4e Dimanche de l'Avent B

 Un pas après l'autre

 Que venons-nous d’entendre, frères et sœurs ?

Rien de moins que le récit d’une pâque.

Souvenons-nous de la pâque primordiale,

archétype dans l’Écriture Sainte, de tous les passages à venir,

la pâque des Hébreux traversant la mer Rouge

pour passer de l’esclavage à la liberté.

Une brèche s’est ouverte dans la mer

et le peuple guidé par la nuée lumineuse

est passé à pied sec.

Pâque qui est passage vers un surcroît de vie.

 

À Nazareth, dans l’intimité de la maison de Marie,

une autre pâque s’est accomplie,

la pâque de la Parole de Dieu,

le passage du Verbe de Dieu

de la gloire divine à la fragilité de la chair.

Pour cela, Marie s’est rendue disponible intérieurement

à la Parole de Dieu.

Elle s’est laissé toucher

par une parole venue d’ailleurs.

Elle a consenti à ce que cette parole

venue d’un Autre prenne chair en elle.

Marie a pris le risque de l’inconnu, de l’inconcevable.

Comment, elle qui ne connaît pas d’homme,

pourrait-elle concevoir et enfanter un fils ?

 

Comme ses pères, de qui elle a reçu

cette foi solide au Dieu d’Israël,

elle a fait le premier pas dans la mer.

Le passage de la mer Rouge, dans le Livre de l’Exode,

montre qu’il a fallu mettre les pieds dans l’eau,

pénétrer dans la mer,

pour que les eaux s’ouvrent.

C’était une aventure d’une audace folle,

car il n’existait aucun chemin préétabli.

Il a fallu au contraire avancer dans l’inconnu,

sans le secours d’une représentation

ni d’une image de ce qui allait se passer.

Comme l’écrit la philosophe juive Catherine Chalier,

«que traverser la mer Rouge à pied sec soit possible,

nul ne le sait avant de s’y être engagé ;

ce n’est qu’une fois la traversée accomplie

qu’on estime que cela était une possibilité»

(cité par Geneviève Comeau, Xavière, AG Corref, Lourdes, 2014).

Le premier pas dans la mer est un pari,

mais c’est lui qui ouvre la mer.

 

Marie a fait ce premier pas

car elle était habitée par la promesse

faite à Abraham, à Moïse, à David.

Elle vivait dans l’espérance de l’avènement du Messie.

Elle n’était pas dans une attente passive.

Car espérer, ce n’est pas attendre, c’est se savoir attendu.

Marie se savait attendue par quelqu’un.

Marie a pu dire «oui»

car elle vivait déjà de ce qu’elle ne connaissait pas encore.

Elle habitait le présent du neuf

qui n’était pas encore advenu.

Elle se nourrissait de cette parole divine

qui n’avait pas encore été donnée.

C’est cela être dans la grâce, en état de grâce.

Parce que Marie a banni la crainte de son cœur,

elle a trouvé la grâce à l’œuvre en elle.

«Sois sans crainte, Marie,

car tu as trouvé grâce auprès de Dieu».

 

Alors que la crainte nous replie sur ce que l’on tient

et que l’on risque de perdre,

la grâce nous fait désirer

ce qu’un autre désire pour nous-mêmes.

La grâce dépasse ce que l’on est en droit d’attendre.

Oui, Marie a trouvé grâce en délaissant la crainte.

Grâce qui a ouvert un passage en elle

pour la Parole de Dieu.

Marie s’est laissé conduire

là où elle ne comprenait pas,

là où elle ne savait pas.

«Pour venir à ce que tu ne sais pas,

il te faut aller où tu ne sais pas»,

écrit saint Jean de la Croix.

Il faut passer, ajoute-t-il, par la nuit de la raison

et celle des sens pour entrer, par la foi,

dans le mystère du Verbe

qui s’incarne dans notre existence humaine.

 

Aux yeux des hommes, ce qui arrive à Marie

est impossible, inimaginable.

