2e Dimanche de Carême A

 La nuée lumineuse les couvre de son ombre

 L’événement de la Transfiguration, dans son étonnante richesse,

n’est pas aussi immédiat à comprendre qu’il y paraît d’abord.

Le récit, rapporté longuement par les trois évangiles synoptiques,

au fur et à mesure qu’on veut en saisir toute la sève,

dévoile une vraie complexité,

parce les allusions qu’il fait à l’Ancien Testament sont méthodiquement tissées 

en une trame qui donne son sens le plus profond au message.

 

À n’en pas douter, si l’événement a été destiné tout spécialement 

aux trois disciples choisis par Jésus afin de les fortifier dans leur foi,

il est aussi donné aux chrétiens que nous sommes au cours de ce carême

car il donne sa vraie perspective à la Pâque que nous préparons.

 

On peut déjà repérer, dans le texte, 

les échos à des passages essentiels du premier Testament :

la haute montagne où Jésus emmène ses disciples 

nous rappelle que Moïse, qui apparaît avec Élie, 

est monté lui aussi sur la montagne du Sinaï pour recevoir les tables de la Loi.

 

La nuée était déjà apparue devant les Hébreux

pour les conduire à travers la mer Rouge

et les faire échapper aux Égyptiens qui les poursuivaient.

Cette nuée, elle aussi, était à la fois ténèbre et lumière,

lumière pour éclairer la marche du peuple,

et ténèbre pour les délivrer de leurs ennemis.

 

Élie aussi apparaît près de Jésus avec Moïse.

Si Moïse a donné la Loi au peuple et a conduit son exode jusqu’à la terre promise,

Élie, lui, est le type même du prophète,

intrépide et plein de zèle pour le Seigneur.

Cependant, après avoir manifesté la gloire de Dieu sur le mont Carmel, 

il devra lui aussi vivre un passage, une pâque à travers le désert,

une mort à lui-même qui le conduira à une révélation bien plus profonde du vrai Dieu.

 

Quant à Moïse, pensons à l’épisode du buisson ardent,

car Dieu s’y révèle à lui dans le feu

et c’est là qu’il reçoit sa mission de sauver son peuple de l’esclavage.

 

Ce contexte vétéro-testamentaire va nous donner la saveur de ce qui se passe,

ce jour-là, sur la haute montagne :

car en ce jour, la montagne est plus haute encore que précédemment,

c’est déjà la montagne de la fin des temps vers laquelle doivent affluer toutes les nations !

 

Ce qui se passe est en deux temps.

Deux temps bien marqués :

l’un où tout semble merveilleux, si bien que les disciples veulent planter là leur tente ;

et un deuxième temps où, soudain, ils sont pris de frayeur

et ils en tombent la face contre terre, morts de peur.

 

Jésus apparaît d’abord dans une vision resplendissante.

«Son visage devint brillant comme le soleil

et ses vêtements blancs comme la lumière.»

D’ordinaire, on peut devenir lumineux sous le faisceau d’une puissante lumière.

Ici, la face de Jésus, ses vêtements, 

l’ensemble de son corps devient lui-même source de lumière.

 

Le premier effet de la Transfiguration est une séparation d’avec les disciples :

ils étaient avec lui, ils sont maintenant en face de lui.

Et devant cette vision merveilleuse,

le corps lumineux de Jésus fait ressortir de l’ombre 

ces deux grandes figures de l’Ancien Testament que sont Moïse et Élie.

 

L’ensemble de la Révélation, de la vérité des Écritures,

parait se récapituler, se condenser en ce point lumineux.

La réaction de Pierre montre bien que les disciples entrent spontanément en résonance 

avec l’apparition, à telle point qu’ils veulent y participer tout entiers.

 

Tout est ordonné, dans une harmonie parfaite :

Jésus éclaire Moïse, la Loi, et Élie, les prophètes ;

celui que les Écritures annonçaient illumine dans toute leur profondeur ceux qui les annonçaient.

 

Mais il ne s’agit que du premier volet de l’événement :

l’évangile ne s’arrête pas là !

«Pierre parlait encore lorsqu’une nuée lumineuse les couvrit de son ombre.»

Bien que lumineuse, la nuée les plonge maintenant dans l’ombre !

Elle les prive de la vision

comme une lumière excessive viendrait aveugler jusqu’à ne plus pouvoir rien discerner.

 

Les disciples n’auront pas une seconde pour réaliser leur rêve 

et s’installer dans une bienheureuse contemplation.

