mc 10, 29-30).

 

Ce centuple que Jésus promet dès à présent 

pour ceux qui entrent dans la logique du don sans condition, quel est-il ?

Il provient du don de Jésus !

Jésus, en effet, donne sa vie pour ses amis.

Et sa vie est tout à la fois vie humaine et vie divine.

Pour entrer dans la logique de l’Amour divin,

il nous faut d’abord nous laisser aimer par le Christ.

 

«Ce n’est pas vous qui m’avez choisi, dira-t-il, 

c’est moi qui vous ai choisis et établis,

pour que vous alliez, que vous portiez du fruit, et du fruit en abondance !»

Jésus regarde chacun personnellement,

il pose sur chacun un regard d’infini tendresse, d’accueil inconditionnel.

Même si nous sommes son ennemi,

il nous reçoit, il nous aime, il se donne à nous sans calcul.

Si nous nous laissons ainsi regarder par amour,

si la délicate bienveillance de Jésus envahit tout notre être,

nous comprendrons quel est l’amour inouï de notre Dieu,

et nous désirerons devenir tel qu’il est.

 

Faut-il encore souligner combien l'appel de notre Dieu se distingue des valeurs du monde ?

Le monde prétend réguler les relations entre les hommes

sur la base de délicats équilibres juridiques ou diplomatiques

où l’intérêt de chacun est préservé.

Les articulations du monde deviennent toujours plus complexes et fragiles,

et pour en finir de plus en plus inhumaines !

À vouloir tenir un équilibre, où est la place du cœur de l’homme ?

 

À la suite de Jésus, le chrétien est appelé à une ouverture audacieuse et sincère à tous,

faite de don de soi et de réelle gratuité.

Ce chemin est jugé comme une folie par le monde.

Mais comme le dit Paul : 

«Le Seigneur connaît les raisonnements des sages : ce n'est que du vent !»

 

Paul nous le rappelle : «le monde, et la vie et la mort,

tout est à nous, et nous sommes au Christ».

Tout, même la mort ! 

Car là où la mort était fatalement un échec pour tout homme,

et Jésus en fait un moyen qui nous est offert pour aimer, 

et donc pour vivre d’une vie nouvelle.

 

La folie de l'Amour est la marque suprême de notre appel.

Si l'Esprit d'amour habite en nous, que l’Esprit aussi nous fasse aimer !

Ce n'est pas à un amour ordinaire et naturel que nous sommes appelés :

l’amour selon la nature est très beau,

mais il ne peut pas vaincre la mort.

Seul cet amour divin est plus fort que la mort !

 

«Moi, le Seigneur votre Dieu, je suis saint»,

et en mon Fils Jésus, je vous unis à ma vie divine.

Dès lors, entrez en mon Cœur, 

entrez dans les grands espaces de mon Amour !

Méditer la Parole

23 février 2014

Sainte Marie-Madeleine, Vézelay

Frère Grégoire

 

Frère Grégoire

Lectures bibliques

Levitique 19,1-2.17-18

Psaume 102

1 Corinthiens 3,16-23

Matthieu 5,38-48