2e Dimanche de Carême A

 Jésus se montre transfiguré à ses disciples

 Dieu est beauté.

Lors de la Transfiguration, 

les disciples découvrent la divinité de Jésus.

Ils font alors l’expérience d’une beauté insurpassable,

une splendeur sans fond.

Quelle est cette beauté de Dieu ?

Devant elle, les disciples sont hors d’eux-mêmes,

en extase, devant le visage du Christ.

Ils oublient tout le reste, 

et ils ne voudraient plus vivre que pour cet instant d’éternité.

«Comme il est heureux que nous soyons ici»,

s’exclame Pierre qui aurait bien voulu rester (Mt 17,4).

Mais, en même temps, cette beauté divine les écrase.

Cette lumière à ce point fascinante est en même temps

en quelque sorte insupportable.

«Les disciples tombèrent la face contre terre et furent saisis d’une grande frayeur» (Mt 17,6).

Les disciples font donc, à cet instant crucial, 

cette double expérience qui est tellement profonde 

dans le cœur de l’homme.

Ils découvrent en eux, 

à la fois un désir infini de Dieu et une incapacité radicale, 

une sorte d’anéantissement,

devant la beauté transcendante, inaccessible de Dieu.

 

On pourrait dire que, dans ce paradoxe, 

ce mélange de désir et de peur devant Dieu, 

la joie et une sorte de recul, 

il y a toute la vérité de l’homme,

le mystère peut-être le plus profond du cœur de l’homme, 

de chacun de nos cœurs.

Il n’y a pas de plus profond désir en l’homme

– même si bien souvent il ne le sait pas –, 

il n’y a pas de désir plus profond dans son cœur que de voir Dieu,

de voir le vrai bonheur, la vraie vie, 

mais ça veut dire voir Dieu.

Mais, en même temps,

l’homme est incapable, par lui-même, d’aller au bout de ce désir,

plus encore, il a même peur  de ce désir.

Et c’est à cause de cela qu’il a pu se laisser séduire, 

qu’il peut se laisser séduire, par des illusions, 

des bonheurs qui ne sont pas Dieu 

et qui font écran à cet appel fondamental,

cette attirance fondamentale pour Dieu.

 

Certains jours frères et sœurs, 

nous pouvons sentir en nous-mêmes 

cet espèce d’arrachement intérieur, 

entre le désir de la vraie vie d’un côté, 

et la peur, de l’autre côté, 

de se laisser trop entraîner par  cet appel.

Oui, le cœur de l’homme est complexe !

L’homme veut fondamentalement voir Dieu,

mais il sent tout aussi fondamentalement,

que voir Dieu, c’est mourir, 

c’est se perdre pour un autre.

 

Quelle est donc cette beauté du Christ transfiguré 

qui attire si profondément le cœur de l’homme 

et qui est même capable de l’arracher à sa peur ?

Le récit parallèle de saint Luc 

nous apporte une précision très importante : 

c’est «pendant qu’il priait» sur la montagne (Lc 9,29)

que Jésus est transfiguré devant ses disciples.

Plus exactement, si on suit le texte, 

c’est «dans son être en prière», 

c’est «dans son état de prière» que cela se passe.

 

D’où vient donc cette beauté incomparable du Christ transfiguré ?

Elle vient de cette prière,

c’est-à-dire qu’elle vient de sa relation au Père.

 

Il y a là une clé très importante.

Cette «gloire» de Jésus, n’est pas une lumière créée, 

c’est l’éclat, jusque dans son corps, 

de l’amour du Père qui l’embrase totalement depuis toute éternité. 

Donc pourquoi le Christ est-il beau ?

Le Christ est beau, parce qu’un amour infini le fait vivre !

C’est l’amour, frères et sœurs, qui rend beau.

C’est l’amour seul qui rend vraiment  beau.

 

Du coup, nous comprenons bien 

que cette beauté n’est pas extérieure.

La Transfiguration n’est pas un spectacle pour les yeux.

La Transfiguration est une expérience 

qui transforme totalement le cœur de ceux qui la contemplent.

C’est la révélation du mystère de l’Amour infini.

Ce qui rend vraiment beau, c’est d’être aimé, et d’aimer soi-même.

Et c’est cela que les disciples peuvent percevoir.

La beauté du Christ  vient de ce qu’il est infiniment aimé

et qu’il s’offre absolument à cet amour.

C’est cela le cœur de la prière de Jésus.

 

Prenons une comparaison : 

La lumière n’existe qu’en se donnant,

mais en même temps elle ne devient visible 

que parce qu’elle est reçue ;

tant qu’elle n’est pas reçue par des objets qui la reflètent,

la lumière reste invisible.

De même le Père, Source de tout amour,

n’existe qu’en se donnant, mais il nous restait invisible. 

Or sa lumière apparaît vraiment à cet instant de la Transfiguration,

parce que sa lumière apparaît sur le visage 

de celui qui l’accueille éternellement, 

le visage du Christ, image de sa splendeur (2 Co 4,4 ; Col 1,15-17).

 

C’est pourquoi il n’y a pas d’autre chemin, 

pour connaître la beauté de Dieu 

que de regarder le visage du Christ.

On pourrait aller plus loin même, 

en disant que nous sommes renvoyés ici, 

au mystère de la Sainte Trinité.

