Célébration de la Cène du Seigneur

 La fraction du pain

 En ce Jeudi Saint, nous pouvons regarder ensemble

un moment de la Célébration de l’Eucharistie

à la fois très solennel et très sobre,

mais qui passe souvent inaperçu : la fraction du pain.

 

C’est le moment, juste après le rite de la paix

où le prêtre rompt le Pain eucharistique,

tandis que l’on chante l’Agneau de Dieu.

 

Ce n’est pas un geste seulement pratique ou technique :

c’est un geste qui appartient à tout repas rituel juif

– et pas seulement au repas pascal –,

geste précédé d’une bénédiction prononcée par le père de famille :

«Béni sois-tu Seigneur, Roi de l’Univers,

qui fait produire le pain à la terre»,

bénédiction à laquelle tous répondent en disant «Amen».

 

Jérémie, par exemple, parle de ce geste 

pour le repas célébré pour consoler des personnes dans le deuil (cf. Jr 16,7).

 

Or c’est ce geste – qui appartient au plus ordinaire 

de la ritualité juive – que Jésus a choisi,

de même qu’il choisit la dernière coupe qui concluait le repas.

 

Cette fraction, ce fractionnement du pain entre ses mains,

est un geste qui était profondément significatif pour Jésus.

Comme s’il se reconnaissait dans ce pain partagé, donné à tous.

 

Qu’est-ce qui nous permet de dire cela ?

 

Vous souvenez-vous comment Jésus lui-même 

raconte la multiplication des pains ?

Est-ce que Jésus dit :

Quand j’ai «multiplié» les cinq pains pour les cinq mille ?

Non !

Jésus dit : 

«quand j’ai rompu les cinq pains pour les cinq mille» (Mc 8,19).

Pour Jésus, la multiplication des pains est une fraction du pain.

C’est ce geste qui compte.

C’est ce geste qui a été miraculeux ;

c’est ce geste qui est le signe donné par Jésus.

 

Regardez alors comment l’évangéliste saint Luc

parle de la célébration de l’Eucharistie :

«Les premiers chrétiens étaient fidèles 

à la fraction du pain» (Ac 2,42).

«Ils se rendaient assidûment au Temple,

et ils rompaient le pain dans leurs maisons» (Ac 2,46).

L’Eucharistie, c’est la «fraction du Pain»

célébrée dans le cadre d’un repas pris

«dans l’allégresse et la simplicité du cœur» (Id.).

 

Que font les chrétiens de Troas quand Paul leur rend visite ?

Ils célèbrent la «fraction du pain»,

après une homélie de Paul si longue

que le jeune Eutyque s’est endormi 

et est tombé par la fenêtre…(cf. Ac 20,11).

 

Que fait Paul sur le bateau en pleine dérive sur l’Adriatique

après une tempête effroyable ?

Il prend du pain, il rend grâce en présence de tous

et il «rompt le pain.

Tous alors reprennent courage», 

nous dit saint Luc (cf. (Ac 27,35).

 

La «fraction du pain…»

Comme si toute l’Eucharistie était dans ce geste.

 

*

 

Regardons ce geste.

 

C’est un pain, un pain unique que Jésus brise, 

que Jésus «partage» plus exactement,

pour que chacun ait une fraction de ce même pain.

C’est donc un geste qui vise à ce que tous

soient nourris du même et unique pain.

 

Geste qui prend une profondeur incroyable

quand il est accompagné par ces mots :

«Ceci est mon Corps» (Mt 26,26).

«Ceci est mon Corps qui est pour vous» (1 Co 11,24).

«Ceci est mon Corps donné pour vous» (Lc 22, 19).

 

C’est ce que Jésus avait annoncé :

«Le pain que je donnerai, 

c’est ma chair pour la vie du monde» (Jn 6,51).

 

Son humanité inséparable de sa divinité,

Jésus veut la donner à chacun.

Son humanité en continuelle communion avec le Père,

son humanité qui s’offre à tout humain,

son humanité qui traverse la mort et règne dans la Vie…

Jésus veut la donner à chacun.

À chacun…

 

C’est un don de soi qui veut atteindre chacun.

 

Les deux multiplications – je devrais dire les deux «fractions» – 

sur la rive d’Israël comme sur la rive des nations,

nous disent que ce don est pour tous…

Personne n’en est exclu.

 

L’attention de Jésus aux morceaux qui restent et à leur décompte

nous dit que le pain rompu

ne manquera jamais tout au long de l’histoire.

 

Le discours sur le Pain de Vie

nous dit que c’est un pain de vie éternelle.

 

Le fait qu’à la dernière Cène, Jésus rompt un seul pain

nous dit qu’«à plusieurs nous devenons un seul corps

car tous nous participons à ce pain unique» (1 Co 10,17).

 

Enfin, le fait que la fraction du pain

soit associée à la coupe, au sang versé,

nous révèle que cette fraction

représente indubitablement la mort de Jésus.

Sa mort sur la croix.

 

La fraction du pain n’est pas simplement

le symbole de la générosité de Jésus de Nazareth.

Elle est un geste de don total de soi jusque dans la mort,

c’est-à-dire un geste sacrificiel.

 

Alors, comme par reflet, c’est ce geste

qui nous permet d’entrer dans le sens de la mort de Jésus.

