3e Dimanche de Carême A

 Notre puits intérieur serait-il bouché ?

 Dix-sept jours déjà depuis que nous avons pris la route du carême.

 

Si nous sommes sérieux avec le carême

ce ne peut pas être sans combat.

Nous nous heurtons à nos passions.

Une part de nous s’indigne contre l’ascèse, le jeûne,

le temps donné à la prière

et aux plus pauvres.

Et nous ressemblons au peuple d’Israël

en colère en plein désert :

«Est-ce pour nous faire mourir de soif» (Ex 17,3)

que tu nous as fait prendre la route ?

 

Alors aujourd’hui le Seigneur renouvelle

le miracle de Massa et de Mériba.

Dans ton désert, dans mon désert,

Il fait jaillir une source inattendue :

«Prends le bâton, tu frapperas le rocher,

dit Dieu à Moïse,

il en sortira de l’eau et le peuple boira !» (Ex 17,6).

«Et ce rocher c’était le Christ», dit l’apôtre Paul (1 Co 10,4).

 

Prends le bâton de la foi, 

frappe le rocher de l’Évangile,

et il en jaillira un fleuve d’eau vive.

 

Voilà ce que nous allons faire avec l’évangile de ce dimanche.

Et quel évangile !

 

L’histoire de la femme de Samarie.

Ce n’est pas une parabole

parce que ce n’est pas du tout le style du quatrième Évangile.

C’est une histoire bien réelle

que Jean rapporte dans son style à lui,

si riche de symboles et de profondeur spirituelle.

 

C’est l’histoire de la femme

qui fut la toute première annonciatrice de l’Évangile.

Et qui est-elle ?

Elle est une femme fatiguée.

Fatiguée par sa vie laborieuse 

avec ses allers et retours à la source qui était à distance de sa ville.

Mais surtout fatiguée par sa vie affective 

qui ne débouchait sur rien.

Cinq maris successifs

et maintenant un homme qui n’est pas son mari à elle…

Et puis au plan spirituel,

elle ne sait pas qui il faut croire.

 

Elle est ainsi devenue une femme qui se cache.

Elle a inventé ses stratégies pour ne croiser personne

en allant puiser de l’eau à l’heure la plus chaude du jour.

Et la voici aujourd’hui qui s’en va comme chaque jour

au puits de sa lassitude, de ses routines,

de sa solitude, de sa honte…

Une fois de plus…

 

Mais aujourd’hui il y a quelqu’un qui est assis

à côté de son puits…

Un homme.

Un Juif.

 

Il lui adresse la parole : «Donne-moi à boire» (Jn 4,7) .

Elle est déjà fatiguée et lasse, et il lui demande à boire.

 

C’est son style…

Demandez à Simon-Pierre :

«Nous avons péché toute la nuit (Lc 5,5)

et tu me demandes de repartir en mer ?»

Demandez à «Simon de Cyrène

qui revenait du travail dans les champs» (cf. Lc 23,26).

Et pensez au serviteur au retour du travail

à qui le maître demande :

«Mets-toi en tenue pour me servir» (Lc 17,8).

 

«Donne-moi à boire…»

 

La femme commence par se protéger, se mettre à distance.

Ne touche pas ma vie,

ne t’approche pas de mon cœur blessé…

Toi, tu ne connais pas les règles :

tu me parles en public à moi, une femme ;

samaritaine qui plus est…

Toi, tu veux me donner à boire

alors que tu n’as rien pour puiser.

Voyons donc…

Moi, je sais.

Moi, je me connais…

En fait ce n’est pas vrai,

mais je l’affirme fort

pour que tu ne me déranges pas.

Car je suis attachée à ma routine.

Mon trésor ce sont mes blessures

et je me suis maintenant adaptée à mon exil…

 

Mais l’amour de Jésus ne se décourage pas

devant ce mur de la honte…

Car Jésus a soif de la foi de cette femme.

Il continue à frapper à la porte de son cœur.

 

Et peu à peu la honte s’effrite

et la femme se laisse atteindre

consentant à dévoiler la nudité intérieure 

qu’elle cachait (cf. Gn 2,25).

 

Elle dévoile sa soif.

Elle retrouve elle-même la soif qu’elle refoulait.

Elle reconnaît qu’au fond d’elle-même

elle a soif d’une source…

Elle reconnaît qu’elle n’en peut plus

de cette succession d’amours déçus.

Elle reconnaît qu’elle ne veut plus 

d’une religion étroite et bourrée d’incertitudes.

 

En face de Jésus, elle retrouve sa soif

et elle découvre un vis-à-vis, un visage qui répond

au plus profond de son désir…

 

Elle découvre en Jésus 

Celui qui lui donne l’eau vive, la vraie.