La nuée les terrasse, ils sont rendus aveugles.

Et par là même, ils sont maintenant mis en situation pour entendre.

 

De la nuée, en effet, vient une voix.

La voix reprend la parole du Baptême :

«Celui-ci est mon Fils bien-aimé, en qui j’ai mis tout mon amour »

Et elle ajoute maintenant un ordre : « Écoutez-le ! »

 

Cet ordre n’est pas donné parce que les disciples n’auraient pas écouté jusque là.

Il est maintenant donné pour la suite.

Ce commandement ouvre la route,

et les disciples doivent s’attendre à des événement radicalement nouveaux.

Cette voix les fait tomber à terre.

Désormais, pour suivre Jésus,

ils devront écouter, et ne pas se laisser impressionner par ce qu’ils verront.

 

Ils sont en route vers Jérusalem,

en route vers la Passion de Jésus, vers le scandale de sa Croix.

Désormais, la vérité du chemin est bien plus profonde que ce qu’ils verront,

bien au delà de ce qui va apparaître comme la fin de toute chose.

 

Ce que le Père vient de révéler aux trois disciples dans la nuée de l’Esprit Saint

dévoile déjà le sens ultime de la mission de Jésus.

Et c’est aussi pour nous.

 

La vie de Jésus ne peut être comprise que comme une Pâque,

un passage.

C’est la raison pour laquelle la liturgie nous a fait entendre aujourd’hui la vocation d’Abraham.

Abraham est une figure qui annonce le Christ.

Dieu lui demande de quitter la maison de son Père pour le pays qu’il lui montrera.

Jésus, qui était Fils dans le sein du Père de toute éternité,

quitte lui aussi la maison du Père et s’abaisse pour venir jusqu’à nous.

Le chrétien, à sa suite, devra aussi quitter sa condition 

et marcher vers ce qui semble une mort.

 

Mais la promesse qui est faite à Abraham, c’est une descendance nombreuse,

une bénédiction sur sa vie, une fécondité universelle.

Cette fécondité est accomplit en la personne de Jésus :

il fait de tout homme qui croit en lui un fils de Dieu pour la vie éternelle.

 

La Transfiguration ne révèle pas seulement la divinité de Jésus :

elle nous dit quelque chose d’essentiel sur notre humanité à nous.

Après la contemplation de Jésus dans sa gloire,

chacun de nous doit accepter d’être plongé dans l’obscurité

tout en continuant à marcher à la suite du Seigneur.

 

L’obscurité ira jusqu’aux ténèbres de la mort.

Mais Jésus a traversé la mort 

et s’est relevé au matin de Pâque dans la splendeur de la Résurrection. 

Alors que les disciples sont à terre et plongés dans la mort par la peur,

Jésus les touche, et leur dit : «Relevez-vous et n’ayez pas peur !»

Ce mot : se «relever» est celui qui sera utilisé pour parler de Jésus, relevé d’entre les morts

et resplendissant de gloire.

 

Pour l’heure, ils ne voient plus que Jésus, seul.

Et c’est notre situation à nous aussi.

Pourtant, toute notre vie est maintenant orientée vers ce but :

la lumière que nous ne voyons plus, 

ou seulement comme à travers un voile opaque ou une vision fugace,

cette lumière est notre but, 

et la Parole qui habite nos cœurs continue à nous conduire.

 

Il s’agit d’écouter cette Parole,

de lui obéir avec confiance,

de nous relever et de quitter notre peur pour monter nous aussi vers Jérusalem !

 

Cette lumière continue pourtant à resplendir,

et avec plus d’intensité que nous le soupçonnerions !

Elle est rendue visible par l’annonce de l’évangile,

et cet évangile, ce livre ouvert vers la vie éternelle,

c’est notre vie à chacun.

 

Pour nous, elle n’est encore qu’ombre et parfois ténèbre.

Mais si elle est habitée par la puissance du Christ,

elle est lumière qui resplendit à la face du monde pour lui donner l’espérance. 

Ne craignons donc pas de prendre notre part de souffrance, comme le dit saint Paul :

car la grâce de Dieu traverse toute souffrance pour que la vie soit manifestée.

 

Méditer la Parole

16 mars 2014

Sainte Marie-Madeleine, Vézelay

Frère Grégoire

 

Frère Grégoire

Lectures bibliques

Gense 12,1-4

Psaume 26

2 Timothe 1,8-10

Matthieu 17,1-9