8e semaine du Temps ordinaire A

 Dis-moi quels sont tes soucis, je te dirai quel est ton Dieu !

 Quelles sont les préoccupations qui occupent nos vies ?

Par quels soucis sommes-nous rongés, par quelles angoisses ?

Ce n’est pas un détail de nous poser cette question,

car la vie d’un homme ou d’une femme peut être tout entière structurée

autour de motivations plus ou moins explicites

qui consistent à se protéger d’une peur primaire, d’une insécurité fondamentale.

Dès que cette insécurité est en jeu,

nos comportements deviennent alors largement dépendants

de nos pauvres systèmes de défense développés inlassablement depuis l’enfance.

 

Or ces mécanismes très profonds nous tiennent en esclavages,

et ces processus d’autodéfense sont aussi inefficaces qu’ils sont régressifs !

 

Le plus grave, toutefois, ne se situe pas sur le plan psychologique,

mais bien sur les liens spirituels qui en découlent.

Jésus ne se place généralement pas sur le registre psychologique.

Il déclare aujourd’hui :

"Aucun homme ne peut servir deux maîtres...

Vous ne pouvez servir Dieu et l'Argent !"

 

Le terme qui a été traduit ici par l’Argent, c’est littéralement Mammon.

Le traducteur a pris soin d’écrire Argent avec un A majuscule,

qui ne peut pas, bien sûr, être rendu oralement…

Mammon était une divinité araméenne,

mais à l’époque de Jésus, le terme ne sert pas directement à désigner un dieu païen,

mais bien plutôt un comportement idolâtrique personnifié.

Et le comportement en question est étonnamment actuel.

Il s’agit d’une tendance à l’acquisition et à l’accumulation de richesses

ou de tout ce qui vise à combler la vie :

une sorte de maladie de l’accaparement,

que ce soit de biens, de savoir, de pouvoirs, de sensations ou de sécurités affectives…

 

On comprend que Mammon désigne très exactement la face spirituelle

de cette recherche psychologique dont nous parlions à l’instant.

Et Jésus met explicitement en opposition Dieu et Mammon.

 

Jésus se garde bien d’un discours psychologisant,

mais, comme à son habitude, il nous met sur la piste d’une prise de conscience

en utilisant des images empruntées à l’observation de la nature ou du quotidien.

L’être humain, pour vivre, a besoin de manger et de se vêtir,

mais pour autant, est-ce que sa vie doit être orientée

par la recherche de la nourriture ou du vêtement ?

 

Jésus demande aux disciples :

«Ne vous faites pas tant de souci pour votre vie, au sujet de la nourriture,

ni pour votre corps, au sujet des vêtements.

La vie ne vaut-elle pas plus que la nourriture,

ni le corps plus que le vêtement ?»

 

Prenons un exemple :

Imaginons que je sois passionné de découvertes,

et que j’économise longuement pour m’acheter une voiture

afin de pouvoir partir à la rencontre de nouvelles contrées et de leurs habitants chaque week-end.

Or, lorsque j’ai enfin réussi à acquérir cette voiture tant attendue,

je passe mes week-end à la lustrer et à la protéger,

je continue à économiser pour me construire un garage afin de l’abriter des intempéries…

Et dès qu’elle a une égratignure, me voilà pris par la colère contre le monde entier !

 

Ou encore, dès mon plus jeune âge,

je désire fonder une famille et m’épanouir comme époux et comme père.

Pour cela, j’entreprends des études afin de pouvoir subvenir aux besoins de mon futur foyer.

Or, quand j’ai enfin mon métier,

je me jette à corps perdu dans ma vie professionnelle,

jusqu’à ne plus accorder à la vie familiale que la portion congrue.

 

Quel est le vrai maître de ma vie ?

Quel est ce maître que je sers jour et nuit, peut être sans en prendre vraiment conscience ?