Mais la grâce divine fait tomber nos obstacles.

La pâque de la Parole de Dieu en Marie ne pouvait se réaliser

sans qu’elle-même se laisse déplacer,

sans qu’«elle accepte que sa vie la plus charnelle

échappe à ce qu’elle peut en saisir».

En abandonnant l’avenir qu’un homme lui promet,

Marie s’ouvre au mystère,

à une vérité que nous n’aurons jamais fini de sonder :

celle du Dieu vivant parmi nous.

 

Tout ceci, nous dit l’évangéliste Luc,

s’est passé en un instant donné de la vie de Marie.

Ce temps-là est bien dans l’histoire

mais il désigne un temps autre, le kaïros,

le temps de Dieu qui nous rejoint

dans notre aujourd’hui de disciple du Christ.

La Pâque du Verbe de Dieu en Marie

ne s’enferme pas dans l’histoire.

Elle est un événement qui s’actualise

dans notre vie de croyant

à chaque fois que nous ouvrons la Bible

et que nous recevons la Parole de Dieu.

écouter la Parole de Dieu,

c’est, comme Marie, prendre un risque.

C’est consentir à être dépassé par ce qui nous est dit.

C’est faire le premier pas dans la mer

sans savoir ce qu’il adviendra du second.

 

Le premier pas nous appartient

car Dieu nous laisse toujours libres

de le suivre ou non, alors que le deuxième pas

est celui de la grâce agissante qui nous précède.

Le deuxième pas est celui de tous les possibles,

c’est celui où le Verbe s’incarne dans notre propre chair.

Ce qu’a vécu Marie lors de cette annonce de l’ange,

nous pouvons le vivre à chaque fois que nous nous mettons

à l’écoute de la Parole de Dieu.

Par notre baptême, nous sommes devenus

comme Marie des êtres de grâce.

Nous avons été graciés par Dieu

pour tous nos péchés qui ont terni

notre beauté d’enfants de Dieu.

Sa miséricorde nous a lavés, purifiés, sanctifiés.

Comblés de grâce, nous pouvons laisser la Parole de Dieu

faire son œuvre en nous et nous conduire

sur les chemins nouveaux de l’Esprit.

Nous devenons cette «humanité de surcroit

en laquelle Dieu renouvelle tout son mystère»

(Bse Elisabeth de la Trinité), en laquelle

Dieu s’incarne à nouveau.

Nous devenons ce temple nouveau

dans lequel Dieu a planté sa tente.

Cela, les sages et les savants ne peuvent le comprendre ;

seuls les tout-petits qui se risquent

à adosser leur vie à la Parole de Dieu

peuvent le découvrir.

 

C’est une aventure de foi.

Ce n’est qu’une fois cette vie traversée

au souffle de la Parole, par delà les croix, les échecs,

les deuils, les doutes que nous pourrons comprendre

que le chemin de notre vie était celui

de l’incarnation de Dieu dans notre chair.

Le signe en sera la mort vécue comme une naissance,

l’ouverture à une vie nouvelle et éternelle.

 

La vie, frères et sœurs, c’est finalement

poser un pas après l’autre.

Le pas de la foi, le pas de la rencontre, le pas de l’amour,…

À Noël, n’oublions pas que si Dieu a fait

le pas de venir jusqu’à nous,

il attend de nous aujourd’hui le pas dans la mer

qui ouvre tous les possibles.

Heureux sommes-nous si nous fondons

notre vie sur le roc de la Parole de Dieu,

si nous laissons tout advenir, comme Marie,

selon sa parole.

Alors ce sera Noël aujourd’hui dans notre vie.

Méditer la Parole

21 décembre 2014

Saint-Gervais, Paris

Frère Jean-Christophe

 

Frère Jean-Christophe

Lectures bibliques

2 Samuel 7, 1...16

Psaume 88

Romains 16,25-27

Luc 1,26-38