 

La mort de Jésus n’est pas un échec qui nécessite un « plan B ».

Si c’était cela, ne venez pas demain, Vendredi Saint !

 

La mort de Jésus n’est pas un sacrifice pour payer un dieu vengeur.

Si c’était cela, ne venez surtout pas demain !

 

Non. La mort de Jésus est un don de soi au Père et à nous tous,

comme un Pain rompu par amour pour que tous aient la Vie.

Et c’est pour cela que tous nous serons là demain !

Pour recevoir ce don.

Pour que cette mort d’amour ne soit pas une mort en vain…

Pour que le don soit reçu avec tout l’amour 

et toute la gratitude de nos cœurs.

 

L’une d’entre vous me confiait :

quand j’entends le prêtre rompre l’hostie à cet autel,

je ne peux pas m’empêcher de penser

au bruit des clous frappés pour mettre Jésus en croix…

 

Oui, la fraction du pain est sacrement de la Croix.

Et elle est tout autant sacrement de la Résurrection.

c’est le Vivant que nous recevons.

C’est Jésus pain vivant que nous recevons.

 

C’est pour exprimer cela que le prêtre,

quand il a rompu l’hostie,

en met une parcelle dans le calice en disant :

«Que le Corps et le Sang de Jésus Christ réunis dans cette coupe

nourrissent en nous la Vie éternelle».

Il signifie ainsi «l’unité du Corps et du Sang du Seigneur

dans l’œuvre du Salut»,

c’est-à-dire le Corps et le Sang réunis 

– et non plus séparés dans la mort – 

«du Christ Jésus vivant et glorieux» (P.G.M.R. n° 83)

 

*

 

Vous vous souvenez à quel geste les disciples d’Emmaüs 

ont reconnu Jésus ressuscité ?

Était-ce à sa manière de parler ?

Était-ce à sa manière de bénir le pain ?

C’est «à la fraction du pain» qu’ils l’ont reconnu (cf. Lc 24,35).

 

Qu’est-ce que cela veut dire ?

Ceci : que Jésus avait une manière de partager le pain

qui n’était pas ordinaire,

qui laissait percevoir le sens immense que ce geste avait pour lui.

Il y voyait tout son destin de mort offerte

et de vie donnée à tous.

Cela veut aussi dire que l’Esprit Saint

révélait, montrait, au cœur des disciples

le sens de la fraction :

«Ma vie nul ne la prend, mais c’est moi qui la donne» (Jn 10,18).

 

«C’est moi qui la donne

Jésus n’est pas un pain brisé, rompu par autrui.

C’est lui qui se donne.

 

Remarquez que saint Jean veille à  préciser

qu’aucun os ne lui fut brisé (cf. Jn 19,36).

C’est une allusion au Psaume 34

qui évoque le destin du juste sur qui Dieu veille fidèlement.

C’est aussi une allusion claire

à l’agneau pascal dont aucun os ne devait être brisé.

Jésus est l’Agneau de Dieu qui se livre, qui se donne

pour prendre et enlever le péché du monde (cf. Jn 1,29),

pour nous donner la paix.

C’est pour cela que la fraction du pain

est accompagnée – autant de fois que nécessaire – 

par le chant de l’Agneau de Dieu.

 

Le pain rompu, c’est l’Agneau de Dieu.

Le Pain eucharistique garde l’apparence du pain,

mais ce n’est plus du pain.

C’est la divine humanité de Jésus

que Jésus lui-même nous offre à chacun

pour que nous vivions de la vraie Vie.

Ce n’est plus simplement du pain.

C’est tellement vrai que lorsque Judas communie 

des mains de Jésus,

parce qu’il ne «discerne pas le corps»,

parce qu’il ne veut pas du don,

parce qu’il ne veut pas être honoré,

parce qu’il ne veut pas être pardonné,

il mange «sa propre condamnation» (cf. 1 Co 11,29).

«Satan entra en lui», nous dit saint Jean (Jn 13,27).

 

N’est-ce pas la preuve que ce pain 

n’est pas un simple symbole de partage ?

C’est un pain consacré : «Ceci est mon corps».

Il y a dans ce pain toute la sainteté de Dieu,

c’est-à-dire, tout l’amour de Dieu,

tout l’amour des Trois, Père, Fils et Saint Esprit.

 

« Celui qui mange ma chair et boit mon sang a la vie éternelle

et moi je le ressusciterai au dernier jour» (Jn 6,54).

 

Vous comprenez alors la nécessité d’être «lavés»

avant de communier.

La nécessité de nous laisser laver par Dieu, par Jésus.

«Si je ne te lave pas, 

tu n’auras pas de part avec moi» (Jn 13,8).

Pour communier,

il nous faut d’abord dire «Amen» à la miséricorde divine.

C’est l’«Amen» du baptême.

C’est l’«Amen» à la Parole de Dieu.

C’est l’«Amen» que nous allons exprimer maintenant

en consentant, chacune et chacun,

à ce que quelqu’un nous lave au nom de Jésus.

 

Méditer la Parole

17 avril 2014

Saint-Sacrement, Montréal

Frère Antoine-Emmanuel

 

Frère Antoine-Emmanuel

Lectures bibliques

Exode 12,1-14

Psaume 115

1 Corinthiens 11,23-26

Jean 13,1-15