 

Si je désire vraiment servir Dieu,

le Dieu de tout Amour,

ce Dieu qui m’aime depuis avant ma naissance

et qui me chérit plus encore que ne pourrait le faire une mère attentionnée,

alors je le servirai dans l’amour de mes frères et dans la prière.

Et je choisirai d’organiser ma vie en fonction de ce service premier et fondateur.

 

C’est là que les encouragements de Jésus doivent aussi nous toucher.

Car si Dieu est premier servi,

c’est à dire si nous fondons notre vie sur le socle de l’amour de Dieu et du prochain,

nous ne manquerons de rien.

Paul le dit aussi à sa manière

quand il affirme que «tout concourt au bien de ceux qui aiment Dieu».

 

Les soucis qui nous accaparent aujourd’hui correspondent-ils vraiment

à la préoccupation fondamentale que nous voudrions donner à notre vie ?

Nous pouvons noter au passage le clin d’œil un peu ionique de Jésus disant :

"D'ailleurs qui d'entre vous, à force de soucis, peut prolonger tant soit peu son existence ?"

Nous pouvons encore faire appel à nos expériences :

combien de fois n’avons-nous pas été inquiets pour une affaire

qui nous semblait mettre en péril notre existence entière,

et qui s’est avérée a posteriori un détail se résorbant de lui-même ?

C’est vrai même pour les sujets aussi importants que la vie d’un de nos enfants,

une affaire professionnelle à fort enjeu, ou une décision vocationnelle.

Nos soucis créent les problèmes mais ne les résolvent jamais !

 

S’agirait-il donc de demeurer dans une passivité inerte

ou une indifférence fataliste ?

Évidemment non !

Est-ce d’ailleurs ce à quoi Jésus nous invite ?

Il ne cesse au contraire de faire appel à notre liberté et notre responsabilité.

Mais liberté et responsabilité s’exercent sur les choix qui nous reviennent vraiment,

et au-delà, c’est à la confiance que nous sommes conviés.

Confiance dans les autres – c’est un don de l’Esprit Saint !

et confiance en Dieu notre Père qui sait ce dont nous avons besoin.

 

Notre vie, cette vie que nous recevons de Dieu à chaque instant,

doit donc être vécue comme nous sommes capables de le faire pour de moindre affaires :

en bon intendant de ce que nous avons reçu.

Un bon intendant a toujours en tête les priorités :

il ne se laisse pas emporter par les détails au détriment des objectifs essentiels.

Il priorise et il ordonne.

Notre vie, sous le regard plein de tendresse de notre Père,

doit être ordonnée.

Chaque jour, il nous faut remettre les événements et les choix en perspective

avec ce que nous voulons vraiment choisir.

À notre dernier jour, quels choix voulons-nous avoir mis en œuvre ?

Quels fruits voulons-nous présenter au Donateur de tout bien ?

 

Dans la deuxième lecture, Paul nous demande d’avancer sur ce chemin

en nous libérant du souci perfide de plaire aux hommes.

Je me soucie fort peu de votre jugement sur moi,

ou de celui que prononceraient les hommes, dit-il.

Paul ne se juge même pas lui-même.

Il choisit de porter son regard sur Dieu seul,

sur celui qui juge avec justice et bienveillance,

sur celui qui met la lumière pour nous aider et non pour condamner.

Il cherche sans cesse ce regard Créateur et fondateur.

 

«Cherchez d’abord le Royaume de Dieu et sa justice,

et tout le reste vous sera donné en plus !»

 

S’il s’agit de nous faire du souci,

ce n’est pas pour ce qui ne produit que des peines stériles et nuisibles,

mais bien pour demeurer sur le chemin qui mène à la vraie Vie.

Que notre seul souci soit donc de remettre chaque jour notre vie

dans les mains de notre Père céleste,

avec confiance et reconnaissance.

Méditer la Parole

2 mars 2014

Sainte Marie-Madeleine, Vézelay

Frère Grégoire

 

Frère Grégoire

Lectures bibliques

Isaie 49,14-15

Psaume 61

1 Corinthiens 4,1-5

Matthieu 6,24-34