Vendredi Saint

 L’Évangile vient de nous laisser sur un profond silence.

Silence des soldats…

Silence des derniers amis de Jésus…

Silence de Marie…

Silence surtout, silence incroyable de Jésus…

Et encore, encore plus profond, ce silence infini,

ce silence de Dieu, comme un abîme

où tombe le dernier cri de Jésus,

un abîme qui ne renvoie encore aucun écho de ce cri,

mais qui résonnera, à son  heure, en un éclair,

dans une réponse de gloire.

 

Face à ce silence de la Croix,

il faut laisser notre cœur à l’écoute,

pauvre et désarmé,

laisser la Croix de Jésus nous parler dans son propre langage.

Car, vraiment nous dit saint Paul, il y a un langage de la Croix,

«folie pour ceux qui se perdent, mais pour nous, les sauvés, puissance de Dieu» (1 Co 1,18).

 

Alors que nous dit ce silence de la Croix ?

Qu’y avait-il dans notre silence,

quand nous étions à genoux devant la mort de Jésus ?

 

Dans ce silence,

il y avait plus que les sentiments habituels face à la mort d’un homme,

il y avait autre chose que l’horreur instinctive et muette devant le néant,

autre chose que la stupeur d’avoir gâché si facilement la vie,

il y avait plus que le sentiment d’une dette irréparable

et même il y avait quelque chose de plus grand que la compassion…

Ce silence, c’était d’abord et surtout de l’adoration.

 

Oui, la Croix nous apprend d’abord à adorer,

comme elle l’a appris au centurion, au disciple bien-aimé,

à Marie surtout :

adorer Jésus crucifié.

 

Là, dans le mystère de la Croix,

là où nous ne l’aurions jamais attendu,

il nous a été donné de toucher l’infini de Dieu.

Car là où Jésus est «réduit» à sa plus extrême faiblesse,

c’est là, aussi, où Jésus est réduit à sa plus extrême puissance :

l’Amour, cet Amour incréé qui est source de toutes choses.

 

La Croix nous enseigne la Toute-puissance de l’Amour,

l’Amour pur, tel qu’il doit être adoré.

Elle nous montre d’abord l’Amour divin

capable de dépasser les frontières entre les personnes.

C’est bien sa toute-puissance d’Amour

qui permet à Dieu de prendre réellement la place des pécheurs,

et de porter les conséquences de leurs péchés.

 

Qui d’autre que cet Amour

pouvait prétendre effacer les frontières

entre le Saint et les pécheurs ?

Jésus ne veut plus faire la différence entre lui et les pécheurs.

Mais c’est parce qu’il est Dieu

qu’il a la puissance de se charger de mon péché

pour me revêtir de son innocence.

Réellement homme, il touche vraiment l’homme.

Réellement Dieu, il touche tous les hommes.

 

La Croix nous montre aussi l’Amour divin

capable de dépasser une autre frontière,

celle qui sépare la vie et la mort.

Au cœur de l’Amour éternel,

au centre de la vie trinitaire qui s’est révélée à nous,

il y a le mystère d’un dépouillement sans fond,

un décentrement de soi absolu

par lequel les trois Personnes divines se donnent

et se possèdent mutuellement.

Ce dessaisissement de soi dépasse les lois de la vie et de la mort.

Cette surabondante vie divine procède

d’un mystérieux anéantissement, un oubli de soi,

qui est infinie fécondité.

 

Chaque personne divine vit de mourir à soi-même,

dans la joie insondable d’exister pour l’autre.

En Dieu, l’infinie pauvreté est en même temps l’infinie richesse.

L’infinie humilité est l’infinie puissance.

 

Alors, quand Jésus se dépouille totalement de lui-même

sur la Croix, là, se produit le miracle absolu :

son abandon humain coïncide parfaitement

avec le secret de la vie divine,

le secret de la Gloire de l’Amour.

Sa mort, traversant la condition douloureuse

d’une humanité marquée par le péché,

sa mort, rejoint le mystère le plus profond de la vie divine,

de cette vie toute autre, celle de l’Amour éternel.

 

Dieu meurt sur la Croix,

mais c’est précisément de se donner qu’il vit,

comme la lumière resplendit, parce qu’elle se perd elle-même.

Alors, le cœur ouvert de Jésus ouvre la vie divine

dans la mort même,

car c’est le cœur de Dieu qui bat ici,

cœur ouvert au fond de toutes nos impasses.

 

Oui, nous avons raison de t’adorer, Amour crucifié !

 

Dans cette adoration,

dans ce silence,

laissons-nous saisir par ces mots que la liturgie de la Croix

répète aujourd’hui avec tant d’insistance,

ces mots comme balbutiés dans la stupeur,

devant l’excès du mystère de l’Amour :

Dieu saint, Dieu est saint et puissant, Dieu est saint, Immortel.

Amen. 

Méditer la Parole

18 avril 2014

Saint-Gervais, Paris

Frère Charles-Marie

 

Frère Charles-Marie

Lectures bibliques

Isaie 52,13-53,12

Psaume 30

Hbreux 4,14-16-5,7-9

Jean 18,1-19,30