Dieu ne serait pas vraiment beauté 

s’il n’était pas communion d’amour.

S’il était simple solitude, 

Dieu ne pourrait pas nous apparaître

comme une beauté au-delà de toute beauté.

Car c’est l’amour, c’est l’échange infini de l’amour 

qui rend belles les personnes, l’une à l’autre, 

et c’est ce que nous voyons sur le visage du Christ. 

Nous voyons toute la beauté de la Sainte Trinité, 

de cet échange de l’amour reflété dans le corps du Christ. 

 

Or, frères et sœurs, 

cette beauté divine de l’amour est indestructible : 

si nous l’avons perçue un peu, un jour, 

nous ne pouvons plus l’effacer de notre cœur.

Car ce n’est pas une beauté de ce monde, 

ce n’est pas une lumière créée, 

et en voici la preuve la plus frappante.

Jésus sera défiguré…

Il sera défiguré notamment à Gethsémani, 

devant les mêmes disciples, (Mt 26,37)

qu’il prend avec lui sur la montagne aujourd’hui. 

Jésus sera défiguré par sa Passion, par sa mort, 

défiguré par le péché des hommes,

et pourtant si nous regardons bien, avec le regard de notre cœur,

Jésus ne perdra jamais cette beauté mystérieuse 

que nous avons entrevue à la Transfiguration, 

qui a resplendi ce jour-là. 

Il y a même dans la ténèbre de la Croix, 

ce feu de l’amour qui resplendit jusque sur la Croix 

et, d’une manière tout à fait éminente, 

nous percevons cette splendeur 

de l’amour qui se donne gratuitement, 

infiniment humblement. 

Amour qui porte le monde entier dans ses blessures, 

dans son cœur ouvert qui pardonne, à tous. 

 

Oui le Christ est beau ! infiniment beau !

même dans sa Passion et sa mort…

Et cette beauté éclatera en plénitude dans la Résurrection.

Beauté indestructible, car c’est son être divin qui resplendit.

C’est l’Amour éternel qui se rend visible,

qui se rend accessible à nous, qui vient nous toucher.

 

Alors, frères et sœurs, redescendons nous aussi de la montagne,

puisque la Transfiguration ne nous est pas donnée 

comme le terme du chemin, mais comme une étape, 

peut-être même comme un commencement.

Le commencement d’un véritable chemin d’attachement au Christ.

Nous ne pouvons pas préférer le Christ, 

si nous ne l’avons pas admiré par-dessus tout.

Cela, nous ne pouvons pas le fabriquer par nous-mêmes.

Mais le Seigneur est généreux. 

Le Seigneur, à un moment de notre vie, 

aussi faibles que nous soyons, comme les disciples,

nous prend avec lui un jour sur la montagne 

et il nous dévoile un peu l’éclat de son visage, 

l’éclat de l’amour éternel qui resplendit en lui, 

Qui de nous ne peut pas se rappeler 

au moins un moment dans sa vie, 

où il a été attiré par la beauté du Christ ?

 

D’une certaine manière avant d’écouter le Christ,

Il nous faut l’avoir admiré.

C’est ce qui se passe dans la Transfiguration. 

Après avoir admiré le visage de la Transfiguration du Christ, 

les disciples deviennent capables 

d’écouter la voix du Père (Mt 17,5)

et de redescendre avec lui, avec le Christ, 

pour continuer le chemin, aussi difficile soit-il.

 

Jésus savait très bien 

que ses disciples ne pourraient pas le suivre

sans avoir fait l’expérience de sa beauté.

Il en est de même pour nous !

Nous ne pouvons suivre vraiment Jésus, 

vraiment nous laisser transformer par lui,

que si nous avons contemplé un peu sa beauté.

 

Demandons au Seigneur, en ce chemin de Carême, 

de nous replonger dans cette source, 

cette source de l’appel, cette source de la foi, 

qui est la contemplation de son visage,

Et n’attendons pas, anticipons ce don de Dieu,

 – nous ne pouvons pas le fabriquer encore une fois,

mais nous pouvons nous exposer à ce visage.

En lisant la Bible fréquemment,

en lisant l’Évangile,

en fréquentant l’Évangile pour connaître ce visage du Christ, 

nous pouvons nous exposer à cette révélation, 

en passant du temps devant le Saint Sacrement,

et le Seigneur quand il veut, 

nous fera connaître un peu plus la beauté de son amour.

Et à ce moment-là, il mettra au fond de notre cœur 

l’énergie pour le préférer.

Notre conversion vient de là, 

d’une contemplation d’abord.

 

Même si comme saint Pierre,

nous ne restons pas dans la contemplation uniquement,

mais nous allons suivre le Christ en redescendant la montagne, 

en le suivant, pas à pas, dans notre vie quotidienne,

il nous faut quand même avoir, au fond de notre cœur, 

cette rencontre profonde qui nous a blessés, d’une façon indélébile,

cette rencontre avec la beauté du Christ.

Amen. 

 

Méditer la Parole

16 mars 2014

Saint-Gervais, Paris

Frère Charles-Marie

 

Frère Charles-Marie

Lectures bibliques

Gense 12,1-4

Psaume 26

2 Timothe 1,8-10

Matthieu 17,1-9