1e semaine de Carême A

 Le Christ, la croix et le tentateur

 Au désert, Jésus a connu la tentation.

Après quarante jours de jeûne, 

le tentateur est venu tourmenter son âme.

Ces trois tentations que nous décrit l’évangéliste 

sont à considérer comme l’archétype des tentations 

que Jésus a subies tout au long de sa vie terrestre.

Car si Jésus a été «tenté en tout» 

comme l’écrit la lettre aux Hébreux, 

ce combat a été mené au jour le jour.

Même le premier des apôtres se fera pour lui tentateur 

le jour où, après avoir confessé que Jésus est le Messie, 

il refusera l’annonce de la Passion.

«Retire-toi derrière moi, Satan, dira Jésus à Pierre, 

car tes pensées ne sont pas celles de Dieu 

mais celles des hommes» (Mt 16,23).

Pierre croit en la messianité de Jésus 

mais pas en la manière dont Jésus lui donne chair : 

un Messie souffrant, rejeté du peuple et tué.

 

À l’heure ultime, sur la croix, 

Jésus encore sera tenté par ceux qui se moquent de lui : 

«Toi qui détruis le Sanctuaire et en trois jours le rebâtis, 

sauve-toi toi-même si tu es le Fils de Dieu, 

et descends de la croix !» (Mt 27,40).

Finalement toutes ces tentations se résument en une seule : 

devenir le rival de Dieu.

Jésus est tenté de prendre sa vie en main, 

de se couper de son Père 

pour se glorifier lui-même, de lui-même, par lui-même.

S’il obéit au tentateur, il doit refuser la croix 

qui est aux yeux des hommes, 

la négation même de ce qu’il est : le Messie, le Fils de Dieu.

Jamais homme n’a été tenté comme Jésus.

Lui qui est Dieu et homme, 

il aurait pu user de sa seule divinité, 

en délaissant pour un temps son humanité, 

afin de se sauver lui-même.

Or la preuve que Jésus est  pleinement Fils de Dieu, 

c’est qu’il n’a pas délaissé son humanité, 

fût-ce au prix de la croix, pour manifester sa gloire.

Il ne pouvait être que Dieu, ce Jésus, pour consentir 

à ce que sa chair soit  brisée sur la croix, 

saisie dans une dynamique pascale 

qui ne conduit pas à la mort définitive 

mais à une vie nouvelle.

 

Jésus a traversé toutes ces tentations 

qui ont labouré son âme 

pour mener à son terme le salut de l’humanité.

En sa propre chair, il a sauvé l’homme 

de toutes ces tentations qui veulent faire de lui 

un rival de Dieu.

On a reproché à Jésus de ne pas être assez Dieu 

alors qu’il faisait tout pour être pleinement homme, 

l’homme parfait, accompli.

Dans ce combat contre les tentations, 

Jésus nous révèle donc le vrai visage de l’homme.

 

L’homme n’est pas seulement celui qui vit de pain.

Il n’est pas uniquement terrestre.

Il est un être spirituel 

capable de se nourrir de la Parole de Dieu.

Quelle faculté incroyable pour un homme 

que de pouvoir saisir les choses de Dieu.

La vie de l’homme sur cette terre est périssable 

mais il peut goûter à ce qui est impérissable, 

à ce qui est éternel.

Combien la vie d’un homme peut être transformée 

s’il découvre qu’il a un esprit capable 

de comprendre le langage de l’Esprit de Dieu.

Son être d’homme peut se dilater aux dimensions de Dieu.

 

Mais ce n’est pas tout.

Si l’homme est «capax Dei», il est plus encore capable 

de lier une relation d’amitié avec son Dieu.

Dieu a créé l’homme à son image et à sa ressemblance 

pour vivre avec lui une relation de personne à personne.

Moins je me distingue de mon modèle, plus j’existe.

Pourquoi entrer en rivalité avec Dieu 

alors qu’il nous invite à être son ami ?

