Mercredi des Cendres

 La cendre et le feu

 Quelle est la différence fondamentale,

d’après cette parole de Jésus que nous venons d’entendre comme à l’entrée de chaque carême,

entre l’hypocrite et le disciple ?

 

Est-ce que l’un cherche à être vu et pas l’autre ?

Non !

Car, frères et sœurs, les deux cherchent un regard.

La différence, c’est que l’hypocrite cherche

le regard des hommes,

et le disciple cherche le regard du Père.

Voilà la différence fondamentale !

 

«Ton Père voit ce que tu fais dans le secret, il te le revaudra.

«Ferme sur toi la porte et prie ton Père

qui est là dans le secret» (Mt 6,6).

 

Seul l’amour nous fait vraiment vivre.

C’est pourquoi nous avons de toute façon

un besoin essentiel d’être accueilli par un regard.

La question décisive est donc celle-ci :

de quel côté cherchons-nous ce regard qui nous fera exister ?

Nous ne pouvons pas vivre en même temps

pour le regard des hommes

et pour le regard du Père.

 

Les hypocrites dont parle Jésus,

qui cherchent à capter,

serait-ce subtilement avec des bonnes actions,

le regard des humains,

perdent leur vraie récompense,

c’est-à dire la récompense qu’ils auraient pu avoir

auprès de leur Père.

Ils perdent la relation qui, seule, fait vraiment exister :

la relation filiale envers Dieu.

 

Mais le disciple, lui de son côté,

parce qu’il se met sous ce regard divin,

parce qu’il ne s’appuie que sur ce regard invisible,

le disciple entre dans le secret

et renonce à compter pour le regard des hommes.

Son attitude n’est plus commandée

par le regard qu’il attend des autres :

il est libre par rapport à cela.

Son attitude n’est plus commandée par son propre regard, posé sur lui-même,

«Que ta main gauche ignore

ce que donne ta main droite» (Mt 6,3).

Cette dimension du secret est fondamentale

dans l’évangile que nous venons d’entendre,

mais elle a un sens d’abord spirituel.

Le secret, c’est consentir à entrer dans la gratuité de l’amour, pour ce qui ne se voit que de Dieu.

 

Ses paroles de Jésus que nous recevons donc

au commencement de notre marche de Carême,

nous font comprendre en profondeur, ce qu’est la conversion.

Et nous l’entendrons tout à l’heure

prononcé sur chacun de nous :

«Convertissez-vous !»

 

La conversion,

c’est bien plus profond qu’un effort seulement moral,

pour éviter l’hypocrisie ou d’autres défauts.

La conversion,

nous venons de le voir dans les paroles de Jésus,

la conversion est une expérience spirituelle,

c’est une expérience du regard du Père.

C’est croire à ce regard du Père,

et commencer à vivre franchement

sous la lumière de cette présence.

 

Or, frères et sœurs,

cette expérience de conversion a un double effet,

un double goût pourrait-on dire,

un goût de cendre et un goût de feu.

 

De cendre, car je découvre vite,

si j’essaie franchement de vivre sous le regard du Père,

je découvre vite mon manque de foi.

Je découvre comme j’ai du mal

à me suffire de ce regard invisible, mystérieux.

Je découvre qu’il ne m’est pas naturel

de mettre ma confiance, toute ma confiance, en Dieu,

que je suis bien souvent tenté de trouver ailleurs ma sécurité. «Ailleurs» c’est-à dire dans le regard des autres bien souvent. Mais, en fait, il y a un goût de cendre parce qu’à cette étape,

je suis dans une sorte d’impasse,

car je sais qu’il n’y a rien de vraiment solide

en dehors de cette présence du Père,

et je découvre en même temps ma peur de me livrer.

Je l’éprouve notamment dans ma difficulté à vivre la gratuité.

Je le voudrais…

et je me rends compte comme ça m’est difficile !

 

Mais justement, au-delà de ce goût de cendre,

où j’ouvre les yeux sur ma pauvreté et mon manque de foi,

en un mot sur mon péché,

l’expérience de la conversion devient de plus en plus

comme un feu qui purifie le cœur profond.

Peu à peu, parce que nous crions vers le Seigneur,

peu à peu sans que nous sachions vraiment comment,

notre vie s’unit de plus en plus profondément

à celle de Jésus,

car Jésus est le seul véritable Fils,

le seul qui vive totalement de ce regard du Père.

 

Ce chemin se  fait bien évidemment

à travers nos nombreux échecs,

et nos nombreux recommencements,

très concrètement à travers cette loi du péché

que nous découvrons toujours en nous,

et à travers la miséricorde que nous pouvons puiser notamment dans le sacrement de  réconciliation.

Nous découvrons peu à peu cette route,

pas toujours confortable,

que Jésus seul peut nous sauver :

nous sauver de notre manque de confiance et de gratuité.

 

Cette petite lueur imperceptible qu’était la présence de Jésus, de plus en plus vient donc comme ce feu dont nous parlions.

La présence de Jésus, comme un feu intérieur,

devient de plus en plus agissante,

et parfois, nous pouvons expérimenter

que certains de nos actes viennent

de plus profond que nous-mêmes,

viennent de cette présence de Jésus…

Une gratuité que nous expérimentons

dont soudain nous sommes capables !

 

C’est le Christ qui, de plus en plus, vit en nous

et vit cette gratuité de son amour.

C’est lui finalement le Fils, par excellence,

qui vient vivre en nous,

qui vient s’exposer en nous au regard du Père.

C’est lui qui vient nous apprendre à nous tourner résolument, à nous convertir vers le Père,

à connaître ce regard et à vivre d’abord pour ce regard.

 

C’est tout le sens symboliquement

de notre marche de Carême.

Nous commençons avec la cendre qui va marquer nos fronts, la cendre qui nous rappelle notre incapacité

à nous tourner par nous-mêmes seulement, vers Dieu.

La cendre qui nous rappelle notre manque de foi,

notre manque de confiance, notre péché,

et finalement notre condition mortelle,

mais au bout du chemin dans la joie pascale,

nous ne porterons plus la cendre,

nous porterons la lumière du Christ.

 

Car le vrai sens de la conversion,

c’est de laisser vivre le Christ en nous,

c’est lui qui vient nous tourner vers le Père.

 

En cette eucharistie accueillons cette présence de Jésus !

Oui, nous sommes poussière et cendre

mais nous sommes le temple de cette lumière du Christ.

Amen.

Méditer la Parole

5 mars 2014

Saint-Gervais, Paris

Frère Charles-Marie

 

Frère Charles-Marie

Lectures bibliques

Joel 2,12-18

Psaume 50

2 Corinthiens 5,10-6,2

Matthieu 6,1-6.16-18