Mercredi des Cendres

 Pauvre pour vous enrichir

 «Celui qui n’avait pas connu le péché (Jésus)

Dieu l’a fait péché pour nous

afin qu’en Lui (Jésus) nous devenions justice de Dieu» (2 Co 5,21).

 

C’est totalement fou… totalement démesuré…

Dieu qui se fait homme

et qui va jusqu’à s’immerger dans le péché,

jusqu’à se faire amoureusement proche de tous les pécheurs.

 

C’est totalement démesuré… et c’est vrai !

C’est la mesure de l’amour de Dieu.

Là où nous nous sentons effroyablement seuls,

c’est-à-dire dans nos passions coupables,

nos déviances, nos misères, nos péchés…

nous ne sommes plus seuls.

Jésus est là.

Avec nous.

Et plus bas que nous.

 

Frères et sœurs, il y a là quelque chose d’extraordinaire…

Nous ne sommes plus condamnés

à refouler continuellement la peur de la mort

qui nous étrangle de l’intérieur.

Nous pouvons vivre une vie nouvelle…

Une autre manière d’être au monde est possible.

 

Nous pouvons vivre intérieurement libres,

parce que continuellement libérés par Jésus.

Mais c’est clair que nous n’y sommes pas encore.

Alors, il nous faut prendre exemple sur Carey Price.

Qu’est-ce qu’il a fait avant Sotchi ?

Il s’est entraîné.

Ils se sont entraînés.

 

Le Carême, l’ascèse, c’est cela : c’est de l’entraînement.

Mais l’image a sa limite.

Un sportif s’entraîne pour permettre au don de Dieu

de se développer en soi.

Un chrétien s’entraine pour permettre au don de Dieu

de se développer en soi.

 

Le Carême c’est de l’entraînement…

mais de l’entraînement en équipe.

Et le grand entraîneur c’est l’Esprit Saint

qui n’hésite pas à nous pousser au désert

pour que la vie divine se développe en nous.

 

Cette année notre entraîneur nous donne,

à travers le message de Carême du pape François,

une parole qui va être le grand stimulant de notre entraînement :

«Vous connaissez la grâce – c’est-à-dire le don de soi

de notre Seigneur Jésus Christ

qui, pour vous, de riche qu’il était,

s’est fait pauvre pour vous enrichir de sa pauvreté» (2 Co 8,9).

 

Il y a dans cette parole de Paul

une invitation à regarder Jésus.

C’est la première étape de notre entraînement quotidien.

Regarde Jésus qui de riche qu’il était s’est fait pauvre pour nous.

Prends le temps de regarder, de contempler, ce grand abaissement.

Lui, le Fils éternel de Dieu,

égal au Père en gloire et en puissance,

Lui, le Verbe immense,

il descend, il S’abaisse, il s’appauvrit, il se vide… pour nous.

Pourquoi ? Par amour !

L’amour c’est partager en tout ce que vit celui que j’aime.

L’amour rend semblable à l’autre.

L’amour abat les murs, abat les distances,

pour se faire proche.

Vous voyez comme Dieu ne nous a pas aimés de loin ni de haut,

en nous donnant son superflu avec hauteur et condescendance…

Non ! Il est venu se faire proche.

Il s’est dévêtu de sa gloire pour patauger avec nous

dans la «slush»[1] de notre misère et nous en libérer.

 

Le Pape fait remarquer que Paul

ne nous dit pas que Jésus nous a libérés

par le moyen de sa richesse,

mais par le moyen de sa pauvreté.

C’est en se faisant pauvre que Jésus nous rejoint,

nous libère, nous sauve,

et nous donne la vraie richesse :

celle de vivre dans la confiance dans le Père.

Il y a une pauvreté riche…

riche de confiance en Dieu

qui est une richesse qui se fait pauvre.

Voilà ce que Jésus est venu nous partager.

 

Notre route de Carême, ce sera de regarder longuement ce mystère.

Mais pas simplement de regarder.

Il y a une prise de conscience à faire, et elle est simple.

La voici : il n’y a pas d’autre route pour aimer que celle-ci.

 

Nous ne pouvons pas aimer en vérité sans nous appauvrir.

«La richesse de Dieu ne peut pas passer à travers notre richesse,

mais toujours et seulement à travers notre pauvreté personnelle

et communautaire animée par L’Esprit Saint.»

 

On pourrait penser que le chemin

de la pauvreté et de l’abaissement,

c’est celui de Jésus,

tandis que pour nous,

ce sont par des moyens plus intelligents et appropriés

que nous allons aimer…

Non !