Adam et Eve se sont coupés de Dieu 

et ils ont alors connu la tristesse du mal 

qui rapetisse l’homme.

L’homme qui vit en amitié avec Dieu, 

vit une croissance intérieure 

qui le rend de plus en plus libre.

Il se détache de tout ce qui est éphémère 

pour ne plus être esclave de ses passions.

Il croit que Dieu l’a fait pour lui 

et son âme est sans repos 

tant qu’elle ne demeure en lui.

En Dieu il ne manque de rien.

 

Mais si l’homme est ami de Dieu, 

il est plus encore fils de Dieu.

Dieu a posé son sceau sur notre cœur.

Notre vraie identité d’enfant de Dieu 

est au plus profond de nous.

Laissons remonter cette image divine en nous.

L’homme n’a pas à chercher 

par le paraître, le prestige, le pouvoir 

une reconnaissance extérieure de son identité.

Celle-ci n’est qu’illusoire.

Sa véritable identité filiale, il la trouve 

en prenant le chemin de l’humilité et de la prière.

Il ne doit pas chercher à l’extérieur 

ce qui est gravé à l’intérieur de lui-même.

L’homme accompli vit au souffle de l’Esprit 

qui murmure en lui : «Abba, Père !»

 

Voilà tout ce que Jésus dit de l’homme 

en menant le combat contre le tentateur.

Il sait que nous-mêmes, ses disciples, 

sommes tentés de rivaliser avec Dieu, 

de nous couper de lui 

afin de ne dépendre que de nous-mêmes.

Jésus connaît cela.

Et en ce temps de carême, il nous invite 

à prendre sérieusement  les armes du combat.

Il nous laisse ces quelques conseils :

À chaque fois que tu veux monter, te hisser, 

gravir un échelon, pense à descendre, 

à poser un acte d’humilité.

À chaque fois que tu veux montrer ta force, 

ta supériorité, rejoins les plus faibles, 

les pauvres, les exclus et partage avec eux 

le pain de l’amitié.

À chaque fois que tu veux écarter de ta route 

une croix, prends une heure avec Jésus 

en cœur-à-cœur et remets-lui tes peurs, tes détresses.

Donne-lui ta croix et laisse-le en faire 

ce qu’il voudra.

Consens à ce manque qui t’habite, 

à cette béance intérieure 

qui est une promesse de vie à venir.

Durant ce carême, le Seigneur veut unifier 

tous ces désirs qui traversent ton âme 

et qui te conduisent à l’éparpillement.

Que Jésus soit ton unique désir.

Ce désir-là te conduit au-delà de toi, 

auprès du frère où Jésus t’attend.

 

Finalement, la vraie tentation qui guette le disciple de Jésus, 

c’est de ne plus contempler sa croix.

La croix est la porte pour contempler le mystère de Dieu.

Durant ce carême, retrouvons le Dieu de la faiblesse, 

le Dieu qui descend et s’offre à nous désarmé, 

le Dieu dont l’autorité consiste à choisir 

la dernière place, à perdre sa vie 

et à s’agenouiller aux pieds des pauvres et des  petits ; 

un Dieu qui se laisse percer le cœur, 

les bras ouverts dans un geste d’offrande et d’amour ; 

un Dieu qui n’est tout-puissant qu’en amour ; 

un Dieu qui me désarme de moi-même 

pour que j’aille trouver dans le regard d’un autre

la promesse que j’existe pour lui ; 

un Dieu passionné par l’homme, 

qui se fait homme jusqu’à l’offrande de la croix 

pour que l’homme devienne dieu.

 

Méditer la Parole

9 mars 2014

Saint-Gervais, Paris

Frère Jean-Christophe

 

Frère Jean-Christophe

Lectures bibliques

Gense 2,7-3,7

Psaume 50

Romains 5,12-19

Matthieu 4,1-11