Une eau qui en elle devient source.

C’est-à-dire que l’on ne peut recevoir l’amour de Jésus

sans le partager,

sans devenir soi-même une source.

 

Elle découvre en Jésus la véritable Époux

qu’elle avait cherché partout.

Ce n’est pas pour rien que Jésus l’attendait au puits.

Le puits est le lieu biblique par excellence

de la première rencontre de l’époux et de l’épouse.

 

Et elle découvre en Jésus la réponse – en personne – 

à sa quête spirituelle.

Sa spiritualité était étriquée,

et lui demandait d’adorer un Dieu 

qui en fait elle ne connaissait pas (Jn 4,22).

Et voici que s’ouvre pour elle l’adoration «en esprit»,

c’est-à-dire qui jaillit de la présence en elle de l’Esprit Saint,

et «dans la vérité» (4,23),

dans la solidité qui est celle du Christ 

livré pour elle, sans retour,

qui lui dévoile la tendresse du Père.

 

En face de Jésus, la profondeur de notre désir

apparaît d’une manière bouleversante.

Et nous découvrons que jusque-là

nous avons comblé notre désir

par toutes sortes de sensualités 

qui sont incapables de nous réjouir…

 

On pense ici à saint Augustin.

Si tu aimes ce qui est de la terre, tu deviendras terre.

Si tu aimes Dieu, tu deviendras Dieu…

 

*

 

Frères et sœurs,

le puits très profond où coule l’eau vive,

ce n’est pas le puits de Samarie 

que Jacob a donné à son clan.

Le puits très profond… c’est Jésus.

Lui dont l’humanité est d’une profondeur divine,

parce qu’Il est Dieu.

 

Jésus, qui, aujourd’hui te dit : «Donne-moi à boire !»

Car il a soif de toi,

soif de ta foi.

Jésus qui nous demande notre nature humaine

pour pouvoir nous partager sa nature divine.

 

Mais ce puits aux eaux très profondes,

c’est aussi toi, c’est aussi moi.

Nous portons en nous un désir d’une profondeur infinie

mais nous l’avons rempli 

avec toutes sortes de consommations

parce que nous avions peur d’avoir soif.

 

Et, plus handicapant encore,

nous nous sommes habitués 

à cet exil loin de notre vrai désir.

 

Mais aujourd’hui, Jésus vient nous révéler 

la vérité de notre être,

ce qu’aucun psychologue ne pourra jamais faire.

Et que se passe-t-il si nous laissons le Seigneur

déblayer notre puits de toutes nos passions ?

Regardons la femme de Samarie.

 

Que fait-elle ?

Maintenant qu’elle a rencontré Jésus

elle quitte ses stratégies de solitude et de honte,

elle laisse sa cruche

et elle court à la ville.

En un mot : elle sort d’elle-même.

Elle sort de son enfermement, de ses blessures et ses passions,

et elle partage avec tous l’eau de la source divine.

 

Et que dit-elle ?

«Venez voir un homme 

qui m’a dit tout ce que j’ai fait» (Jn 4,29)

et qui ne m’a pas jugée,

qui ne m’a pas condamnée,

qui ne m’a pas rejetée

et qui m’a même demandé à boire.

 

Regardez bien :

est-ce que l’Évangile nous dit

qu’elle est devenue une femme extrêmement vertueuse ?

Non !

La vraie conversion, ce n’est pas d’abord cela.

La vraie conversion, c’est de sortir de soi.

 

Si aujourd’hui nous sommes incapables d’annoncer l’Évangile

et que nous restons figés dans notre religion narcissique,

c’est que notre puits intérieur est bouché,

rempli de ce qui est de la terre.

Tu as comblé ton désir par ce qui ne peut pas te combler.

 

Et c’est pourquoi Jésus est là aujourd’hui

qui t’attend près de ton puits

pour te libérer de la honte.

 

Laisse-toi aimer.

Entend cette parole de l’apôtre Paul :

«La preuve que Dieu nous aime,

c’est que le Christ est mort pour nous

alors que nous étions encore pécheurs» (Rm 5,8).

 

Laisse-toi aimer

et laisse jaillir en toi la source de l’Eau vive :

l’Amour de Dieu aujourd’hui vient «se répandre en toi

par l’Esprit Saint qui t’est donné» en cette Eucharistie (cf. Rm 5,5).

 

Méditer la Parole

23 mars 2014

Saint-Sacrement, Montréal

Frère Antoine-Emmanuel

 

Frère Antoine-Emmanuel

Lectures bibliques

Exode 17,3-7

Psaume 94

Romains 5,1-2.5-8

Jean 4,5-42