 

Et c’est là qu’il nous faudra passer à l’action.

C’est notre troisième étape.

Nous allons développer les muscles de notre cœur

en embarquant sur cette voie de l’amour que Jésus nous trace.

 

Et ça devient très concret…

Pendant ces quarante jours,

quelle route nouvelle vais-je ouvrir dans ma vie

pour soulager la misère et la souffrance des autres ?

Sachant que cela va me coûter de l’énergie,

du temps, du courage, de l’argent.

 

Que vais-je faire pour soulager

la misère matérielle des plus défavorisés ?

Avez-vous pensé à emmener un des pauvres

qui fréquentent le sanctuaire

pour prendre un sandwich et un café ?

Certains parmi nous le font.

 

Que vais-je faire pour soulager la misère morale de gens

qui nous sont proches ?

Prendre du temps, écouter, écouter, écouter…

 

Que vais-je faire pour soulager

la misère spirituelle de bien des citoyens ?

Prier, témoigner, évangéliser.

 

Il s’agit, disait le Pape ce matin,

de ne pas nous habituer aux situations dégradantes et de misère

que nous rencontrons en marchant dans les rues de nos villes.

Nous risquons d’accepter passivement certains comportements

et de ne pas être étonnés en face des drames que nous côtoyons.

Nous nous habituons à la violence

comme si cela faisait évidemment partie

des nouvelles, chaque jour.

Nous nous habituons à ce que des frères et sœurs

dorment dans la rue.

Nous nous habituons à la réalité des exilés

en quête de liberté et de dignité,

que nous n’accueillons pas comme il le faudrait

Nous nous habituons à vivre dans une société

qui prétend se passer de Dieu…

Nous sommes comme des drogués du cœur…

 

Aimer c’est se faire proche et prendre soin de l’autre

en devenant moi-même pauvre…

 

Quels pas vais-je faire en Carême ?

 

Nous en arrivons alors à la quatrième étape de l’entraînement.

Devenir plus pauvres pour enrichir les autres,

cela ne nous est pas naturel.

Mais l’Esprit Saint est ici notre grand allié.

L’Esprit ne te poussera pas à déchirer tes vêtements,

mais il nous poussera à déchirer nos cœurs.

Il nous libère de tout ce que notre petit hamster nous dit

pour justifier notre indifférence et notre inaction

face aux plus pauvres.

 

Il est le grand allié de l’amour vrai,

et il s’offre à nous ce soir pour un bon «stretching» du cœur.

La richesse qui se fait pauvre

et la pauvreté riche d’amour… c’est son œuvre !

 

*

 

Frères et sœur, nous nous mettons en route ensemble

sur ce chemin de conversion,

où nous serons grandement aidés par le jeûne,

c’est-à-dire par le choix de sentir la faim dans notre corps.

 

En route avec deux points d’attention :

 

Le premier est tout simple :

Si nos choix de solidarité, de prière et de jeûne

ne nous coûtent rien,

si c’est confortable… alors nous nous faisons illusion.

 

Le deuxième est l’appel clair de l’Évangile.

Notre nature va chercher spontanément des compensations,

et notamment celle de l’admiration des autres.

Par conséquent, veillons à ce qu’il y ait toujours

une part de «secret».

 

Ce n’est pas la médaille d’or de Sotchi que nous cherchons…

Ce que nous cherchons, c’est le Ciel, et le Ciel avec les autres.

Et cela passe par ce que nous faisons «en secret».

Ne sera glorifié au Ciel

que ce que nous avons fait avec un cœur pur.

 

Mais quelle joie, quelle joie

quand tu seras accueilli au Ciel

par les pauvres dont tu auras pris soin…

Et quelle joie d’accueillir au Ciel

ceux qui auront pris soin de ta pauvreté.

 

Il y des personnes qui se sont appauvries pour toi.

Et toi tu te seras appauvri pour d’autres…

Et tout cela… c’est Jésus qui nous communique sa grâce.

 

«Vous connaissez la grâce de notre Seigneur Jésus Christ

qui pour vous, de riche qu’il était

s’est fait pauvre

pour vous enrichir par sa pauvreté» (2 Co 8,9).



[1] terme québécois qui signifie un mélange de neige fondante et d’eau sale dans les rues.

Méditer la Parole

5 mars 2014

Saint-Sacrement, Montréal

Frère Antoine-Emmanuel

 

Frère Antoine-Emmanuel

Lectures bibliques

Joel 2,12-18

Psaume 50

2 Corinthiens 5,20-6,2

Matthieu 6,1-6.16-18